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<?phpnamespace Faker\Provider\fr_FR;class Text extends \Faker\Provider\Text{/*** The Project Gutenberg EBook of Madame Bovary, by Gustave Flaubert** This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with* almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or* re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included* with this eBook or online at www.gutenberg.net** Title: Madame Bovary* Author: Gustave Flaubert* Release Date: November 26, 2004 [EBook #14155]* [Last updated: November 28, 2011]* Language: French** *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME BOVARY ***** Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com** Gustave Flaubert* MADAME BOVARY* (1857)** @see http://www.gutenberg.org/cache/epub/14155/pg14155.txt** @var string*/protected static $baseText = <<<'EOT'PREMIÈRE PARTIEINous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'unnouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portaitun grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun seleva comme surpris dans son travail.Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir; puis, se tournantvers le maître d'études:-- Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que jevous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et saconduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l'appelleson âge.Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevaità peine, le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzained'années environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Ilavait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre devillage, l'air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fûtpas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutonsnoirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par lafente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Sesjambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunâtre très tirépar les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés,garnis de clous.On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes sesoreilles, attentif comme au sermon, n'osant même croiser lescuisses, ni s'appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand lacloche sonna, le maître d'études fut obligé de l'avertir, pourqu'il se mît avec nous dans les rangs.Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter noscasquettes par terre, afin d'avoir ensuite nos mains plus libres;il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, defaçon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup depoussière; c'était là le genre.Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manoeuvre ou qu'il n'eutosé s'y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenaitencore sa casquette sur ses deux genoux. C'était une de cescoiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments dubonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette deloutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin,dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme levisage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, ellecommençait par trois boudins circulaires; puis s'alternaient,séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poilsde lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par unpolygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée,et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petitcroisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve; lavisière brillait.-- Levez-vous, dit le professeur.Il se leva; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coupde coude, il la ramassa encore une fois.-- Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, quiétait un homme d'esprit.Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvregarçon, si bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette àla main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il serassit et la posa sur ses genoux.-- Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nominintelligible.-- Répétez!Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert parles huées de la classe.-- Plus haut! cria le maître, plus haut!Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit unebouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appelerquelqu'un, ce mot: Charbovari.Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en crescendo, avecdes éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait,on répétait: Charbovari! Charbovari!), puis qui roula en notesisolées, se calmant à grand-peine, et parfois qui reprenait tout àcoup sur la ligne d'un banc où saillissait encore çà et là, commeun pétard mal éteint, quelque rire étouffé.Cependant, sous la pluie des pensums, l'ordre peu à peu serétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nomde Charles Bovary, se l'étant fait dicter, épeler et relire,commanda tout de suite au pauvre diable d'aller s'asseoir sur lebanc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement,mais, avant de partir, hésita.-- Que cherchez-vous? demanda le professeur.-- Ma cas... fit timidement le nouveau, promenant autour de luides regards inquiets.-- Cinq cents vers à toute la classe! exclamé d'une voix furieuse,arrêta, comme le _Quos ego_, une bourrasque nouvelle. -- Restezdonc tranquilles! continuait le professeur indigné, et s'essuyantle front avec son mouchoir qu'il venait de prendre dans sa toque:Quant à vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe_ridiculus sum_.Puis, d'une voix plus douce:-- Eh! vous la retrouverez, votre casquette; on ne vous l'a pasvolée!Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les cartons, etle nouveau resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire,quoiqu'il y eût bien, de temps à autre, quelque boulette de papierlancée d'un bec de plume qui vînt s'éclabousser sur sa figure.Mais il s'essuyait avec la main, et demeurait immobile, les yeuxbaissés.Le soir, à l'Étude, il tira ses bouts de manches de son pupitre,mit en ordre ses petites affaires, régla soigneusement son papier.Nous le vîmes qui travaillait en conscience, cherchant tous lesmots dans le dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grâce,sans doute, à cette bonne volonté dont il fit preuve, il dut de nepas descendre dans la classe inférieure; car, s'il savaitpassablement ses règles, il n'avait guère d'élégance dans lestournures. C'était le curé de son village qui lui avait commencéle latin, ses parents, par économie, ne l'ayant envoyé au collègeque le plus tard possible.Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide-chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires deconscription, et forcé, vers cette époque, de quitter le service,avait alors profité de ses avantages personnels pour saisir aupassage une dot de soixante mille francs, qui s'offrait en lafille d'un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure.Bel homme, hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant desfavoris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis debagues et habillé de couleurs voyantes, il avait l'aspect d'unbrave, avec l'entrain facile d'un commis voyageur. Une fois marié,il vécut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dînantbien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine,ne rentrant le soir qu'après le spectacle et fréquentant lescafés. Le beau-père mourut et laissa peu de chose; il en futindigné, se lança dans la fabrique, y perdit quelque argent, puisse retira dans la campagne, où il voulut faire valoir. Mais, commeil ne s'entendait guère plus en culture qu'en indiennes, qu'ilmontait ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait soncidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeaitles plus belles volailles de sa cour et graissait ses souliers dechasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point às'apercevoir qu'il valait mieux planter là toute spéculation.Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans unvillage, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, unesorte de logis moitié ferme, moitié maison de maître; et, chagrin,rongé de regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde,il s'enferma dès l'âge de quarante-cinq ans, dégoûté des hommes,disait-il, et décidé à vivre en paix.Sa femme avait été folle de lui autrefois; elle l'avait aimé avecmille servilités qui l'avaient détaché d'elle encore davantage.Enjouée jadis, expansive et tout aimante, elle était, envieillissant, devenue (à la façon du vin éventé qui se tourne envinaigre) d'humeur difficile, piaillarde, nerveuse. Elle avaittant souffert, sans se plaindre, d'abord, quand elle le voyaitcourir après toutes les gotons de village et que vingt mauvaislieux le lui renvoyaient le soir, blasé et puant l'ivresse! Puisl'orgueil s'était révolté. Alors elle s'était tue, avalant sa ragedans un stoïcisme muet, qu'elle garda jusqu'à sa mort. Elle étaitsans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les avoués,chez le président, se rappelait l'échéance des billets, obtenaitdes retards; et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait,surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis que, sanss'inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans unesomnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire deschoses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en crachantdans les cendres.Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentréchez eux, le marmot fut gâté comme un prince. Sa mère lenourrissait de confitures; son père le laissait courir sanssouliers, et, pour faire le philosophe, disait même qu'il pouvaitbien aller tout nu, comme les enfants des bêtes. À l'encontre destendances maternelles, il avait en tête un certain idéal viril del'enfance, d'après lequel il tâchait de former son fils, voulantqu'on l'élevât durement, à la spartiate, pour lui faire une bonneconstitution. Il l'envoyait se coucher sans feu, lui apprenait àboire de grands coups de rhum et à insulter les processions. Mais,naturellement paisible, le petit répondait mal à ses efforts. Samère le traînait toujours après elle; elle lui découpait descartons, lui racontait des histoires, s'entretenait avec lui dansdes monologues sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et dechatteries babillardes. Dans l'isolement de sa vie, elle reportasur cette tête d'enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Ellerêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau,spirituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans lamagistrature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, sur unvieux piano qu'elle avait, à chanter deux ou trois petitesromances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres,disait que ce n'était pas la peine! Auraient-ils jamais de quoil'entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter unecharge ou un fonds de commerce? D'ailleurs, avec du toupet, unhomme réussit toujours dans le monde. Madame Bovary se mordait leslèvres, et l'enfant vagabondait dans le village.Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre,les corbeaux qui s'envolaient. Il mangeait des mûres le long desfossés, gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson,courait dans le bois, jouait à la marelle sous le porche del'église les jours de pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait lebedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de toutson corps à la grande corde et se sentir emporter par elle dans savolée.Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mains, debelles couleurs.À douze ans, sa mère obtint que l'on commençât ses études. On enchargea le curé. Mais les leçons étaient si courtes et si malsuivies, qu'elles ne pouvaient servir à grand-chose. C'était auxmoments perdus qu'elles se donnaient, dans la sacristie, debout, àla hâte, entre un baptême et un enterrement; ou bien le curéenvoyait chercher son élève après l'Angélus, quand il n'avait pasà sortir. On montait dans sa chambre, on s'installait: lesmoucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de lachandelle. Il faisait chaud, l'enfant s'endormait; et le bonhomme,s'assoupissant les mains sur son ventre, ne tardait pas à ronfler,la bouche ouverte. D'autres fois, quand M. le curé, revenant deporter le viatique à quelque malade des environs, apercevaitCharles qui polissonnait dans la campagne, il l'appelait, lesermonnait un quart d'heure et profitait de l'occasion pour luifaire conjuguer son verbe au pied d'un arbre. La pluie venait lesinterrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il étaittoujours content de lui, disait même que le jeune homme avaitbeaucoup de mémoire.Charles ne pouvait en rester là. Madame fut énergique. Honteux, oufatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l'on attenditencore un an que le gamin eût fait sa première communion.Six mois se passèrent encore; et, l'année d'après, Charles futdéfinitivement envoyé au collège de Rouen, où son père l'amenalui-même, vers la fin d'octobre, à l'époque de la foire Saint-Romain.Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rienrappeler de lui. C'était un garçon de tempérament modéré, quijouait aux récréations, travaillait à l'étude, écoutant en classe,dormant bien au dortoir, mangeant bien au réfectoire. Il avaitpour correspondant un quincaillier en gros de la rue Ganterie, quile faisait sortir une fois par mois, le dimanche, après que saboutique était fermée, l'envoyait se promener sur le port àregarder les bateaux, puis le ramenait au collège dès sept heures,avant le souper. Le soir de chaque jeudi, il écrivait une longuelettre à sa mère, avec de l'encre rouge et trois pains à cacheter;puis il repassait ses cahiers d'histoire, ou bien lisait un vieuxvolume d'Anacharsis qui traînait dans l'étude. En promenade, ilcausait avec le domestique, qui était de la campagne comme lui.À force de s'appliquer, il se maintint toujours vers le milieu dela classe; une fois même, il gagna un premier accessit d'histoirenaturelle. Mais à la fin de sa troisième, ses parents leretirèrent du collège pour lui faire étudier la médecine,persuadés qu'il pourrait se pousser seul jusqu'au baccalauréat.Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l'Eau-de-Robec,chez un teinturier de sa connaissance: Elle conclut lesarrangements pour sa pension, se procura des meubles, une table etdeux chaises, fit venir de chez elle un vieux lit en merisier, etacheta de plus un petit poêle en fonte, avec la provision de boisqui devait chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout dela semaine, après mille recommandations de se bien conduire,maintenant qu'il allait être abandonné à lui-même.Le programme des cours, qu'il lut sur l'affiche, lui fit un effetd'étourdissement: cours d'anatomie, cours de pathologie, cours dephysiologie, cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique,et de clinique, et de thérapeutique, sans compter l'hygiène ni lamatière médicale, tous noms dont il ignorait les étymologies etqui étaient comme autant de portes de sanctuaires pleinsd'augustes ténèbres.Il n'y comprit rien; il avait beau écouter, il ne saisissait pas.Il travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivaittous les cours; il ne perdait pas une seule visite. Ilaccomplissait sa petite tâche quotidienne à la manière du chevalde manège, qui tourne en place les yeux bandés, ignorant de labesogne qu'il broie.Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaquesemaine, par le messager, un morceau de veau cuit au four, avecquoi il déjeunait le matin; quand il était rentré de l'hôpital,tout en battant la semelle contre le mur. Ensuite il fallaitcourir aux leçons, à l'amphithéâtre, à l'hospice, et revenir chezlui, à travers toutes les rues. Le soir, après le maigre dîner deson propriétaire, il remontait à sa chambre et se remettait autravail, dans ses habits mouillés qui fumaient sur son corps,devant le poêle rougi.Dans les beaux soirs d'été; à l'heure où les rues tièdes sontvides, quand les servantes, jouent au volant sur le seuil desportes, il ouvrait sa fenêtre et s'accoudait. La rivière, qui faitde ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulaiten bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et sesgrilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dansl'eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveauxde coton séchaient à l'air. En face, au-delà des toits, le grandciel pur s'étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu'ildevait faire bon là-bas! Quelle fraîcheur sous la hêtraie! Et ilouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne,qui ne venaient pas jusqu'à lui.Il maigrit, sa taille s'allongea, et sa figure prit une sorted'expression dolente qui la rendit presque intéressante.Naturellement, par nonchalance; il en vint à se délier de toutesles résolutions qu'il s'était faites. Une fois, il manqua lavisite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu àpeu, n'y retourna plus.Il prit l'habitude du cabaret, avec la passion des dominos.S'enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour ytaper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués depoints noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui lerehaussait d'estime vis-à-vis de lui-même. C'était commel'initiation au monde, l'accès des plaisirs défendus; et, enentrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joiepresque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, sedilatèrent; il apprit par coeur des couplets qu'il chantait auxbienvenues, s'enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch etconnut enfin l'amour.Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement à sonexamen d'officier de santé. On l'attendait le soir même à lamaison pour fêter son succès.Il partit à pied et s'arrêta vers l'entrée du village, où il fitdemander sa mère, lui conta tout. Elle l'excusa, rejetant l'échecsur l'injustice des examinateurs, et le raffermit un peu, sechargeant d'arranger les choses. Cinq ans plus tard seulement,M. Bovary connut la vérité; elle était vieille, il l'accepta, nepouvant d'ailleurs supposer qu'un homme issu de lui fût un sot.Charles se remit donc au travail et prépara sans discontinuer lesmatières de son examen, dont il apprit d'avance toutes lesquestions par coeur. Il fut reçu avec une assez bonne note. Quelbeau jour pour sa mère! On donna un grand dîner.Où irait-il exercer son art? À Tostes. Il n'y avait là qu'un vieuxmédecin. Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et lebonhomme n'avait point encore plié bagage, que Charles étaitinstallé en face, comme son successeur.Mais ce n'était pas tout que d'avoir élevé son fils, de lui avoirfait apprendre la médecine et découvert Tostes pour l'exercer: illui fallait une femme. Elle lui en trouva une: la veuve d'unhuissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et douze centslivres de rente.Quoiqu'elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée commeun printemps, certes madame Dubuc ne manquait pas de partis àchoisir. Pour arriver à ses fins, la mère Bovary fut obligée deles évincer tous, et elle déjoua même fort habilement lesintrigues d'un charcutier qui était soutenu par les prêtres.Charles avait entrevu dans le mariage l'avènement d'une conditionmeilleure, imaginant qu'il serait plus libre et pourrait disposerde sa personne et de son argent. Mais sa femme fut le maître; ildevait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigretous les vendredis, s'habiller comme elle l'entendait, harcelerpar son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle décachetaitses lettres, épiait ses démarches, et l'écoutait, à travers lacloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il yavait des femmes.Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à n'enplus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sapoitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait mal; ons'en allait, la solitude lui devenait odieuse; revenait-on prèsd'elle, c'était pour la voir mourir, sans doute. Le soir, quandCharles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs brasmaigres, les lui passait autour du cou, et, l'ayant fait asseoirau bord du lit, se mettait à lui parler de ses chagrins: ill'oubliait, il en aimait une autre! On lui avait bien dit qu'elleserait malheureuse; et elle finissait en lui demandant quelquesirop pour sa santé et un peu plus d'amour.IIUne nuit, vers onze heures, ils furent réveillés par le bruit d'uncheval qui s'arrêta juste à la porte. La bonne ouvrit la lucarnedu grenier et parlementa quelque temps avec un homme resté en bas,dans la rue. Il venait chercher le médecin; il avait une lettre.Nastasie descendit les marches en grelottant, et alla ouvrir laserrure et les verrous, l'un après l'autre. L'homme laissa soncheval, et, suivant la bonne, entra tout à coup derrière elle. Iltira de dedans son bonnet de laine à houppes grises, une lettreenveloppée dans un chiffon, et la présenta délicatement à Charles,qui s'accouda sur l'oreiller pour la lire. Nastasie, près du lit,tenait la lumière. Madame, par pudeur, restait tournée vers laruelle et montrait le dos.Cette lettre, cachetée d'un petit cachet de cire bleue, suppliaitM. Bovary de se rendre immédiatement à la ferme des Bertaux, pourremettre une jambe cassée. Or il y a, de Tostes aux Bertaux, sixbonnes lieues de traverse, en passant par Longueville et Saint-Victor. La nuit était noire. Madame Bovary jeune redoutait lesaccidents pour son mari. Donc il fut décidé que le valet d'écurieprendrait les devants. Charles partirait trois heures plus tard,au lever de la lune. On enverrait un gamin à sa rencontre, afin delui montrer le chemin de la ferme et d'ouvrir les clôtures devantlui.Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé dans sonmanteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par lachaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sabête. Quand elle s'arrêtait d'elle-même devant ces trous entourésd'épines que l'on creuse au bord des sillons, Charles seréveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée, et iltâchait de se remettre en mémoire toutes les fractures qu'ilsavait. La pluie ne tombait plus; le jour commençait à venir, et,sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux setenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froiddu matin. La plate campagne s'étalait à perte de vue, et lesbouquets d'arbres autour des fermes faisaient, à intervalleséloignés, des taches d'un violet noir sur cette grande surfacegrise, qui se perdait à l'horizon dans le ton morne du ciel.Charles, de temps à autre, ouvrait les yeux; puis, son esprit sefatiguant et le sommeil revenant de soi-même, bientôt il entraitdans une sorte d'assoupissement où, ses sensations récentes seconfondant avec des souvenirs, lui-même se percevait double, à lafois étudiant et marié, couché dans son lit comme tout à l'heure,traversant une salle d'opérés comme autrefois. L'odeur chaude descataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la rosée;il entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des litset sa femme dormir... Comme il passait par Vassonville, ilaperçut, au bord d'un fossé, un jeune garçon assis sur l'herbe.-- Êtes-vous le médecin? demanda l'enfant.Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses mains etse mit à courir devant lui.L'officier de santé, chemin faisant, comprit aux discours de songuide que M. Rouault devait être un cultivateur des plus aisés. Ils'était cassé la jambe, la veille au soir, en revenant de faireles Rois, chez un voisin. Sa femme était morte depuis deux ans. Iln'avait avec lui que sa demoiselle, qui l'aidait à tenir lamaison.Les ornières devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux.Le petit gars, se coulant alors par un trou de haie, disparut,puis, il revint au bout d'une cour en ouvrir la barrière. Lecheval glissait sur l'herbe mouillée; Charles se baissait pourpasser sous les branches. Les chiens de garde à la niche aboyaienten tirant sur leur chaîne. Quand il entra dans les Bertaux, soncheval eut peur et fit un grand écart.C'était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les écuries,par le dessus des portes ouvertes, de gros chevaux de labour quimangeaient tranquillement dans des râteliers neufs. Le long desbâtiments s'étendait un large fumier, de la buée s'en élevait, et,parmi les poules et les dindons, picoraient dessus cinq ou sixpaons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie était longue,la grange était haute, à murs lisses comme la main. Il y avaitsous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, avecleurs fouets, leurs colliers, leurs équipages complets, dont lestoisons de laine bleue se salissaient à la poussière fine quitombait des greniers. La cour allait en montant; plantée d'arbressymétriquement espacés, et le bruit gai d'un troupeau d'oiesretentissait près de la mare.Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants,vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu'ellefit entrer dans la cuisine, où flambait un grand feu. Le déjeunerdes gens bouillonnait alentour, dans des petits pots de tailleinégale. Des vêtements humides séchaient dans l'intérieur de lacheminée. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous deproportion colossale, brillaient comme de l'acier poli, tandis quele long des murs s'étendait une abondante batterie de cuisine, oùmiroitait inégalement la flamme claire du foyer, jointe auxpremières lueurs du soleil arrivant par les carreaux.Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans sonlit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin sonbonnet de coton. C'était un gros petit homme de cinquante ans, àla peau blanche, à l'oeil bleu, chauve sur le devant de la tête,et qui portait des boucles d'oreilles. Il avait à ses côtés, surune chaise, une grande carafe d'eau-de-vie, dont il se versait detemps à autre pour se donner du coeur au ventre; mais, dès qu'ilvit le médecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer commeil faisait depuis douze heures, il se prit à geindre faiblement.La fracture était simple, sans complication d'aucune espèce.Charles n'eût osé en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelantles allures de ses maîtres auprès du lit des blessés, ilréconforta le patient avec toutes sortes de bons mots; caresseschirurgicales qui sont comme l'huile dont on graisse lesbistouris. Afin d'avoir des attelles, on alla chercher, sous lacharreterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupaen morceaux et la polit avec un éclat de vitre, tandis que laservante déchirait des draps pour faire des bandes, et quemademoiselle Emma tâchait à coudre des coussinets. Comme elle futlongtemps avant de trouver son étui, son père s'impatienta; ellene répondit rien; mais, tout en cousant, elle se piquait lesdoigts, qu'elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer.Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaientbrillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe,et taillés en amande. Sa main pourtant n'était pas belle, pointassez pâle peut-être, et un peu sèche aux phalanges; elle étaittrop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur lescontours. Ce qu'elle avait de beau, c'étaient les yeux; quoiqu'ilsfussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et sonregard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide.Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M. Rouaultlui-même, à prendre un morceau avant de partir.Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussée. Deuxcouverts, avec des timbales d'argent, y étaient mis sur une petitetable, au pied d'un grand lit à baldaquin revêtu d'une indienne àpersonnages représentant des Turcs. On sentait une odeur d'iris etde draps humides, qui s'échappait de la haute armoire en bois dechêne, faisant face à la fenêtre. Par terre, dans les angles,étaient rangés, debout, des sacs de blé. C'était le trop-plein dugrenier proche, où l'on montait par trois marches de pierre. Il yavait, pour décorer l'appartement, accrochée à un clou, au milieudu mur dont la peinture verte s'écaillait sous le salpêtre, unetête de Minerve au crayon noir, encadrée de dorure, et qui portaitau bas, écrit en lettres gothiques: «À mon cher papa.»On parla d'abord du malade, puis du temps qu'il faisait, desgrands froids, des loups qui couraient les champs, la nuit.Mademoiselle Rouault ne s'amusait guère à la campagne, maintenantsurtout qu'elle était chargée presque à elle seule des soins de laferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout enmangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu'elleavait coutume de mordillonner à ses moments de silence.Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont lesdeux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ilsétaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par uneraie fine, qui s'enfonçait légèrement selon la courbe du crâne;et, laissant voir à peine le bout de l'oreille, ils allaient seconfondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvementondé vers les tempes, que le médecin de campagne remarqua là pourla première fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elleportait, comme un homme, passé entre deux boutons de son corsage,un lorgnon d'écaille.Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentradans la salle avant de partir, il la trouva debout, le frontcontre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalasdes haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.-- Cherchez-vous quelque chose? demanda-t-elle.-- Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous leschaises; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille.Mademoiselle Emma l'aperçut; elle se pencha sur les sacs de blé.Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeaitaussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrineeffleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle seredressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en luitendant son nerf de boeuf.Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme il l'avaitpromis, c'est le lendemain même qu'il y retourna, puis deux foisla semaine régulièrement, sans compter les visites inattenduesqu'il faisait de temps à autre, comme par mégarde.Tout, du reste, alla bien; la guérison s'établit selon les règles,et quand, au bout de quarante-six jours, on vit le père Rouaultqui s'essayait à marcher seul dans sa masure, on commença àconsidérer M. Bovary comme un homme de grande capacité. Le pèreRouault disait qu'il n'aurait pas été mieux guéri par les premiersmédecins d'Yvetot ou même de Rouen.Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourquoi ilvenait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu'il aurait sansdoute attribué son zèle à la gravité du cas, ou peut-être auprofit qu'il en espérait. Était-ce pour cela, cependant, que sesvisites à la ferme faisaient, parmi les pauvres occupations de savie, une exception charmante? Ces jours-là il se levait de bonneheure, partait au galop, poussait sa bête, puis il descendait pours'essuyer les pieds sur l'herbe, et passait ses gants noirs avantd'entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à sentircontre son épaule la barrière qui tournait, et le coq qui chantaitsur le mur, les garçons qui venaient à sa rencontre. Il aimait lagrange et les écuries; il aimait le père Rouault; qui lui tapaitdans la main en l'appelant son sauveur; il aimait les petitssabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de la cuisine;ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchaitdevant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaientavec un bruit sec contre le cuir de la bottine.Elle le reconduisait toujours jusqu'à la première marche duperron. Lorsqu'on n'avait pas encore amené son cheval, ellerestait là. On s'était dit adieu, on ne parlait plus; le grand airl'entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux follets de sanuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, quise tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps dedégel, l'écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur lescouvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil;elle alla chercher son ombrelle, elle l'ouvrit. L'ombrelle, desoie gorge de pigeon, que traversait le soleil, éclairait dereflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-dessous à la chaleur tiède; et on entendait les gouttes d'eau, uneà une, tomber sur la moire tendue.Dans les premiers temps que Charles fréquentait les Bertaux,madame Bovary jeune ne manquait pas de s'informer du malade, etmême sur le livre qu'elle tenait en partie double, elle avaitchoisi pour M. Rouault une belle page blanche. Mais quand elle sutqu'il avait une fille, elle alla aux informations; et elle appritque mademoiselle Rouault, élevée au couvent, chez les Ursulines,avait reçu, comme on dit, une belle éducation, qu'elle savait, enconséquence, la danse, la géographie, le dessin, faire de latapisserie et toucher du piano. Ce fut le comble!-- C'est donc pour cela, se disait-elle, qu'il a la figure siépanouie quand il va la voir, et qu'il met son gilet neuf, aurisque de l'abîmer à la pluie? Ah! cette femme! cette femme!...Et elle la détesta, d'instinct. D'abord, elle se soulagea par desallusions, Charles ne les comprit pas; ensuite, par des réflexionsincidentes qu'il laissait passer de peur de l'orage; enfin, pardes apostrophes à brûle-pourpoint auxquelles il ne savait querépondre.-- D'où vient qu'il retournait aux Bertaux, puisque M. Rouaultétait guéri et que ces gens-là n'avaient pas encore payé? Ah!c'est qu'il y avait là-bas une personne, quelqu'un qui savaitcauser, une brodeuse, un bel esprit. C'était là ce qu'il aimait:il lui fallait des demoiselles de ville! -- Et elle reprenait:-- La fille au père Rouault, une demoiselle de ville! Allons donc!leur grand-père était berger, et ils ont un cousin qui a faillipasser par les assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Cen'est pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer ledimanche à l'église avec une robe de soie, comme une comtesse.Pauvre bonhomme, d'ailleurs, qui sans les colzas de l'an passé,eût été bien embarrassé de payer ses arrérages!Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Héloïse luiavait fait jurer qu'il n'irait plus, la main sur son livre demesse, après beaucoup de sanglots et de baisers, dans une grandeexplosion d'amour. Il obéit donc; mais la hardiesse de son désirprotesta contre la servilité de sa conduite, et, par une sorted'hypocrisie naïve, il estima que cette défense de la voir étaitpour lui comme un droit de l'aimer. Et puis la veuve était maigre;elle avait les dents longues; elle portait en toute saison unpetit châle noir dont la pointe lui descendait entre lesomoplates; sa taille dure était engainée dans des robes en façonde fourreau, trop courtes, qui découvraient ses chevilles, avecles rubans de ses souliers larges s'entrecroisant sur des basgris.La mère de Charles venait les voir de temps à autre; mais, au boutde quelques jours, la bru semblait l'aiguiser à son fil; et alors,comme deux couteaux, elles étaient à le scarifier par leursréflexions et leurs observations. Il avait tort de tant manger!Pourquoi toujours offrir la goutte au premier venu? Quelentêtement que de ne pas vouloir porter de flanelle!Il arriva qu'au commencement du printemps, un notaired'Ingouville, détenteur de fonds de la veuve Dubuc, s'embarqua,par une belle marée, emportant avec lui tout l'argent de sonétude. Héloïse, il est vrai, possédait encore, outre une part debateau évaluée six mille francs, sa maison de la rue Saint-François; et cependant, de toute cette fortune que l'on avait faitsonner si haut, rien, si ce n'est un peu de mobilier et quelquesnippes, n'avait paru dans le ménage. Il fallut tirer la chose auclair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue d'hypothèquesjusque dans ses pilotis; ce qu'elle avait mis chez le notaire,Dieu seul le savait, et la part de barque n'excéda point milleécus. Elle avait donc menti, la bonne dame! Dans son exaspération,M. Bovary père, brisant une chaise contre les pavés, accusa safemme d'avoir fait le malheur de leur fils en l'attelant à uneharidelle semblable, dont les harnais ne valaient pas la peau. Ilsvinrent à Tostes. On s'expliqua. Il y eut des scènes. Héloïse, enpleurs, se jetant dans les bras de son mari, le conjura de ladéfendre de ses parents. Charles voulut parler pour elle. Ceux-cise fâchèrent, et ils partirent.Mais le coup était porté. Huit jours après, comme elle étendait dulinge dans sa cour, elle fut prise d'un crachement de sang, et lelendemain, tandis que Charles avait le dos tourné pour fermer lerideau de la fenêtre, elle dit: «Ah! mon Dieu!» poussa un soupiret s'évanouit. Elle était morte! Quel étonnement!Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez lui. Il netrouva personne en bas; il monta au premier, dans la chambre, vitsa robe encore accrochée au pied de l'alcôve; alors, s'appuyantcontre le secrétaire, il resta jusqu'au soir perdu dans unerêverie douloureuse. Elle l'avait aimé, après tout.IIIUn matin, le père Rouault vint apporter à Charles le payement desa jambe remise: soixante et quinze francs en pièces de quarantesous, et une dinde. Il avait appris son malheur, et l'en consolatant qu'il put.-- Je sais ce que c'est! disait-il en lui frappant sur l'épaule;j'ai été comme vous, moi aussi! Quand j'ai eu perdu ma pauvredéfunte, j'allais dans les champs pour être tout seul; je tombaisau pied d'un arbre, je pleurais, j'appelais le bon Dieu, je luidisais des sottises; j'aurais voulu être comme les taupes, que jevoyais aux branches, qui avaient des vers leur grouillant dans leventre, crevé, enfin. Et quand je pensais que d'autres, à cemoment-là, étaient avec leurs bonnes petites femmes à les tenirembrassées contre eux, je tapais de grands coups par terre avecmon bâton; j'étais quasiment fou, que je ne mangeais plus; l'idéed'aller seulement au café me dégoûtait, vous ne croiriez pas. Ehbien, tout doucement, un jour chassant l'autre, un printemps surun hiver et un automne par-dessus un été, ça a coulé brin à brin,miette à miette; ça s'en est allé, c'est parti, c'est descendu, jeveux dire, car il vous reste toujours quelque chose au fond, commequi dirait... un poids, là, sur la poitrine! Mais, puisque c'estnotre sort à tous, on ne doit pas non plus se laisser dépérir, et,parce que d'autres sont morts, vouloir mourir... Il faut voussecouer, monsieur Bovary; ça se passera! Venez nous voir; ma fillepense à vous de temps à autre, savez-vous bien, et elle dit commeça que vous l'oubliez. Voilà le printemps bientôt; nous vousferons tirer un lapin dans la garenne, pour vous dissiper un peu.Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux; il retrouvatout comme la veille, comme il y avait cinq mois, c'est-à-dire.Les poiriers déjà étaient en fleur, et le bonhomme Rouault, deboutmaintenant, allait et venait, ce qui rendait la ferme plus animée.Croyant qu'il était de son devoir de prodiguer au médecin le plusde politesses possible, à cause de sa position douloureuse, il lepria de ne point se découvrir la tête, lui parla à voix basse,comme s'il eût été malade, et même fit semblant de se mettre encolère de ce que l'on n'avait pas apprêté à son intention quelquechose d'un peu plus léger que tout le reste, tels que des petitspots de crème ou des poires cuites. Il conta des histoires.Charles se surprit à rire; mais le souvenir de sa femme, luirevenant tout à coup, l'assombrit.On apporta le café; il n'y pensa plus.Il y pensa moins, à mesure qu'il s'habituait à vivre seul.L'agrément nouveau de l'indépendance lui rendit bientôt lasolitude plus supportable. Il pouvait changer maintenant lesheures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner de raisons, et,lorsqu'il était bien fatigué, s'étendre de ses quatre membres,tout en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota etaccepta les consolations qu'on lui donnait. D'autre part, la mortde sa femme ne l'avait pas mal servi dans son métier, car on avaitrépété durant un mois: «Ce pauvre jeune homme! quel malheur!» Sonnom s'était répandu, sa clientèle s'était accrue; et puis ilallait aux Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir sans but,un bonheur vague; il se trouvait la figure plus agréable enbrossant ses favoris devant son miroir.Il arriva un jour vers trois heures; tout le monde était auxchamps; il entra dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abordEmma; les auvents étaient fermés. Par les fentes du bois, lesoleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces, qui sebrisaient à l'angle des meubles et tremblaient au plafond. Desmouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaientservi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté.Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de laplaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre etle foyer, Emma cousait; elle n'avait point de fichu, on voyait surses épaules nues de petites gouttes de sueur.Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelquechose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, deprendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercherdans l'armoire une bouteille de curaçao, atteignit deux petitsverres, emplit l'un jusqu'au bord, versa à peine dans l'autre, et,après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était presquevide, elle se renversait pour boire; et, la tête en arrière, leslèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir,tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines,léchait à petits coups le fond du verre.Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas decoton blanc où elle faisait des reprises; elle travaillait lefront baissé; elle ne parlait pas, Charles non plus. L'air,passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussièresur les dalles; il la regardait se traîner, et il entendaitseulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri d'unepoule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps àautre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de sesmains; qu'elle refroidissait après cela sur la pomme de fer desgrands chenets.Elle se plaignit d'éprouver, depuis le commencement de la saison,des étourdissements; elle demanda si les bains de mer lui seraientutiles; elle se mit à causer du couvent, Charles de son collège,les phrases leur vinrent. Ils montèrent dans sa chambre. Elle luifit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu'onlui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne,abandonnées dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de samère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredisde chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais lejardinier qu'ils avaient n'y entendait rien; on était si malservi! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendantl'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux joursrendît peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l'été; -- et, selon ce qu'elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou secouvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations quifinissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même, -- tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis lespaupières à demi closes, le regard noyé d'ennui, la penséevagabondant.Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une à une les phrasesqu'elle avait dites, tâchant de se les rappeler, d'en compléter lesens, afin de se faire la portion d'existence qu'elle avait vécudans le temps qu'il ne la connaissait pas encore. Mais jamais ilne put la voir en sa pensée, différemment qu'il ne l'avait vue lapremière fois, ou telle qu'il venait de la quitter tout à l'heure.Puis il se demanda ce qu'elle deviendrait, si elle se marierait,et à qui? hélas! le père Rouault était bien riche, et elle!... sibelle! Mais la figure d'Emma revenait toujours se placer devantses yeux, et quelque chose de monotone comme le ronflement d'unetoupie bourdonnait à ses oreilles: «Si tu te mariais, pourtant! situ te mariais!» La nuit, il ne dormit pas, sa gorge était serrée,il avait soif; il se leva pour aller boire à son pot à l'eau et ilouvrit la fenêtre; le ciel était couvert d'étoiles, un vent chaudpassait, au loin des chiens aboyaient. Il tourna la tête du côtédes Bertaux.Pensant qu'après tout l'on ne risquait rien, Charles se promit defaire la demande quand l'occasion s'en offrirait; mais, chaquefois qu'elle s'offrit, la peur de ne point trouver les motsconvenables lui collait les lèvres.Le père Rouault n'eût pas été fâché qu'on le débarrassât de safille, qui ne lui servait guère dans sa maison. Il l'excusaitintérieurement, trouvant qu'elle avait trop d'esprit pour laculture, métier maudit du ciel, puisqu'on n'y voyait jamais demillionnaire. Loin d'y avoir fait fortune, le bonhomme y perdaittous les ans; car, s'il excellait dans les marchés, où il seplaisait aux ruses du métier, en revanche la culture proprementdite, avec le gouvernement intérieur de la ferme, lui convenaitmoins qu'à personne. Il ne retirait pas volontiers ses mains dededans ses poches, et n'épargnait point la dépense pour tout cequi regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien chauffé, biencouché. Il aimait le gros cidre, les gigots saignants, les gloriaslonguement battus. Il prenait ses repas dans la cuisine, seul, enface du feu, sur une petite table qu'on lui apportait touteservie, comme au théâtre.Lorsqu'il s'aperçut donc que Charles avait les pommettes rougesprès de sa fille, ce qui signifiait qu'un de ces jours on la luidemanderait en mariage, il rumina d'avance toute l'affaire. Il letrouvait bien un peu gringalet, et ce n'était pas là un gendrecomme il l'eût souhaité; mais on le disait de bonne conduite,économe, fort instruit, et sans doute qu'il ne chicanerait pastrop sur la dot. Or, comme le père Rouault allait être forcé devendre vingt-deux acres de son bien, qu'il devait beaucoup aumaçon, beaucoup au bourrelier, que l'arbre du pressoir était àremettre:-- S'il me la demande, se dit-il; je la lui donne.À l'époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer troisjours aux Bertaux. La dernière journée s'était écoulée comme lesprécédentes, à reculer de quart d'heure en quart d'heure. Le pèreRouault lui fit la conduite; ils marchaient dans un chemin creux,ils s'allaient quitter; c'était le moment. Charles se donnajusqu'au coin de la haie, et enfin, quand on l'eut dépassée:-- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous direquelque chose.Ils s'arrêtèrent. Charles se taisait.-- Mais contez-moi votre histoire! est-ce que je ne sais pas tout?dit le père Rouault, en riant doucement.-- Père Rouault..., père Rouault..., balbutia Charles.-- Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sansdoute la petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demanderson avis. Allez-vous-en donc; je m'en vais retourner chez nous. Sic'est oui, entendez-moi bien, vous n'aurez pas besoin de revenir,à cause du monde, et, d'ailleurs, ça la saisirait trop. Mais pourque vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grandl'auvent de la fenêtre contre le mur: vous pourrez le voir parderrière, en vous penchant sur la haie.Et il s'éloigna.Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans lesentier; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf minutes à sa montre. Tout à coup un bruit se fit contre lemur; l'auvent s'était rabattu, la cliquette tremblait encore.Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma rougitquand il entra, tout en s'efforçant de rire un peu; parcontenance. Le père Rouault embrassa son futur gendre. On remit àcauser des arrangements d'intérêt; on avait, d'ailleurs, du tempsdevant soi, puisque le mariage ne pouvait décemment avoir lieuavant la fin du deuil de Charles, c'est-à-dire vers le printempsde l'année prochaine.L'hiver se passa dans cette attente. Mademoiselle Rouault s'occupade son trousseau. Une partie en fut commandée à Rouen, et elle seconfectionna des chemises et des bonnets de nuit, d'après desdessins de modes qu'elle emprunta. Dans les visites que Charlesfaisait à la ferme, on causait des préparatifs de la noce; on sedemandait dans quel appartement se donnerait le dîner; on rêvait àla quantité de plats qu'il faudrait et quelles seraient lesentrées.Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux flambeaux;mais le père Rouault ne comprit rien à cette idée. Il y eut doncune noce, où vinrent quarante-trois personnes, où l'on resta seizeheures à table, qui recommença le lendemain et quelque peu lesjours suivants.IVLes conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carriolesà un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sanscapote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens desvillages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaientdebout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pastomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieuesloin, de Goderville, de Normanville, et de Cany. On avait invitétous les parents des deux familles, on s'était raccommodé avec lesamis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vuedepuis longtemps.De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière lahaie; bientôt la barrière s'ouvrait: c'était une carriole quientrait. Galopant jusqu'à la première marche du perron, elle s'yarrêtait court, et vidait son monde, qui sortait par tous lescôtés en se frottant les genoux et en s'étirant les bras. Lesdames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, deschaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans laceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avecune épingle, et qui leur découvraient le cou par derrière. Lesgamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodéspar leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là lapremière paire de bottes de leur existence), et l'on voyait à côtéd'eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa premièrecommunion rallongée pour la circonstance, quelque grande fillettede quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur soeur aînée sansdoute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose,et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n'y avait pointassez de valets d'écurie pour dételer toutes les voitures, lesmessieurs retroussaient leurs manches et s'y mettaient eux-mêmes.Suivant leur position sociale différente, ils avaient des habits,des redingotes, des vestes, des habits-vestes: -- bons habits,entourés de toute la considération d'une famille, et qui nesortaient de l'armoire que pour les solennités; redingotes àgrandes basques flottant au vent, à collet cylindrique, à pocheslarges comme des sacs; vestes de gros drap, qui accompagnaientordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière;habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutonsrapprochés comme une paire d'yeux, et dont les pans semblaientavoir été coupés à même un seul bloc, par la hache du charpentier.Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient dîner au basbout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c'est-à-diredont le col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petitsplis et la taille attachée très bas par une ceinture cousue.Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses!Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s'écartaient destêtes, on était rasé de près; quelques-uns même qui s'étaientlevés dès avant l'aube, n'ayant pas vu clair à se faire la barbe,avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le long desmâchoires, des pelures d'épiderme larges comme des écus de troisfrancs, et qu'avait enflammées le grand air pendant la route, cequi marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses facesblanches épanouies.La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s'y rendità pied, et l'on revint de même, une fois la cérémonie faite àl'église. Le cortège, d'abord uni comme une seule écharpe decouleur, qui ondulait dans la campagne, le long de l'étroitsentier serpentant entre les blés verts, s'allongea bientôt et secoupa en groupes différents, qui s'attardaient à causer. Leménétrier allait en tête, avec son violon empanaché de rubans à lacoquille; les mariés venaient ensuite, les parents, les amis toutau hasard, et les enfants restaient derrière, s'amusant à arracherles clochettes des brins d'avoine, ou à se jouer entre eux, sansqu'on les vît. La robe d'Emma, trop longue, traînait un peu par lebas; de temps à autre, elle s'arrêtait pour la tirer, et alorsdélicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes rudesavec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mainsvides, attendait qu'elle eût fini. Le père Rouault, un chapeau desoie neuf sur la tête et les parements de son habit noir luicouvrant les mains jusqu'aux ongles, donnait le bras à madameBovary mère. Quant à M. Bovary père, qui, méprisant au fond toutce monde-là, était venu simplement avec une redingote à un rang deboutons d'une coupe militaire, il débitait des galanteriesd'estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait,ne savait que répondre. Les autres gens de la noce causaient deleurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s'excitantd'avance à la gaieté; et, en y prêtant l'oreille, on entendaittoujours le crin-crin du ménétrier qui continuait à jouer dans lacampagne. Quand il s'apercevait qu'on était loin derrière lui, ils'arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement de colophane sonarchet, afin que les cordes grinçassent mieux, et puis il seremettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche deson violon, pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit del'instrument faisait partir de loin les petits oiseaux.C'était sous le hangar de la charreterie que la table étaitdressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées depoulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, unjoli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles àl'oseille. Aux angles, se dressait l'eau de vie dans des carafes.Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour desbouchons, et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vinjusqu'au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaientd'eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinéssur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux enarabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier àYvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans lepays, il avait soigné les choses; et il apporta, lui-même, audessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base,d'abord, c'était un carré de carton bleu figurant un temple avecportiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans desniches constellées d'étoiles en papier doré; puis se tenait ausecond étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menuesfortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiersd'oranges; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était uneprairie verte où il y avait des rochers avec des lacs deconfitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait unpetit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont lesdeux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels,en guise de boules, au sommet.Jusqu'au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d'êtreassis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie debouchon dans la grange; puis on revenait à table. Quelques-uns,vers la fin, s'y endormirent et ronflèrent. Mais, au café, tout seranima; alors on entama des chansons, on fit des tours de force,on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait àsoulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles;on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgésd'avoine jusqu'aux naseaux, eurent du mal à entrer dans lesbrancards; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient,leurs maîtres juraient ou riaient; et toute la nuit, au clair dela lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportéesqui couraient au grand galop, bondissant dans les saignées,sautant par-dessus les mètres de cailloux, s'accrochant aux talus,avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière poursaisir les guides.Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans lacuisine. Les enfants s'étaient endormis sous les bancs.La mariée avait supplié son père qu'on lui épargnât lesplaisanteries d'usage. Cependant, un mareyeur de leurs cousins(qui même avait apporté, comme présent de noces, une paire desoles) commençait à souffler de l'eau avec sa bouche par le troude la serrure, quand le père Rouault arriva juste à temps pourl'en empêcher, et lui expliqua que la position grave de son gendrene permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois,céda difficilement à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusale père Rouault d'être fier, et il alla se joindre dans un coin àquatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par hasardplusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viandes,trouvaient aussi qu'on les avait mal reçus, chuchotaient sur lecompte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots couverts.Madame Bovary mère n'avait pas desserré les dents de la journée.On ne l'avait consultée ni sur la toilette de la bru, ni surl'ordonnance du festin; elle se retira de bonne heure. Son époux,au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares à Saint-Victoret fuma jusqu'au jour, tout en buvant des grogs au kirsch, mélangeinconnu à la compagnie, et qui fut pour lui comme la source d'uneconsidération plus grande encore.Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait pasbrillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux pointes,calembours, mots à double entente, compliments et gaillardises quel'on se fit un devoir de lui décocher dès le potage.Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C'est luiplutôt que l'on eût pris pour la vierge de la veille, tandis quela mariée ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelquechose. Les plus malins ne savaient que répondre, et ils laconsidéraient, quand elle passait près d'eux, avec des tensionsd'esprit démesurées. Mais Charles ne dissimulait rien. Ill'appelait ma femme, la tutoyait, s'informait d'elle à chacun, lacherchait partout, et souvent il l'entraînait dans les cours, oùon l'apercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le brassous la taille et continuait à marcher à demi penché sur elle, enlui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage.Deux jours après la noce, les époux s'en allèrent: Charles, àcause de ses malades, ne pouvait s'absenter plus longtemps. Lepère Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les accompagnalui-même jusqu'à Vassonville. Là, il embrassa sa fille unedernière fois, mit pied à terre et reprit sa route. Lorsqu'il eutfait cent pas environ, il s'arrêta, et, comme il vit la carrioles'éloignant, dont les roues tournaient dans la poussière, ilpoussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces, son tempsd'autrefois, la première grossesse de sa femme; il était bienjoyeux, lui aussi, le jour qu'il l'avait emmenée de chez son pèredans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant sur laneige; car on était aux environs de Noël et la campagne étaittoute blanche; elle le tenait par un bras, à l'autre étaitaccroché son panier; le vent agitait les longues dentelles de sacoiffure cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la bouche,et, lorsqu'il tournait la tête, il voyait près de lui, sur sonépaule, sa petite mine rosée qui souriait silencieusement, sous laplaque d'or de son bonnet. Pour se réchauffer les doigts, elle leslui mettait, de temps en temps, dans la poitrine. Comme c'étaitvieux tout cela! Leur fils, à présent, aurait trente ans! Alors ilregarda derrière lui, il n'aperçut rien sur la route. Il se sentittriste comme une maison démeublée; et, les souvenirs tendres semêlant aux pensées noires dans sa cervelle obscurcie par lesvapeurs de la bombance, il eut bien envie un moment d'aller faireun tour du côté de l'église. Comme il eut peur, cependant, quecette vue ne le rendît plus triste encore, il s'en revint toutdroit chez lui.M. et madame Charles arrivèrent à Tostes, vers six heures. Lesvoisins se mirent aux fenêtres pour voir la nouvelle femme de leurmédecin.La vieille bonne se présenta, lui fit ses salutations, s'excusa dece que le dîner n'était pas prêt, et engagea Madame, en attendant,à prendre connaissance de sa maison.VLa façade de briques était juste à l'alignement de la rue, ou dela route plutôt. Derrière la porte se trouvaient accrochés unmanteau à petit collet, une bride, une casquette de cuir noir, et,dans un coin, à terre, une paire de houseaux encore couverts deboue sèche. À droite était la salle, c'est-à-dire l'appartement oùl'on mangeait et où l'on se tenait. Un papier jaune-serin, relevédans le haut par une guirlande de fleurs pâles, tremblait toutentier sur sa toile mal tendue; des rideaux de calicot blanc,bordés d'un galon rouge, s'entrecroisaient le long des fenêtres,et sur l'étroit chambranle de la cheminée resplendissait unependule à tête d'Hippocrate, entre deux flambeaux d'argent plaqué,sous des globes de forme ovale. De l'autre côté du corridor étaitle cabinet de Charles, petite pièce de six pas de large environ,avec une table, trois chaises et un fauteuil de bureau. Les tomesdu Dictionnaire des sciences médicales, non coupés, mais dont labrochure avait souffert dans toutes les ventes successives par oùils avaient passé, garnissaient presque à eux seuls, les sixrayons d'une bibliothèque en bois de sapin. L'odeur des rouxpénétrait à travers la muraille, pendant les consultations, demême que l'on entendait de la cuisine, les malades tousser dans lecabinet et débiter toute leur histoire. Venait ensuite, s'ouvrantimmédiatement sur la cour, où se trouvait l'écurie, une grandepièce délabrée qui avait un four, et qui servait maintenant debûcher, de cellier, de garde-magasin, pleine de vieillesferrailles, de tonneaux vides, d'instruments de culture hors deservice, avec quantité d'autres choses poussiéreuses dont il étaitimpossible de deviner l'usage.Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs de baugecouverts d'abricots en espalier, jusqu'à une haie d'épines qui leséparait des champs. Il y avait au milieu un cadran solaire enardoise, sur un piédestal de maçonnerie; quatre plates-bandesgarnies d'églantiers maigres entouraient symétriquement le carréplus utile des végétations sérieuses. Tout au fond, sous lessapinettes, un curé de plâtre lisait son bréviaire.Emma monta dans les chambres. La première n'était point meublée;mais la seconde, qui était la chambre conjugale, avait un litd'acajou dans une alcôve à draperie rouge. Une boîte encoquillages décorait la commode; et, sur le secrétaire, près de lafenêtre, il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleursd'oranger, noué par des rubans de satin blanc. C'était un bouquetde mariée, le bouquet de l'autre! Elle le regarda. Charles s'enaperçut, il le prit et l'alla porter au grenier, tandis qu'assisedans un fauteuil (on disposait ses affaires autour d'elle), Emmasongeait à son bouquet de mariage, qui était emballé dans uncarton, et se demandait, en rêvant, ce qu'on en ferait; si parhasard elle venait à mourir.Elle s'occupa, les premiers jours, à méditer des changements danssa maison. Elle retira les globes des flambeaux, fit coller despapiers neufs, repeindre l'escalier et faire des bancs dans lejardin, tout autour du cadran solaire; elle demanda même comments'y prendre pour avoir un bassin à jet d'eau avec des poissons.Enfin son mari, sachant qu'elle aimait à se promener en voiture,trouva un boc d'occasion, qui, ayant une fois des lanternes neuveset des gardes-crotte en cuir piqué, ressembla presque à untilbury.Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas entête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un gestede sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de pailleaccroché à l'espagnolette d'une fenêtre, et bien d'autres chosesencore où Charles n'avait jamais soupçonné de plaisir, composaientmaintenant la continuité de son bonheur. Au lit, le matin, et côteà côté sur l'oreiller, il regardait la lumière du soleil passerparmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient à demi lespattes escalopées de son bonnet. Vus de si près, ses yeux luiparaissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs foisde suite ses paupières en s'éveillant; noirs à l'ombre et bleufoncé au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurssuccessives, et qui plus épaisses dans le fond, allaient ens'éclaircissant vers la surface de l'émail. Son oeil, à lui, seperdait dans ces profondeurs, et il s'y voyait en petit jusqu'auxépaules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemiseentrouvert. Il se levait. Elle se mettait à la fenêtre pour levoir partir; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux potsde géraniums, vêtue de son peignoir, qui était lâche autourd'elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons sur la borne;et elle continuait à lui parler d'en haut, tout en arrachant avecsa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu'elle soufflaitvers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans l'air desdemi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s'accrocheraux crins mal peignés de la vieille jument blanche, immobile à laporte. Charles, à cheval, lui envoyait un baiser; elle répondaitpar un signe, elle refermait la fenêtre, il partait. Et alors, surla grande route qui étendait sans en finir son long ruban depoussière, par les chemins creux où les arbres se courbaient enberceaux, dans les sentiers dont les blés lui montaient jusqu'auxgenoux, avec le soleil sur ses épaules et l'air du matin à sesnarines, le coeur plein des félicités de la nuit, l'esprittranquille, la chair contente, il s'en allait ruminant sonbonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût destruffes qu'ils digèrent.Jusqu'à présent, qu'avait-il eu de bon dans l'existence? Était-ceson temps de collège, où il restait enfermé entre ces hauts murs,seul au milieu de ses camarades plus riches ou plus forts que luidans leurs classes, qu'il faisait rire par son accent, qui semoquaient de ses habits, et dont les mères venaient au parloiravec des pâtisseries dans leur manchon? Était-ce plus tard,lorsqu'il étudiait la médecine et n'avait jamais la bourse assezronde pour payer la contredanse à quelque petite ouvrière qui fûtdevenue sa maîtresse? Ensuite il avait vécu pendant quatorze moisavec la veuve, dont les pieds, dans le lit, étaient froids commedes glaçons. Mais, à présent, il possédait pour la vie cette joliefemme qu'il adorait. L'univers, pour lui, n'excédait pas le toursoyeux de son jupon; et il se reprochait de ne pas l'aimer, ilavait envie de la revoir; il s'en revenait vite, montaitl'escalier; le coeur battant. Emma, dans sa chambre, était à fairesa toilette; il arrivait à pas muets, il la baisait dans le dos,elle poussait un cri.Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à son peigne,à ses bagues, à son fichu; quelquefois, il lui donnait sur lesjoues de gros baisers à pleine bouche, ou c'étaient de petitsbaisers à la file tout le long de son bras nu, depuis le bout desdoigts jusqu'à l'épaule; et elle le repoussait, à demi sourianteet ennuyée, comme on fait à un enfant qui se pend après vous.Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour; mais lebonheur qui aurait dû résulter de cet amour n'étant pas venu, ilfallait qu'elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait àsavoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots defélicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beauxdans les livres.VIElle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnettede bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtoutl'amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pourvous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que desclochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant unnid d'oiseau.Lorsqu'elle eut treize ans, son père l'amena lui-même à la ville,pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge duquartier Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettespeintes qui représentaient l'histoire de mademoiselle de laVallière. Les explications légendaires, coupées çà et là parl'égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, lesdélicatesses du coeur et les pompes de la Cour.Loin de s'ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dansla société des bonnes soeurs, qui, pour l'amuser, la conduisaientdans la chapelle, où l'on pénétrait du réfectoire par un longcorridor. Elle jouait fort peu durant les récréations, comprenaitbien le catéchisme, et c'est elle qui répondait toujours à M. levicaire dans les questions difficiles. Vivant donc sans jamaissortir de la tiède atmosphère des classes et parmi ces femmes auteint blanc portant des chapelets à croix de cuivre, elles'assoupit doucement à la langueur mystique qui s'exhale desparfums de l'autel, de la fraîcheur des bénitiers et durayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elleregardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d'azur, etelle aimait la brebis malade, le Sacré-Coeur percé de flèchesaiguës, ou le pauvre Jésus, qui tombe en marchant sur sa croix.Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sansmanger. Elle cherchait dans sa tête quelque voeu à accomplir.Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afinde rester là plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mainsjointes, le visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Lescomparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariageéternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond del'âme des douceurs inattendues.Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecturereligieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'Histoiresainte ou les Conférences de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche,des passages du Génie du christianisme, par récréation. Comme elleécouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancoliesromantiques se répétant à tous les échos de la terre et del'éternité! Si son enfance se fût écoulée dans l'arrière-boutiqued'un quartier marchand, elle se serait peut-être ouverte alors auxenvahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nousarrivent que par la traduction des écrivains. Mais elleconnaissait trop la campagne; elle savait le bêlement destroupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspectscalmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Ellen'aimait la mer qu'à cause de ses tempêtes, et la verdureseulement lorsqu'elle était clairsemée parmi les ruines. Ilfallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de profitpersonnel; et elle rejetait comme inutile tout ce qui necontribuait pas à la consommation immédiate de son coeur, -- étantde tempérament plus sentimentale qu'artiste, cherchant desémotions et non des paysages.Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois,pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée parl'archevêché comme appartenant à une ancienne famille degentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait auréfectoire à la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles,après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à sonouvrage. Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pourl'aller voir. Elle savait par coeur des chansons galantes dusiècle passé, qu'elle chantait à demi-voix, tout en poussant sonaiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait desnouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait auxgrandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dansles poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-mêmeavalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Cen'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutéess'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tueà tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêtssombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers,nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieursbraves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme onne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes.Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains àcette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott,plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salledes gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelquevieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous letrèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierreet le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagneun cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elleeut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérationsenthousiastes à l'endroit des femmes illustres ou infortunées.Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière etClémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes surl'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient encore çàet là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport entreeux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelquesférocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache duBéarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où LouisXIV était vanté.À la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, iln'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones,de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui luilaissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et lesimprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des réalitéssentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient aucouvent les keepsakes qu'elles avaient reçus en étrennes. Il lesfallait cacher, c'était une affaire; on les lisait au dortoir.Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixaitses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaientsigné, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurspièces.Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie desgravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contrela page. C'était, derrière la balustrade d'un balcon, un jeunehomme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune filleen robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture; ou bien lesportraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui,sous leur chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grandsyeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant aumilieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage queconduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche.D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté,contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapéed'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaientune tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou,souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite deleurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine.Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous destonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnetsgrecs, et vous surtout, paysages blafards des contréesdithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers,des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minaretstartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puisdes chameaux accroupis; -- le tout encadré d'une forêt vierge biennettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculairetremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches,sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.Et l'abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus dela tête d'Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, quipassaient devant elle les uns après les autres, dans le silence dudortoir et au bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulaitencore sur les boulevards.Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours.Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de ladéfunte, et, dans une lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toutepleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu'onl'ensevelît plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crutmalade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de sesentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existencespâles, où ne parviennent jamais les coeurs médiocres. Elle selaissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta lesharpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutesles chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, etla voix de l'Éternel discourant dans les vallons. Elle s'enennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude, ensuitepar vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sansplus de tristesse au coeur que de rides sur son front.Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de savocation, s'aperçurent avec de grands étonnements que mademoiselleRouault semblait échapper à leur soin. Elles lui avaient, eneffet, tant prodigué les offices, les retraites, les neuvaines etles sermons, si bien prêché le respect que l'on doit aux saints etaux martyrs, et donné tant de bons conseils pour la modestie ducorps et le salut de son âme, qu'elle fit comme les chevaux quel'on tire par la bride: elle s'arrêta court et le mors lui sortitdes dents. Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, quiavait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les parolesdes romances, et la littérature pour ses excitationspassionnelles, s'insurgeait devant les mystères de la foi, de mêmequ'elle s'irritait davantage contre la discipline, qui étaitquelque chose d'antipathique à sa constitution. Quand son père laretira de pension, on ne fut point fâché de la voir partir. Lasupérieure trouvait même qu'elle était devenue, dans les dernierstemps, peu révérencieuse envers la communauté.Emma, rentrée chez elle, se plut d'abord au commandement desdomestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta soncouvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la première fois,elle se considérait comme fort désillusionnée, n'ayant plus rien àapprendre, ne devant plus rien sentir.Mais l'anxiété d'un état nouveau, ou peut-être l'irritation causéepar la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croirequ'elle possédait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu'alorss'était tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dansla splendeur des ciels poétiques; -- et elle ne pouvait s'imaginerà présent que ce calme où elle vivait fût le bonheur qu'elle avaitrêvé.VIIElle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beauxjours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûterla douceur, il eût fallu, sans doute, s'en aller vers ces pays ànoms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suavesparesses! Dans des chaises de poste, sous des stores de soiebleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chansondu postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettesdes chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil secouche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers;puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigtsconfondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il luisemblait que certains lieux sur la terre devaient produire dubonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse maltout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon deschalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais,avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longues basques, etqui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes!Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu'un la confidence detoutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, quichange d'aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent?Les mots lui manquaient donc, l'occasion, la hardiesse.Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fût douté, si sonregard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, illui semblait qu'une abondance subite se serait détachée de soncoeur, comme tombe la récolte d'un espalier quand on y porte lamain. Mais, à mesure que se serrait davantage l'intimité de leurvie; un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui.La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue,et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costumeordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie. Iln'avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu'il habitaitRouen, d'aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savaitni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put,un jour, lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avaitrencontré dans un roman.Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, excelleren des activités multiples, vous initier aux énergies de lapassion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères? Mais iln'enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien.Il la croyait heureuse; et elle lui en voulait de ce calme si bienassis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle luidonnait.Elle dessinait quelquefois; et c'était pour Charles un grandamusement que de rester là, tout debout à la regarder penchée surson carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ouarrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quantau piano, plus les doigts y couraient vite, plus ils'émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, etparcourait du haut en bas tout le clavier sans s'interrompre.Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les cordesfrisaient, s'entendait jusqu'au bout du village si la fenêtreétait ouverte, et souvent le clerc de l'huissier qui passait surla grande route, nu-tête et en chaussons, s'arrêtait à l'écouter,sa feuille de papier à la main.Emma, d'autre part; savait conduire sa maison. Elle envoyait auxmalades le compte des visites, dans des lettres bien tournées, quine sentaient pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche,quelque voisin à dîner, elle trouvait moyen d'offrir un platcoquet, s'entendait à poser sur des feuilles de vigne lespyramides de reines-claudes, servait renversés les pots deconfitures dans une assiette, et même elle parlait d'acheter desrince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout celabeaucoup de considération sur Bovary.Charles finissait par s'estimer davantage de ce qu'il possédaitune pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deuxpetits croquis d'elle, à la mine de plomb, qu'il avait faitencadrer de cadres très larges et suspendus contre le papier de lamuraille à de longs cordons verts. Au sortir de la messe, on levoyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie.Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors ildemandait à manger, et, comme la bonne était couchée, c'était Emmaqui le servait. Il retirait sa redingote pour dîner plus à sonaise. Il disait les uns après les autres tous les gens qu'il avaitrencontrés, les villages où il avait été, les ordonnances qu'ilavait écrites, et satisfait de lui-même, il mangeait le reste dumiroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sacarafe, puis s'allait mettre au lit, se couchait sur le dos etronflait.Comme il avait eu longtemps l'habitude du bonnet de coton, sonfoulard ne lui tenait pas aux oreilles; aussi ses cheveux, lematin, étaient rabattus pêle-mêle sur sa figure et blanchis par leduvet de son oreiller, dont les cordons se dénouaient pendant lanuit. Il portait toujours de fortes bottes, qui avaient au cou-de-pied deux plis épais obliquant vers les chevilles, tandis que lereste de l'empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme parun pied de bois. Il disait que c'était bien assez bon pour lacampagne.Sa mère l'approuvait en cette économie; car elle le venait voircomme autrefois, lorsqu'il y avait eu chez elle quelque bourrasqueun peu violente; et cependant madame Bovary mère semblait prévenuecontre sa bru. Elle lui trouvait un genre trop relevé pour leurposition de fortune; le bois, le sucre et la chandelle filaientcomme dans une grande maison, et la quantité de braise qui sebrûlait à la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq plats! Ellerangeait son linge dans les armoires et lui apprenait à surveillerle boucher quand il apportait la viande. Emma recevait ces leçons;madame Bovary les prodiguait; et les mots de ma fille et de mamère s'échangeaient tout le long du jour, accompagnés d'un petitfrémissement des lèvres, chacune lançant des paroles douces d'unevoix tremblante de colère.Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait encore lapréférée; mais, à présent, l'amour de Charles pour Emma luisemblait une désertion de sa tendresse, un envahissement sur cequi lui appartenait; et elle observait le bonheur de son fils avecun silence triste, comme quelqu'un de ruiné qui regarde, à traversles carreaux, des gens attablés dans son ancienne maison. Elle luirappelait, en manière de souvenirs, ses peines et ses sacrifices,et, les comparant aux négligences d'Emma, concluait qu'il n'étaitpoint raisonnable de l'adorer d'une façon si exclusive.Charles ne savait que répondre; il respectait sa mère, et ilaimait infiniment sa femme; il considérait le jugement de l'unecomme infaillible, et cependant il trouvait l'autre irréprochable.Quand madame Bovary était partie, il essayait de hasardertimidement, et dans les mêmes termes, une ou deux des plusanodines observations qu'il avait entendu faire à sa maman; Emma,lui prouvant d'un mot qu'il se trompait, le renvoyait à sesmalades.Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, ellevoulut se donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin,elle récitait tout ce qu'elle savait par coeur de rimespassionnées et lui chantait en soupirant des adagiosmélancoliques; mais elle se trouvait ensuite aussi calmequ'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amoureux ni plusremué.Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son coeur sans enfaire jaillir une étincelle, incapable, du reste, de comprendre cequ'elle n'éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne semanifestait point par des formes convenues, elle se persuada sanspeine que la passion de Charles n'avait plus rien d'exorbitant.Ses expansions étaient devenues régulières; il l'embrassait à decertaines heures. C'était une habitude parmi les autres, et commeun dessert prévu d'avance, après la monotonie du dîner.Un garde-chasse, guéri par Monsieur, d'une fluxion de poitrine,avait donné à Madame une petite levrette d'Italie; elle la prenaitpour se promener, car elle sortait quelquefois, afin d'être seuleun instant et de n'avoir plus sous les yeux l'éternel jardin avecla route poudreuse.Elle allait jusqu'à la hêtraie de Banneville, près du pavillonabandonné qui fait l'angle du mur, du côté des champs. Il y a dansle saut-de-loup, parmi les herbes, de longs roseaux à feuillescoupantes.Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si rienn'avait changé depuis la dernière fois qu'elle était venue. Elleretrouvait aux mêmes places les digitales et les ravenelles, lesbouquets d'orties entourant les gros cailloux, et les plaques delichen le long des trois fenêtres, dont les volets toujours closs'égrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer rouillées. Sapensée, sans but d'abord, vagabondait au hasard, comme salevrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait aprèsles papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes; oumordillait les coquelicots sur le bord d'une pièce de blé. Puisses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu'ellefouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma serépétait:-- Pourquoi, mon Dieu! me suis-je mariée?Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen, par d'autrescombinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme; et ellecherchait à imaginer quels eussent été ces événements nonsurvenus, cette vie différente, ce mari qu'elle ne connaissaitpas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait puêtre beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu'ils étaientsans doute, ceux qu'avaient épousés ses anciennes camarades ducouvent. Que faisaient-elles maintenant? À la ville, avec le bruitdes rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal,elles avaient des existences où le coeur se dilate, où les senss'épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenierdont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse,filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son coeur. Ellese rappelait les jours de distribution de prix, où elle montaitsur l'estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec sescheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelledécouverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quandelle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire descompliments; la cour était pleine de calèches, on lui disait adieupar les portières, le maître de musique passait en saluant, avecsa boîte à violon. Comme c'était loin, tout cela! comme c'étaitloin!Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait sesdoigts sur sa longue tête fine et lui disait:-- Allons, baisez maîtresse, vous qui n'avez pas de chagrins.Puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal quibâillait avec lenteur, elle s'attendrissait, et, le comparant àelle-même, lui parlait tout haut, comme à quelqu'un d'affligé quel'on console.Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui,roulant d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux,apportaient, jusqu'au loin dans les champs, une fraîcheur salée.Les joncs sifflaient à ras de terre, et les feuilles des hêtresbruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, sebalançant toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serraitson châle contre ses épaules et se levait.Dans l'avenue, un jour vert rabattu par le feuillage éclairait lamousse rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil secouchait; le ciel était rouge entre les branches, et les troncspareils des arbres plantés en ligne droite semblaient unecolonnade brune se détachant sur un fond d'or; une peur laprenait, elle appelait Djali, s'en retournait vite à Tostes par lagrande route, s'affaissait dans un fauteuil, et de toute la soiréene parlait pas.Mais, vers la fin de septembre, quelque chose d'extraordinairetomba dans sa vie: elle fut invitée à la Vaubyessard, chez lemarquis d'Andervilliers.Secrétaire d'État sous la Restauration, le Marquis, cherchant àrentrer dans la vie politique, préparait de longue main sacandidature à la Chambre des députés. Il faisait, l'hiver, denombreuses distributions de fagots, et, au Conseil général,réclamait avec exaltation toujours des routes pour sonarrondissement. Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abcèsdans la bouche, dont Charles l'avait soulagé comme par miracle, eny donnant à point un coup de lancette. L'homme d'affaires, envoyéà Tostes pour payer l'opération, conta, le soir, qu'il avait vudans le jardinet du médecin des cerises superbes. Or, lescerisiers poussaient mal à la Vaubyessard, M. le Marquis demandaquelques boutures à Bovary, se fit un devoir de l'en remercierlui-même, aperçut Emma, trouva qu'elle avait une jolie taille etqu'elle ne saluait point en paysanne; si bien qu'on ne crut pas auchâteau outrepasser les bornes de la condescendance, ni d'autrepart commettre une maladresse, en invitant le jeune ménage.Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés dans leurboc, partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attachéepar derrière et une boîte à chapeau qui était posée devant letablier. Charles avait, de plus, un carton entre les jambes.Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme on commençait à allumerdes lampions dans le parc, afin d'éclairer les voitures.VIIILe château, de construction moderne, à l'Italienne, avec deuxailes avançant et trois perrons, se déployait au bas d'une immensepelouse où paissaient quelques vaches, entre des bouquets degrands arbres espacés, tandis que des bannettes d'arbustes,rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient leurs touffesde verdure inégales sur la ligne courbe du chemin sablé. Unerivière passait sous un pont; à travers la brume, on distinguaitdes bâtiments à toit de chaume, éparpillés dans la prairie, quebordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois, et parderrière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignesparallèles, les remises et les écuries, restes conservés del'ancien château démoli.Le boc de Charles s'arrêta devant le perron du milieu; desdomestiques parurent; le Marquis s'avança, et, offrant son bras àla femme du médecin, l'introduisit dans le vestibule.Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas,avec celui des voix, y retentissait comme dans une église. En facemontait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur lejardin conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès laporte, caramboler les boules d'ivoire. Comme elle la traversaitpour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figuregrave, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et quisouriaient silencieusement, en poussant leur queue. Sur laboiserie sombre du lambris, de grands cadres dorés portaient, aubas de leur bordure, des noms écrits en lettres noires. Elle lut:«Jean-Antoine d'Andervilliers d'Yverbonville, comte de laVaubyessard et baron de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras,le 20 octobre 1587.» Et sur un autre: «Jean-Antoine-Henry-Guyd'Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et chevalierde l'ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la Hougue-Saint-Vaast, le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier 1693.»Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière deslampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotterune ombre dans l'appartement. Brunissant les toiles horizontales,elle se brisait contre elles en arêtes fines, selon lescraquelures du vernis; et de tous ces grands carrés noirs bordésd'or sortaient, çà et là, quelque portion plus claire de lapeinture, un front pâle, deux yeux qui vous regardaient, desperruques se déroulant sur l'épaule poudrée des habits rouges, oubien la boucle d'une jarretière au haut d'un mollet rebondi.Le Marquis ouvrit la porte du salon; une des dames se leva (laMarquise elle-même), vint à la rencontre d'Emma et la fit asseoirprès d'elle, sur une causeuse, où elle se mit à lui parleramicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps.C'était une femme de la quarantaine environ, à belles épaules, ànez busqué, à la voix traînante, et portant, ce soir-là, sur sescheveux châtains, un simple fichu de guipure qui retombait parderrière, en triangle. Une jeune personne blonde se tenait à côté,dans une chaise à dossier long; et des messieurs, qui avaient unepetite fleur à la boutonnière de leur habit, causaient avec lesdames, tout autour de la cheminée.À sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux,s'assirent à la première table, dans le vestibule, et les dames àla seconde, dans la salle à manger, avec le Marquis et laMarquise.Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélangedu parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et del'odeur des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient desflammes sur les cloches d'argent; les cristaux à facettes,couverts d'une buée mate, se renvoyaient des rayons pâles; desbouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table, et,dans les assiettes à large bordure, les serviettes, arrangées enmanière de bonnet d'évêque, tenaient entre le bâillement de leursdeux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rougesdes homards dépassaient les plats; de gros fruits dans descorbeilles à jour s'étageaient sur la mousse; les cailles avaientleurs plumes, des fumées montaient; et, en bas de soie, en culottecourte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, lemaître d'hôtel, passant entre les épaules des convives les platstout découpés, faisait d'un coup de sa cuiller sauter pour vous lemorceau qu'on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine àbaguette de cuivre, une statue de femme drapée jusqu'au mentonregardait immobile la salle pleine de monde.Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leursgants dans leur verre.Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes,courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le doscomme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sabouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portaitune petite queue enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père dumarquis, le vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comted'Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chezle marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l'amant de lareine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avaitmené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, defemmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute safamille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut,dans l'oreille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant; etsans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieilhomme à lèvres pendantes comme sur quelque chose d'extraordinaireet d'auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit desreines!On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toutesa peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n'avait jamais vude grenades ni mangé d'ananas. Le sucre en poudre même lui parutplus blanc et plus fin qu'ailleurs.Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s'apprêter pourle bal.Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d'une actriceà son début. Elle disposa ses cheveux d'après les recommandationsdu coiffeur, et elle entra dans sa robe de barège, étalée sur lelit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre.-- Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.-- Danser? reprit Emma.-- Oui!-- Mais tu as perdu la tête! on se moquerait de toi, reste à taplace. D'ailleurs, c'est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle.Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emmafût habillée.Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux flambeaux.Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucementbombés vers les oreilles, luisaient d'un éclat bleu; une rose àson chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d'eaufactices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safranpâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées deverdure.Charles vint l'embrasser sur l'épaule.-- Laisse-moi! dit-elle, tu me chiffonnes.On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elledescendit l'escalier, se retenant de courir.Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On sepoussait. Elle se plaça près de la porte, sur une banquette.Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour lesgroupes d'hommes causant debout et les domestiques en livrée quiapportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises,les éventails peints s'agitaient, les bouquets cachaient à demi lesourire des visages, et les flacons à bouchon d'or tournaient dansdes mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la formedes ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures dedentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillonfrissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines,bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur lesfronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ouen rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, desépis ou des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figurerenfrognée portaient des turbans rouges.Le coeur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenantpar le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attenditle coup d'archet pour partir. Mais bientôt l'émotion disparut; et,se balançant au rythme de l'orchestre, elle glissait en avant,avec des mouvements légers du cou. Un sourire lui montait auxlèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait seul,quelquefois, quand les autres instruments se taisaient; onentendait le bruit clair des louis d'or qui se versaient à côté,sur le tapis des tables; puis tout reprenait à la fois, le cornetà pistons lançait un éclat sonore, les pieds retombaient enmesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains sedonnaient, se quittaient; les mêmes yeux, s'abaissant devant vous,revenaient se fixer sur les vôtres.Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans,disséminés parmi les danseurs ou causant à l'entrée des portes, sedistinguaient de la foule par un air de famille, quelles quefussent leurs différences d'âge, de toilette ou de figure.Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, etleurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par despommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teintblanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires dusatin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient dans sa santéun régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait àl'aise sur des cravates basses; leurs favoris longs tombaient surdes cols rabattus; ils s'essuyaient les lèvres à des mouchoirsbrodés d'un large chiffre, d'où sortait une odeur suave. Ceux quicommençaient à vieillir avaient l'air jeune, tandis que quelquechose de mûr s'étendait sur le visage des jeunes. Dans leursregards indifférents flottait la quiétude de passionsjournellement assouvies; et, à travers leurs manières douces,perçait cette brutalité particulière que communique la dominationde choses à demi faciles, dans lesquelles la force s'exerce et oùla vanité s'amuse, le maniement des chevaux de race et la sociétédes femmes perdues.À trois pas d'Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avecune jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaientla grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve,Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée auclair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversationpleine de mots qu'elle ne comprenait pas. On entourait un toutjeune homme qui avait battu, la semaine d'avant, Miss Arabelle etRomulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, enAngleterre. L'un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient;un autre, des fautes d'impression qui avaient dénaturé le nom deson cheval.L'air du bal était lourd; les lampes pâlissaient. On refluait dansla salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassadeux vitres; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna latête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces depaysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva.Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sousles pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois,écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie.Mais, aux fulgurations de l'heure présente, sa vie passée, sinette jusqu'alors, s'évanouissait tout entière, et elle doutaitpresque de l'avoir vécue. Elle était là; puis autour du bal, iln'y avait plus que de l'ombre, étalée sur tout le reste. Ellemangeait alors une glace au marasquin, qu'elle tenait de la maingauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux,la cuiller entre les dents.Une dame, près d'elle, laissa tomber son éventail. Un danseurpassait.-- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bienramasser mon éventail, qui est derrière ce canapé!Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mouvementd'étendre son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetaitdans son chapeau quelque chose de blanc, plié en triangle. Lemonsieur, ramenant l'éventail, l'offrit à la dame,respectueusement; elle le remercia d'un signe de tête et se mit àrespirer son bouquet.Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vinsdu Rhin, des potages à la bisque et au lait d'amandes, despuddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avecdes gelées alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures,les unes après les autres, commencèrent à s'en aller. En écartantdu coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l'ombre lalumière de leurs lanternes. Les banquettes s'éclaircirent;quelques joueurs restaient encore; les musiciens rafraîchissaient,sur leur langue, le bout de leurs doigts; Charles dormait à demi,le dos appuyé contre une porte.À trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pasvalser. Tout le monde valsait, mademoiselle d'Andervilliers elle-même et la marquise; il n'y avait plus que les hôtes du château,une douzaine de personnes à peu près.Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familièrement vicomte,et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vintune seconde fois encore inviter madame Bovary, l'assurant qu'il laguiderait et qu'elle s'en tirerait bien.Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ilstournaient: tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles,les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. Enpassant auprès des portes, la robe d'Emma, par le bas, s'éraflaitau pantalon; leurs jambes entraient l'une dans l'autre; ilbaissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui;une torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils repartirent; et, d'unmouvement plus rapide, le vicomte, l'entraînant, disparut avecelle jusqu'au bout de la galerie, où, haletante, elle faillittomber, et, un instant, s'appuya la tête sur sa poitrine. Et puis,tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à saplace; elle se renversa contre la muraille et mit la main devantses yeux.Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur untabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Ellechoisit le Vicomte, et le violon recommença.On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile ducorps et le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, lataille cambrée, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savaitvalser, celle-là! Ils continuèrent longtemps et fatiguèrent tousles autres.On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôtle bonjour, les hôtes du château s'allèrent coucher.Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans lecorps. Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant lestables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussipoussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu'il eut retiréses bottes.Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda.La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elleaspira le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. Lamusique du bal bourdonnait encore à ses oreilles, et elle faisaitdes efforts pour se tenir éveillée, afin de prolonger l'illusionde cette vie luxueuse qu'il lui faudrait tout à l'heureabandonner.Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château,longuement, tâchant de deviner quelles étaient les chambres detous ceux qu'elle avait remarqués la veille. Elle aurait voulusavoir leurs existences, y pénétrer, s'y confondre.Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottitentre les draps, contre Charles qui dormait.Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes;on ne servit aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuitemademoiselle d'Andervilliers ramassa des morceaux de brioche dansune bannette, pour les porter aux cygnes sur la pièce d'eau, et ons'alla promener dans la serre chaude, où des plantes bizarres,hérissées de poils, s'étageaient en pyramides sous des vasessuspendus, qui, pareils à des nids de serpents trop pleins,laissaient retomber, de leurs bords, de longs cordons vertsentrelacés. L'orangerie, que l'on trouvait au bout, menait àcouvert jusqu'aux communs du château. Le Marquis, pour amuser lajeune femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers enforme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en noir lenom des chevaux. Chaque bête s'agitait dans sa stalle, quand onpassait près d'elle, en claquant de la langue. Le plancher de lasellerie luisait à l'oeil comme le parquet d'un salon. Les harnaisde voiture étaient dressés dans le milieu sur deux colonnestournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gourmettesrangés en ligne tout le long de la muraille.Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler son boc. Onl'amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés,les époux Bovary firent leurs politesses au Marquis et à laMarquise, et repartirent pour Tostes.Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé surle bord extrême de la banquette, conduisait les deux bras écartés,et le petit cheval trottait l'amble dans les brancards, quiétaient trop larges pour lui. Les guides molles battaient sur sacroupe en s'y trempant d'écume, et la boîte ficelée derrière leboc donnait contre la caisse de grands coups réguliers.Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux,tout à coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares àla bouche. Emma crut reconnaître le Vicomte: elle se détourna, etn'aperçut à l'horizon que le mouvement des têtes s'abaissant etmontant, selon la cadence inégale du trot ou du galop.Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arrêter pour raccommoder,avec de la corde, le reculement qui était rompu.Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d'oeil, vitquelque chose par terre, entre les jambes de son cheval; et ilramassa un porte-cigares tout bordé de soie verte et blasonné àson milieu comme la portière d'un carrosse.-- Il y a même deux cigares dedans, dit-il; ce sera pour ce soir,après dîner.-- Tu fumes donc? demanda-t-elle.-- Quelquefois, quand l'occasion se présente.Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n'était point prêt. Madames'emporta. Nastasie répondit insolemment.-- Partez! dit Emma. C'est se moquer, je vous chasse.Il y avait pour dîner de la soupe à l'oignon, avec un morceau deveau à l'oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottantles mains d'un air heureux:-- Cela fait plaisir de se retrouver chez soi!On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvrefille. Elle lui avait, autrefois, tenu société pendant bien dessoirs, dans les désoeuvrements de son veuvage. C'était sa premièrepratique, sa plus ancienne connaissance du pays.-- Est-ce que tu l'as renvoyée pour tout de bon? dit-il enfin.-- Oui. Qui m'en empêche? répondit-elle.Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu'on apprêtaitleur chambre. Charles se mit à fumer. Il fumait en avançant leslèvres, crachant à toute minute, se reculant à chaque bouffée.-- Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d'eaufroide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement aufond de l'armoire.La journée fut longue, le lendemain! Elle se promena dans sonjardinet, passant et revenant par les mêmes allées, s'arrêtantdevant les plates-bandes, devant l'espalier, devant le curé deplâtre, considérant avec ébahissement toutes ces chosesd'autrefois qu'elle connaissait si bien. Comme le bal déjà luisemblait loin! Qui donc écartait, à tant de distance, le matind'avant-hier et le soir d'aujourd'hui? Son voyage à la Vaubyessardavait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandescrevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dansles montagnes. Elle se résigna pourtant; elle serra pieusementdans la commode sa belle toilette et jusqu'à ses souliers desatin, dont la semelle s'était jaunie à la cire glissante duparquet. Son coeur était comme eux: au frottement de la richesse,il s'était placé dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas.Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal.Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se disait ens'éveillant: «Ah! il y a huit jours... il y a quinze jours..., ily a trois semaines, j'y étais!» Et peu à peu, les physionomies seconfondirent dans sa mémoire, elle oublia l'air des contredanses,elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements;quelques détails s'en allèrent; mais le regret lui resta.IXSouvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dansl'armoire, entre les plis du linge où elle l'avait laissé, leporte-cigares en soie verte.Elle le regardait, l'ouvrait, et même elle flairait l'odeur de sadoublure, mêlée de verveine et de tabac. À qui appartenait-il?...Au Vicomte. C'était peut-être un cadeau de sa maîtresse. On avaitbrodé cela sur quelque métier de palissandre, meuble mignon quel'on cachait à tous les yeux, qui avait occupé bien des heures etoù s'étaient penchées les boucles molles de la travailleusepensive. Un souffle d'amour avait passé parmi les mailles ducanevas; chaque coup d'aiguille avait fixé là une espérance ou unsouvenir, et tous ces fils de soie entrelacés n'étaient que lacontinuité de la même passion silencieuse. Et puis le Vicomte, unmatin, l'avait emporté avec lui. De quoi avait-on parlé, lorsqu'ilrestait sur les cheminées à large chambranle, entre les vases defleurs et les pendules Pompadour? Elle était à Tostes. Lui, ilétait à Paris, maintenant; là-bas! Comment était ce Paris? Quelnom démesuré! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faireplaisir; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale,il flamboyait à ses yeux jusque sur l'étiquette de ses pots depommade.La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaientsous ses fenêtres en chantant la Marjolaine, elle s'éveillait, etécoutant le bruit des roues ferrées, qui, à la sortie du pays,s'amortissait vite sur la terre:-- Ils y seront demain! se disait-elle.Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant lescôtes, traversant les villages, filant sur la grande route à laclarté des étoiles. Au bout d'une distance indéterminée, il setrouvait toujours une place confuse où expirait son rêve.Elle s'acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur lacarte, elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontaitles boulevards, s'arrêtant à chaque angle, entre les lignes desrues, devant les carrés blancs qui figurent les maisons. Les yeuxfatigués à la fin, elle fermait ses paupières, et elle voyait dansles ténèbres se tordre au vent des becs de gaz, avec des marche-pieds de calèches, qui se déployaient à grand fracas devant lepéristyle des théâtres.Elle s'abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe dessalons. Elle dévorait, sans en rien passer, tous les comptesrendus de premières représentations, de courses et de soirées,s'intéressait au début d'une chanteuse, à l'ouverture d'unmagasin. Elle savait les modes nouvelles, l'adresse des bonstailleurs, les jours de Bois ou d'Opéra. Elle étudia, dans EugèneSue, des descriptions d'ameublements; elle lut Balzac et GeorgeSand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour sesconvoitises personnelles. À table même, elle apportait son livre,et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait enlui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans seslectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissaitdes rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu àpeu s'élargit autour de lui, et cette auréole qu'il avait,s'écartant de sa figure, s'étala plus au loin, pour illuminerd'autres rêves.Paris, plus vague que l'Océan, miroitait donc aux yeux d'Emma dansune atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s'agitait en cetumulte y était cependant divisée par parties, classée en tableauxdistincts. Emma n'en apercevait que deux ou trois qui luicachaient tous les autres, et représentaient à eux seulsl'humanité complète. Le monde des ambassadeurs marchait sur desparquets luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autourde tables ovales couvertes d'un tapis de velours à crépines d'or.Il y avait là des robes à queue, de grands mystères, des angoissesdissimulées sous des sourires. Venait ensuite la société desduchesses; on y était pâle; on se levait à quatre heures; lesfemmes, pauvres anges! portaient du point d'Angleterre au bas deleur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des dehorsfutiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaientpasser à Bade la saison d'été, et, vers la quarantaine enfin,épousaient des héritières. Dans les cabinets de restaurant où l'onsoupe après minuit riait, à la clarté des bougies, la foulebigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient, ceux-là, prodigues comme des rois, pleins d'ambitions idéales et dedélires fantastiques. C'était une existence au-dessus des autres,entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime.Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, etcomme n'existant pas. Plus les choses, d'ailleurs, étaientvoisines, plus sa pensée s'en détournait. Tout ce qui l'entouraitimmédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles,médiocrité de l'existence, lui semblait une exception dans lemonde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandisqu'au delà s'étendait à perte de vue l'immense pays des félicitéset des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualitésdu luxe avec les joies du coeur, l'élégance des habitudes et lesdélicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas à l'amour, comme auxplantes indiennes, des terrains préparés, une températureparticulière? Les soupirs au clair de lune, les longues étreintes,les larmes qui coulent sur les mains qu'on abandonne, toutes lesfièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne seséparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleinsde loisirs, d'un boudoir à stores de soie avec un tapis bienépais, des jardinières remplies, un lit monté sur une estrade, nidu scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de lalivrée.Le garçon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument,traversait le corridor avec ses gros sabots; sa blouse avait destrous, ses pieds étaient nus dans des chaussons. C'était là legroom en culotte courte dont il fallait se contenter! Quand sonouvrage était fini, il ne revenait plus de la journée; carCharles, en rentrant, mettait lui-même son cheval à l'écurie,retirait la selle et passait le licou, pendant que la bonneapportait une botte de paille et la jetait, comme elle le pouvait,dans la mangeoire.Pour remplacer Nastasie (qui enfin partit de Tostes, en versantdes ruisseaux de larmes), Emma prit à son service une jeune fillede quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle luiinterdit les bonnets de coton, lui apprit qu'il fallait vousparler à la troisième personne, apporter un verre d'eau dans uneassiette, frapper aux portes avant d'entrer, et à repasser, àempeser, à l'habiller, voulut en faire sa femme de chambre. Lanouvelle bonne obéissait sans murmure pour n'être point renvoyée;et, comme Madame, d'habitude, laissait la clef au buffet,Félicité, chaque soir prenait une petite provision de sucrequ'elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait saprière.L'après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec lespostillons. Madame se tenait en haut, dans son appartement.Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir,entre les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avectrois boutons d'or. Sa ceinture était une cordelière à grosglands, et ses petites pantoufles de couleur grenat avaient unetouffe de rubans larges, qui s'étalait sur le cou-de-pied. Elles'était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume et desenveloppes, quoiqu'elle n'eût personne à qui écrire; elleépoussetait son étagère, se regardait dans la glace, prenait unlivre, puis, rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur sesgenoux. Elle avait envie de faire des voyages ou de retournervivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiterParis.Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemins detraverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes,entrait son bras dans des lits humides, recevait au visage le jettiède des saignées écoutait des râles, examinait des cuvettes,retroussait bien du linge sale; mais il trouvait, tous les soirs,un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et unefemme en toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoirmême d'où venait cette odeur, ou si ce n'était pas sa peau quiparfumait sa chemise.Elle le charmait par quantité de délicatesses: c'était tantôt unemanière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches depapier, un volant qu'elle changeait à sa robe, ou le nomextraordinaire d'un mets bien simple, et que la bonne avaitmanqué, mais que Charles, jusqu'au bout, avalait avec plaisir.Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquetde breloques; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sacheminée deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps après,un nécessaire d'ivoire, avec un dé de vermeil. Moins Charlescomprenait ces élégances, plus il en subissait la séduction. Ellesajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur deson foyer. C'était comme une Poussière d'or qui sablait tout dulong le petit sentier de sa vie.Il se portait bien, il avait bonne mine; sa réputation étaitétablie tout à fait. Les campagnards le chérissaient parce qu'iln'était pas fier. Il caressait les enfants, n'entrait jamais aucabaret, et, d'ailleurs, inspirait de la confiance par samoralité. Il réussissait particulièrement dans les catarrhes etmaladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde,Charles, en effet, n'ordonnait guère que des potions calmantes, detemps à autre de l'émétique, un bain de pieds ou des sangsues. Cen'est pas que la chirurgie lui fît peur; il vous saignait les genslargement, comme des chevaux, et il avait pour l'extraction desdents une poigne d'enfer.Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement à la Ruchemédicale, journal nouveau dont il avait reçu le prospectus. Il enlisait, un peu après son dîner; mais la chaleur de l'appartement,jointe à la digestion, faisait qu'au bout de cinq minutes ils'endormait; et il restait là, le menton sur ses deux mains, etles cheveux étalés comme une crinière jusqu'au pied de la lampe.Emma le regardait en haussant les épaules. Que n'avait-elle, aumoins, pour mari un de ces hommes d'ardeurs taciturnes quitravaillent la nuit dans les livres, et portent enfin, à soixanteans, quand vient l'âge des rhumatismes, une brochette de croix,sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu que ce nom deBovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez leslibraires, répété dans les journaux, connu par toute la France.Mais Charles n'avait point d'ambition! Un médecin d'Yvetot, avecqui dernièrement il s'était trouvé en consultation, l'avaithumilié quelque peu, au lit même du malade, devant les parentsassemblés. Quand Charles lui raconta, le soir, cette anecdote,Emma s'emporta bien haut contre le confrère. Charles en futattendri. Il la baisa au front avec une larme. Mais elle étaitexaspérée de honte, elle avait envie de le battre, elle alla dansle corridor ouvrir la fenêtre et huma l'air frais pour se calmer.-- Quel pauvre homme! quel pauvre homme! disait-elle tout bas, ense mordant les lèvres.Elle se sentait, d'ailleurs, plus irritée de lui. Il prenait, avecl'âge, des allures épaisses; il coupait, au dessert, le bouchondes bouteilles vides; il se passait, après manger, la langue surles dents; il faisait, en avalant sa soupe, un gloussement àchaque gorgée, et, comme il commençait d'engraisser, ses yeux,déjà petits, semblaient remontés vers les tempes par labouffissure de ses pommettes.Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge deses tricots, rajustait sa cravate, ou jetait à l'écart les gantsdéteints qu'il se disposait à passer; et ce n'était pas, comme ilcroyait, pour lui; c'était pour elle-même, par expansiond'égoïsme, agacement nerveux. Quelquefois aussi, elle lui parlaitdes choses qu'elles avait lues, comme d'un passage de roman, d'unepièce nouvelle, ou de l'anecdote du grand monde que l'on racontaitdans le feuilleton; car, enfin, Charles était quelqu'un, uneoreille toujours ouverte, une approbation toujours prête. Ellefaisait bien des confidences à sa levrette! Elle en eût fait auxbûches de la cheminée et au balancier de la pendule.Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Commeles matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa viedes yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dansles brumes de l'horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard,le vent qui le pousserait jusqu'à elle, vers quel rivage il lamènerait, s'il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargéd'angoisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords. Mais, chaquematin, à son réveil, elle l'espérait pour la journée, et elleécoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s'étonnait qu'ilne vînt pas; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste,désirait être au lendemain.Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premièreschaleurs, quand les poiriers fleurirent.Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combiende semaines lui restaient pour arriver au mois d'octobre, pensantque le marquis d'Andervilliers, peut-être, donnerait encore un balà la Vaubyessard. Mais tout septembre s'écoula sans lettres nivisites.Après l'ennui de cette déception, son coeur de nouveau resta vide,et alors la série des mêmes journées recommença.Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujourspareilles, innombrables, et n'apportant rien! Les autresexistences, si plates qu'elles fussent, avaient du moins la chanced'un événement. Une aventure amenait parfois des péripéties àl'infini, et le décor changeait. Mais, pour elle, rien n'arrivait,Dieu l'avait voulu! L'avenir était un corridor tout noir, et quiavait au fond sa porte bien fermée.Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer? qui l'entendrait?Puisqu'elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manchescourtes, sur un piano d'Érard, dans un concert, battant de sesdoigts légers les touches d'ivoire, sentir, comme une brise,circuler autour d'elle un murmure d'extase, ce n'était pas lapeine de s'ennuyer à étudier. Elle laissa dans l'armoire sescartons à dessin et la tapisserie. À quoi bon? à quoi bon? Lacouture l'irritait.-- J'ai tout lu, se disait-elle.Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardant lapluie tomber.Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres!Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un lescoups fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchantlentement, bombait son dos aux rayons pâles du soleil. Le vent,sur la grande route, soufflait des traînées de poussière. Au loin,parfois, un chien hurlait: et la cloche, à temps égaux, continuaitsa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne.Cependant on sortait de l'église. Les femmes en sabots cirés, lespaysans en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-tête devant eux, tout rentrait chez soi. Et, jusqu'à la nuit, cinqou six hommes, toujours les mêmes, restaient à jouer au bouchon,devant la grande porte de l'auberge.L'hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, étaient chargés degivre, et la lumière, blanchâtre à travers eux, comme par desverres dépolis, quelquefois ne variait pas de la journée. Dèsquatre heures du soir, il fallait allumer la lampe.Les jours qu'il faisait beau, elle descendait dans le jardin. Larosée avait laissé sur les choux des guipures d'argent avec delongs fils clairs qui s'étendaient de l'un à l'autre. Onn'entendait pas d'oiseaux, tout semblait dormir, l'espaliercouvert de paille et la vigne comme un grand serpent malade sousle chaperon du mur, où l'on voyait, en s'approchant, se traînerdes cloportes à pattes nombreuses. Dans les sapinettes, près de lahaie, le curé en tricorne qui lisait son bréviaire avait perdu lepied droit et même le plâtre, s'écaillant à la gelée, avait faitdes gales blanches sur sa figure.Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et,défaillant à la chaleur du foyer, sentait l'ennui plus lourd quiretombait sur elle. Elle serait bien descendue causer avec labonne, mais une pudeur la retenait.Tous les jours, à la même heure, le maître d'école, en bonnet desoie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-champêtre passait, portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin,les chevaux de la poste, trois par trois, traversaient la rue pouraller boire à la mare. De temps à autre, la porte d'un cabaretfaisait tinter sa sonnette, et, quand il y avait du vent; l'onentendait grincer sur leurs deux tringles les petites cuvettes encuivre du perruquier, qui servaient d'enseigne à sa boutique. Elleavait pour décoration une vieille gravure de modes collée contreun carreau et un buste de femme en cire, dont les cheveux étaientjaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lamentait de sa vocationarrêtée, de son avenir perdu, et, rêvant quelque boutique dans unegrande. ville, comme à Rouen par exemple, sur le port, près duthéâtre, il restait toute la journée à se promener en long, depuisla mairie jusqu'à l'église, sombre, et attendant la clientèle.Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours là,comme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec surl'oreille et sa veste de lasting.Dans l'après-midi, quelquefois, une tête d'homme apparaissaitderrière les vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, etqui souriait lentement d'un large sourire doux à dents blanches.Une valse aussitôt commençait, et, sur l'orgue, dans un petitsalon, des danseurs hauts comme le doigt, femmes en turban rose,Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs en culottecourte, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canapés,les consoles, se répétant dans les morceaux de miroir queraccordait à leurs angles un filet de papier doré. L'homme faisaitaller sa manivelle, regardant à droite, à gauche et vers lesfenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la borne unlong jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument,dont la bretelle dure lui fatiguait l'épaule; et, tantôt dolenteet traînarde, ou joyeuse et précipitée, la musique de la boîtes'échappait en bourdonnant à travers un rideau de taffetas rose,sous une grille de cuivre en arabesque. C'étaient des airs quel'on jouait ailleurs sur les théâtres; que l'on chantait dans lessalons, que l'on dansait le soir sous des lustres éclairés, échosdu monde qui arrivaient jusqu'à Emma. Des sarabandes à n'en plusfinir se déroulaient dans sa tête; et, comme une bayadère sur lesfleurs d'un tapis, sa pensée bondissait avec les notes, sebalançait de rêve en rêve, de tristesse en tristesse. Quandl'homme avait reçu l'aumône dans sa casquette, il rabattait unevieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son doset s'éloignait d'un pas lourd. Elle le regardait partir.Mais c'était surtout aux heures des repas qu'elle n'en pouvaitplus, dans cette petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêlequi fumait, la porte qui criait, les murs qui suintaient, lespavés humides; toute l'amertume de l'existence, lui semblaitservie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait dufond de son âme comme d'autres bouffées d'affadissement. Charlesétait long à manger; elle grignotait quelques noisettes, ou bien,appuyée du coude, s'amusait, avec la pointe de son couteau, àfaire des raies sur la toile cirée.Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et madameBovary mère, lorsqu'elle vint passer à Tostes une partie ducarême, s'étonna fort de ce changement. Elle, en effet, sisoigneuse autrefois et délicate, elle restait à présent desjournées entières sans s'habiller, portait des bas de coton gris,s'éclairait à la chandelle. Elle répétait qu'il fallaitéconomiser, puisqu'ils n'étaient pas riches, ajoutant qu'elleétait très contente, très heureuse, que Tostes lui plaisaitbeaucoup, et autres discours nouveaux qui fermaient la bouche à labelle-mère. Du reste, Emma ne semblait plus disposée à suivre sesconseils; une fois même, madame Bovary s'étant avisée de prétendreque les maîtres devaient surveiller la religion de leursdomestiques, elle lui avait répondu d'un oeil si colère et avec unsourire tellement froid, que la bonne femme ne s'y frotta plus.Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des platspour elle, n'y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur,et, le lendemain, des tasses de thé à la douzaine. Souvent elles'obstinait à ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait lesfenêtres, s'habillait en robe légère. Lorsqu'elle avait bienrudoyé sa servante, elle lui faisait des cadeaux ou l'envoyait sepromener chez les voisines, de même qu'elle jetait parfois auxpauvres toutes les pièces blanches de sa bourse, quoiqu'elle nefût guère tendre cependant, ni facilement accessible à l'émotiond'autrui, comme la plupart des gens issus de campagnards, quigardent toujours à l'âme quelque chose de la callosité des mainspaternelles.Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de saguérison, apporta lui-même à son gendre une dinde superbe, et ilresta trois jours à Tostes. Charles étant à ses malades, Emma luitint compagnie. Il fuma dans la chambre, cracha sur les chenets,causa culture, veaux, vaches, volailles et conseil municipal; sibien qu'elle referma la porte, quand il fut parti, avec unsentiment de satisfaction qui la surprit elle-même. D'ailleurs,elle ne cachait plus son mépris pour rien, ni pour personne; etelle se mettait quelquefois à exprimer des opinions singulières,blâmant ce que l'on approuvait, et approuvant des choses perversesou immorales: ce qui faisait ouvrir de grands yeux à son mari.Est-ce que cette misère durerait toujours? est-ce qu'elle n'ensortirait pas? Elle valait bien cependant toutes celles quivivaient heureuses! Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessardqui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes, etelle exécrait l'injustice de Dieu; elle s'appuyait la tête auxmurs pour pleurer; elle enviait les existences tumultueuses, lesnuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperdumentsqu'elle ne connaissait pas et qu'ils devaient donner.Elle pâlissait et avait des battements de coeur. Charles luiadministra de la valériane et des bains de camphre. Tout ce quel'on essayait semblait l'irriter davantage.En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile; àces exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où ellerestait sans parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors,c'était de se répandre sur les bras un flacon d'eau de Cologne.Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imaginaque la cause de sa maladie était sans doute dans quelque influencelocale, et, s'arrêtant à cette idée, il songea sérieusement àaller s'établir ailleurs.Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contractaune petite toux sèche et perdit complètement l'appétit.Il en coûtait à Charles d'abandonner Tostes après quatre ans deséjour et au moment où il commençait à s'y poser. S'il le fallait,cependant! Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître. C'étaitune maladie nerveuse: on devait la changer d'air.Après s'être tourné de côté et d'autre, Charles apprit qu'il yavait dans l'arrondissement de Neufchâtel, un fort bourg nomméYonville-l'Abbaye, dont le médecin, qui était un réfugié polonais,venait de décamper la semaine précédente. Alors il écrivit aupharmacien de l'endroit pour savoir quel était le chiffre de lapopulation, la distance où se trouvait le confrère le plus voisin,combien par année gagnait son prédécesseur, etc.; et, les réponsesayant été satisfaisantes, il se résolut à déménager vers leprintemps, si la santé d'Emma ne s'améliorait pas.Un jour qu'en prévision de son départ elle faisait des rangementsdans un tiroir, elle se piqua les doigts à quelque chose. C'étaitun fil de fer de son bouquet de mariage. Les boutons d'orangerétaient jaunes de poussière, et les rubans de satin, à liséréd'argent, s'effiloquaient par le bord. Elle le jeta dans le feu.Il s'enflamma plus vite qu'une paille sèche. Puis ce fut comme unbuisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Ellele regarda brûler. Les petites baies de carton éclataient, lesfils d'archal se tordaient, le galon se fondait; et les corollesde papier, racornies, se balançant le long de la plaque comme despapillons noirs, enfin s'envolèrent par la cheminée.Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary étaitenceinte.DEUXIÈME PARTIEIYonville-l'Abbaye (ainsi nommé à cause d'une ancienne abbaye deCapucins dont les ruines n'existent même plus) est un bourg à huitlieues de Rouen, entre la route d'Abbeville et celle de Beauvais,au fond d'une vallée qu'arrose la Rieule, petite rivière qui sejette dans l'Andelle, après avoir fait tourner trois moulins versson embouchure, et où il y a quelques truites, que les garçons, ledimanche, s'amusent à pêcher à la ligne.On quitte la grande route à la Boissière et l'on continue à platjusqu'au haut de la côte des Leux, d'où l'on découvre la vallée.La rivière qui la traverse en fait comme deux régions dephysionomie distincte: tout ce qui est à gauche est en herbage,tout ce qui est à droite est en labour. La prairie s'allonge sousun bourrelet de collines basses pour se rattacher par derrière auxpâturages du pays de Bray, tandis que, du côté de l'est, laplaine, montant doucement, va s'élargissant et étale à perte devue ses blondes pièces de blé. L'eau qui court au bord de l'herbesépare d'une raie blanche la couleur des prés et celle dessillons, et la campagne ainsi ressemble à un grand manteau dépliéqui a un collet de velours vert, bordé d'un galon d'argent.Au bout de l'horizon, lorsqu'on arrive, on a devant soi les chênesde la forêt d'Argueil, avec les escarpements de la côte Saint-Jean, rayés du haut en bas par de longues traînées rouges,inégales; ce sont les traces des pluies, et ces tons de brique,tranchant en filets minces sur la couleur grise de la montagne,viennent de la quantité de sources ferrugineuses qui coulent audelà, dans le pays d'alentour.On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et del'Île-de-France, contrée bâtarde où le langage est sansaccentuation, comme le paysage sans caractère. C'est là que l'onfait les pires fromages de Neufchâtel de tout l'arrondissement,et, d'autre part, la culture y est coûteuse, parce qu'il fautbeaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines desable et de cailloux.Jusqu'en 1835, il n'y avait point de route praticable pour arriverà Yonville; mais on a établi vers cette époque un chemin de grandevicinalité qui relie la route d'Abbeville à celle d'Amiens, etsert quelquefois aux rouliers allant de Rouen dans les Flandres.Cependant, Yonville-l'Abbaye est demeuré stationnaire, malgré sesdébouchés nouveaux. Au lieu d'améliorer les cultures, on s'yobstine encore aux herbages, quelque dépréciés qu'ils soient, etle bourg paresseux, s'écartant de la plaine, a continuénaturellement à s'agrandir vers la rivière. On l'aperçoit de loin,tout couché en long sur la rive, comme un gardeur de vaches quifait la sieste au bord de l'eau.Au bas de la côte, après le pont, commence une chaussée plantée dejeunes trembles, qui vous mène en droite ligne jusqu'aux premièresmaisons du pays. Elles sont encloses de haies, au milieu de courspleines de bâtiments épars, pressoirs, charreteries etbouilleries, disséminés sous les arbres touffus portant deséchelles, des gaules ou des faux accrochées dans leur branchage.Les toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus surdes yeux, descendent jusqu'au tiers à peu près des fenêtresbasses, dont les gros verres bombés sont garnis d'un noeud dans lemilieu, à la façon des culs de bouteilles. Sur le mur de plâtreque traversent en diagonale des lambourdes noires, s'accrocheparfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussée ont à leurporte une petite barrière tournante pour les défendre despoussins, qui viennent picorer, sur le seuil, des miettes de painbis trempé de cidre. Cependant les cours se font plus étroites,les habitations se rapprochent, les haies disparaissent; un fagotde fougères se balance sous une fenêtre au bout d'un manche àbalai; il y a la forge d'un maréchal et ensuite un charron avecdeux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empiètent sur laroute. Puis, à travers une claire-voie, apparaît une maisonblanche au delà d'un rond de gazon que décore un Amour, le doigtposé sur la bouche; deux vases en fonte sont à chaque bout duperron; des panonceaux brillent à la porte; c'est la maison dunotaire, et la plus belle du pays.L'église est de l'autre côté de la rue, vingt pas plus loin, àl'entrée de la place. Le petit cimetière qui l'entoure, clos d'unmur à hauteur d'appui, est si bien rempli de tombeaux, que lesvieilles pierres à ras du sol font un dallage continu, où l'herbea dessiné de soi-même des carrés verts réguliers. L'église a étérebâtie à neuf dans les dernières années du règne de Charles X. Lavoûte en bois commence à se pourrir par le haut, et, de place enplace, a des enfonçures noires dans sa couleur bleue. Au-dessus dela porte, où seraient les orgues, se tient un jubé pour leshommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les sabots.Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclaireobliquement les bancs rangés en travers de la muraille, quetapisse çà et là quelque paillasson cloué, ayant au-dessous de luices mots en grosses lettres: «Banc de M. un tel.» Plus loin, àl'endroit où le vaisseau se rétrécit, le confessionnal faitpendant à une statuette de la Vierge, vêtue d'une robe de satin,coiffée d'un voile de tulle semé d'étoiles d'argent, et toutempourprée aux pommettes comme une idole des îles Sandwich; enfinune copie de la Sainte Famille, envoi du ministre de l'intérieur,dominant le maître-autel entre quatre chandeliers, termine au fondla perspective. Les stalles du choeur, en bois de sapin, sontrestées sans être peintes.Les halles, c'est-à-dire un toit de tuiles supporté par unevingtaine de poteaux, occupent à elles seules la moitié environ dela grande place d'Yonville. La mairie, construite sur les dessinsd'un architecte de Paris, est une manière de temple grec qui faitl'angle, à côté de la maison du pharmacien. Elle a, au rez-de-chaussée, trois colonnes ioniques et, au premier étage, unegalerie à plein cintre, tandis que le tympan qui la termine estrempli par un coq gaulois, appuyé d'une patte sur la Charte ettenant de l'autre les balances de la justice.Mais ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'aubergedu Lion d'or, la pharmacie de M. Homais! Le soir, principalement,quand son quinquet est allumé et que les bocaux rouges et vertsqui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leursdeux clartés de couleur; alors, à travers elles, comme dans desfeux du Bengale, s'entrevoit l'ombre du pharmacien, accoudé surson pupitre. Sa maison, du haut en bas, est placardéed'inscriptions écrites en anglaise, en ronde, en moulée: «Eaux deVichy, de Seltz et de Barèges, robs dépuratifs, médecine Raspail,racahout des Arabes, pastilles Darcet, pâte Regnault, bandages;bains, chocolats de santé, etc.» Et l'enseigne, qui tient toute lalargeur de la boutique, porte en lettres d'or: Homais, pharmacien.Puis, au fond de la boutique, derrière les grandes balancesscellées sur le comptoir, le mot laboratoire se déroule au-dessusd'une porte vitrée qui, à moitié de sa hauteur, répète encore unefois Homais, en lettres d'or, sur un fond noir.Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue (laseule), longue d'une portée de fusil et bordée de quelquesboutiques, s'arrête court au tournant de la route. Si on la laissesur la droite et que l'on suive le bas de la côte Saint-Jean,bientôt on arrive au cimetière.Lors du choléra, pour l'agrandir, on a abattu un pan de mur etacheté trois acres de terre à côté; mais toute cette portionnouvelle est presque inhabitée, les tombes, comme autrefois,continuant à s'entasser vers la porte. Le gardien, qui est en mêmetemps fossoyeur et bedeau à l'église (tirant ainsi des cadavres dela paroisse un double bénéfice), a profité, du terrain vide pour ysemer des pommes de terre. D'année en année, cependant, son petitchamp se rétrécit, et, lorsqu'il survient une épidémie, il ne saitpas s'il doit se réjouir des décès ou s'affliger des sépultures.-- Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois! lui dit enfin unjour, M. le curé.Cette parole sombre le fit réfléchir; elle l'arrêta pour quelquetemps; mais, aujourd'hui encore, il continue la culture de sestubercules, et même soutient avec aplomb qu'ils poussentnaturellement.Depuis les événements que l'on va raconter; rien, en effet, n'achangé à Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tournetoujours au haut du clocher de l'église; la boutique du marchandde nouveautés agite encore au vent ses deux banderoles d'indienne;les foetus du pharmacien, comme des paquets d'amadou blanc, sepourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et, au-dessus de la grande porte de l'auberge, le vieux lion d'or,déteint par les pluies, montre toujours aux passants sa frisure decaniche.Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville, madameveuve Lefrançois, la maîtresse de cette auberge, était si fortaffairée, qu'elle suait à grosses gouttes en remuant sescasseroles. C'était le lendemain jour de marché dans le bourg. Ilfallait d'avance tailler les viandes, vider les poulets, faire dela soupe et du café. Elle avait, de plus, le repas de sespensionnaires, celui du médecin, de sa femme et de leur bonne; lebillard retentissait d'éclats de rire; trois meuniers, dans lapetite salle, appelaient pour qu'on leur apportât de l'eau-de-vie;le bois flambait, la braise craquait, et, sur la longue table dela cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s'élevaient despiles d'assiettes qui tremblaient aux secousses du billot où l'onhachait des épinards. On entendait, dans la basse-cour, crier lesvolailles que la servante poursuivait pour leur couper le cou.Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petitevérole et coiffé d'un bonnet de velours à gland d'or, se chauffaitle dos contre la cheminée. Sa figure n'exprimait rien que lasatisfaction de soi-même, et il avait l'air aussi calme dans lavie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tête, dans unecage d'osier: c'était le pharmacien.-- Artémise! criait la maîtresse d'auberge, casse de la bourrée,emplis les carafes, apporte de l'eau-de-vie, dépêche-toi! Aumoins, si je savais quel dessert offrir à la société que vousattendez! Bonté divine! les commis du déménagement recommencentleur tintamarre dans le billard! Et leur charrette qui est restéesous la grande porte! L'Hirondelle est capable de la défoncer enarrivant! Appelle Polyte pour qu'il la remise!... Dire que, depuisle matin, monsieur Homais, ils ont peut-être fait quinze partieset bu huit pots de cidre!... Mais ils vont me déchirer le tapis,continuait-elle en les regardant de loin, son écumoire à la main.-- Le mal ne serait pas grand, répondit M. Homais vous enachèteriez un autre.-- Un autre billard! exclama la veuve.-- Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois; je vous lerépète, vous vous faites tort! vous vous faites grand tort! Etpuis les amateurs, à présent, veulent des blouses étroites et desqueues lourdes. On ne joue plus la bille; tout est changé! Il fautmarcher avec son siècle! Regardez Tellier, plutôt...L'hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta:-- Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vôtre;et qu'on ait l'idée, par exemple de monter une poule patriotiquepour la Pologne ou les inondés de Lyon...-- Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur!interrompit l'hôtesse, en haussant ses grosses épaules. Allez!allez! monsieur Homais, tant que le Lion d'or vivra, on y viendra.Nous avons du foin dans nos bottes, nous autres! Au lieu qu'un deces marins vous verrez le Café français fermé, et avec une belleaffiche sur les auvents!... Changer mon billard, continuait-elleen se parlant à elle-même, lui qui m'est si commode pour ranger malessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j'ai miscoucher jusqu'à six voyageurs!... Mais ce lambin d'Hivert quin'arrive pas!-- L'attendez-vous pour le dîner de vos messieurs? demanda lepharmacien.-- L'attendre? Et M. Binet donc! À six heures battant vous allezle voir entrer, car son pareil n'existe pas sur la terre pourl'exactitude. Il lui faut toujours sa place dans la petite salle!On le tuerait plutôt que de le faire dîner ailleurs! et dégoûtéqu'il est! et si difficile pour le cidre! Ce n'est pas commeM. Léon; lui, il arrive quelquefois à sept heures, sept heures etdemie même; il ne regarde seulement pas à ce qu'il mange. Quel bonjeune homme! jamais un mot plus haut que l'autre.-- C'est qu'il y a bien de la différence, voyez-vous, entrequelqu'un qui a reçu de l'éducation et un ancien carabinier quiest percepteur.Six heures sonnèrent. Binet entra.Il était vêtu d'une redingote bleue, tombant droit d'elle-mêmetout autour de son corps maigre, et sa casquette de cuir, à pattesnouées par des cordons sur le sommet de sa tête, laissait voir,sous la visière relevée, un front chauve, qu'avait déprimél'habitude du casque. Il portait un gilet de drap noir, un col decrin, un pantalon gris, et, en toute saison, des bottes biencirées qui avaient deux renflements parallèles, à cause de lasaillie de ses orteils. Pas un poil ne dépassait la ligne de soncollier blond, qui, contournant la mâchoire, encadrait comme labordure d'une plate-bande sa longue figure terne, dont les yeuxétaient petits et le nez busqué. Fort à tous les jeux de cartes,bon chasseur et possédant une belle écriture, il avait chez lui untour, où il s'amusait à tourner des ronds de serviette dont ilencombrait sa maison, avec la jalousie d'un artiste et l'égoïsmed'un bourgeois.Il se dirigea vers la petite salle; mais il fallut d'abord enfaire sortir les trois meuniers; et, pendant tout le temps quel'on fut à mettre son couvert, Binet resta silencieux à sa place,auprès du poêle; puis il ferma la porte et retira sa casquette,comme d'usage.-- Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue! dit lepharmacien, dès qu'il fut seul avec l'hôtesse.-- Jamais il ne cause davantage, répondit-elle; il est venu ici,la semaine dernière, deux voyageurs en draps, des garçons pleinsd'esprit qui contaient, le soir, un tas de farces que j'enpleurais de rire; eh bien, il restait là, comme une alose, sansdire un mot.-- Oui, fit le pharmacien, pas d'imagination, pas de saillies,rien de ce qui constitue l'homme de société!-- On dit pourtant qu'il a des moyens, objecta l'hôtesse.-- Des moyens? répliqua M. Homais; lui! des moyens? Dans sapartie, c'est possible, ajouta-t-il d'un ton plus calme.Et il reprit:-- Ah! qu'un négociant qui a des relations considérables, qu'unjurisconsulte, un médecin, un pharmacien soient tellement absorbésqu'ils en deviennent fantasques et bourrus même, je le comprends;on en cite des traits dans les histoires! Mais, au moins, c'estqu'ils pensent à quelque chose. Moi, par exemple, combien de foism'est-il arrivé de chercher ma plume sur mon bureau pour écrireune étiquette, et de trouver, en définitive, que je l'avais placéeà mon oreille!Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil regarder sil'Hirondelle n'arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vêtu denoir entra tout à coup dans la cuisine. On distinguait, auxdernières lueurs du crépuscule, qu'il avait la figure rubiconde etle corps athlétique.-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé? demanda lamaîtresse d'auberge, tout en atteignant sur la cheminée un desflambeaux de cuivre qui s'y trouvaient rangés en colonnade avecleurs chandelles; voulez-vous prendre quelque chose? un doigt decassis, un verre de vin?L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher sonparapluie, qu'il avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont,et, après avoir prié madame Lefrançois de le lui faire remettre aupresbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l'église, oùl'on sonnait l'Angelus.Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de sessouliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout àl'heure. Ce refus d'accepter un rafraîchissement lui semblait unehypocrisie des plus odieuses; les prêtres godaillaient tous sansqu'on les vît, et cherchaient à ramener le temps de la dîme.L'hôtesse prit la défense de son curé:-- D'ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Ila, l'année dernière, aidé nos gens à rentrer la paille; il enportait jusqu'à six bottes à la fois, tant il est fort!-- Bravo! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles en confesse àdes gaillards d'un tempérament pareil! Moi, si j'étais legouvernement, je voudrais qu'on saignât les prêtres une fois parmois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois, une largephlébotomie, dans l'intérêt de la police et des moeurs!-- Taisez-vous donc, monsieur Homais! vous êtes un impie! vousn'avez pas de religion!Le pharmacien répondit:-- J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'euxtous, avec leurs momeries et leurs jongleries! J'adore Dieu, aucontraire! je crois en l'Être suprême, à un Créateur, quel qu'ilsoit, peu m'importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nosdevoirs de citoyen et de père de famille; mais je n'ai pas besoind'aller, dans une église, baiser des plats d'argent, et engraisserde ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous!Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, oumême en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu,à moi, c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et deBéranger! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard etles immortels principes de 89! Aussi, je n'admets pas un bonhommede bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main,loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant uncri et ressuscite au bout de trois jours: choses absurdes enelles-mêmes et complètement opposées, d'ailleurs, à toutes leslois de la physique; ce qui nous démontre, en passant, que lesprêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ilss'efforcent d'engloutir avec eux les populations.Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dansson effervescence, le pharmacien un moment s'était cru en pleinconseil municipal. Mais la maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus;elle tendait son oreille à un roulement éloigné. On distingua lebruit d'une voiture mêlé à un claquement de fers lâches quibattaient la terre, et l'Hirondelle enfin s'arrêta devant laporte.C'était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui, montantjusqu'à la hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voirla route et leur salissaient les épaules. Les petits carreaux deses vasistas étroits tremblaient dans leurs châssis quand lavoiture était fermée, et gardaient des taches de boue, çà et là,parmi leur vieille couche de poussière, que les pluies d'oragemême ne lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de troischevaux, dont le premier en arbalète, et, lorsqu'on descendait lescôtes, elle touchait du fond en cahotant.Quelques bourgeois d'Yonville arrivèrent sur la place; ilsparlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, desexplications et des bourriches; Hivert ne savait auquel répondre.C'était lui qui faisait à la ville les commissions du pays. Ilallait dans les boutiques, rapportait des rouleaux de cuir aucordonnier, de la ferraille au maréchal, un baril de harengs poursa maîtresse, des bonnets de chez la modiste, des toupets de chezle coiffeur; et, le long de la route, en s'en revenant, ildistribuait ses paquets, qu'il jetait par-dessus les clôtures descours, debout sur son siège, et criant à pleine poitrine, pendantque ses chevaux allaient tout seuls.Un accident l'avait retardé: la levrette de madame Bovary s'étaitenfuie à travers champs. On l'avait sifflée un grand quartd'heure. Hivert même était retourné d'une demi-lieue en arrière,croyant l'apercevoir à chaque minute; mais il avait fallucontinuer la route. Emma avait pleuré, s'était emportée; elleavait accusé Charles de ce malheur. M. Lheureux, marchandd'étoffes, qui se trouvait avec elle dans la voiture, avait essayéde la consoler par quantité d'exemples de chiens perdus,reconnaissant leur maître au bout de longues années. On en citaitun, disait-il, qui était revenu de Constantinople à Paris. Unautre avait fait cinquante lieues en ligne droite et passé quatrerivières à la nage; et son père à lui-même avait possédé uncaniche qui, après douze ans d'absence, lui avait tout à coupsauté sur le dos, un soir, dans la rue, comme il allait dîner enville.IIEmma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, unenourrice, et l'on fut obligé de réveiller Charles dans son coin,où il s'était endormi complètement dès que la nuit était venue.Homais se présenta; il offrit ses hommages à Madame, ses civilitésà Monsieur, dit qu'il était charmé d'avoir pu leur rendre quelqueservice, et ajouta d'un air cordial qu'il avait osé s'inviter lui-même, sa femme d'ailleurs étant absente.Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'approcha de lacheminée. Du bout de ses deux doigts, elle prit sa robe à lahauteur du genou, et, l'ayant ainsi remontée jusqu'aux chevilles,elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, sonpied chaussé d'une bottine noire. Le feu l'éclairait en entier,pénétrant d'une lumière crue la trame de sa robe, les pores égauxde sa peau blanche et même les paupières de ses yeux qu'elleclignait de temps à autre. Une grande couleur rouge passait surelle, selon le souffle du vent qui venait par la porteentrouverte.De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blondela regardait silencieusement.Comme il s'ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc chezmaître Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis (c'était lui, le secondhabitué du Lion d'or) reculait l'instant de son repas, espérantqu'il viendrait quelque voyageur à l'auberge avec qui causer dansla soirée. Les jours que sa besogne était finie il lui fallaitbien, faute de savoir que faire, arriver à l'heure exacte, etsubir depuis la soupe jusqu'au fromage le tête-à-tête de Binet. Cefut donc avec joie qu'il accepta la proposition de l'hôtesse dedîner en la compagnie des nouveaux venus, et l'on passa dans lagrande salle, où madame Lefrançois, par pompe, avait fait dresserles quatre couverts.Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peurdes coryzas.Puis, se tournant vers sa voisine:-- Madame, sans doute, est un peu lasse? On est siépouvantablement cahoté dans notre Hirondelle!-- Il est vrai, répondit Emma; mais le dérangement m'amusetoujours; j'aime à changer de place.-- C'est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivrecloué aux mêmes endroits!-- Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé d'êtreà cheval...-- Mais, reprit Léon. s'adressant à madame Bovary, rien n'est plusagréable, il me semble; quand on le peut, ajouta-t-il.-- Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine n'estpas fort pénible en nos contrées; car l'état de nos routes permetl'usage du cabriolet, et, généralement, l'on paye assez bien, lescultivateurs étant aisés. Nous avons, sous le rapport médical, àpart les cas ordinaires d'entérite, bronchite, affectionsbilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentesà la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien despécial à noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs froides, et quitiennent sans doute aux déplorables conditions hygiéniques de noslogements de paysan. Ah! vous trouverez bien des préjugés àcombattre, monsieur Bovary; bien des entêtements de la routine, oùse heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science;car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé,plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez lepharmacien. Le climat, pourtant, n'est point, à vrai dire,mauvais, et même nous comptons dans la commune quelquesnonagénaires. Le thermomètre (j'en ai fait les observations)descend en hiver jusqu'à quatre degrés, et, dans la forte saison,touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nousdonne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage! -- et, eneffet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêtd'Argueil d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean del'autre, et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeurd'eau dégagée par la rivière et la présence considérable debestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez,beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire azote, hydrogène et oxygène(non, azote et hydrogène seulement), et qui, pompant à ellel'humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes,les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant desoi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère, lorsqu'ily en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux,engendrer des miasmes insalubres; -- cette chaleur, dis-je, setrouve justement tempérée du côté où elle vient, ou plutôt d'oùelle viendrait, c'est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-est, lesquels, s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant sur laSeine, nous arrivent quelquefois tout d'un coup, comme des brisesde Russie!-- Avez-vous du moins quelques Promenades dans les environs?continuait madame Bovary parlant au jeune homme.-- Oh! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l'on nomme laPâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt.Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j'y reste avec un livre,à regarder le soleil couchant.-- Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants,reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout.-- Oh! j'adore la mer, dit M. Léon.-- Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary, quel'esprit vogue plus librement sur cette étendue sans limites, dontla contemplation vous élève l'âme et donne des idées d'infini,d'idéal?-- Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léon. J'aiun cousin qui a voyagé en Suisse l'année dernière, et qui medisait qu'on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme descascades, l'effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d'unegrandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanessuspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, desvallées entières, quand les nuages s'entrouvrent. Ces spectaclesdoivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l'extase! Aussi jene m'étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieuxson imagination, avait coutume d'aller jouer du piano devantquelque site imposant.-- Vous faites de la musique? demanda-t-elle.-- Non, mais je l'aime beaucoup, répondit-il.-- Ah! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en sepenchant sur son assiette, c'est modestie pure. -- Comment, moncher! Eh! l'autre jour, dans votre chambre, vous chantiez _l'Angegardien_ à ravir. Je vous entendais du laboratoire; vous détachiezcela comme un acteur.Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petitepièce au second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment deson propriétaire, qui déjà s'était tourné vers le médecin et luiénumérait les uns après les autres les principaux habitantsd'Yonville. Il racontait des anecdotes, donnait desrenseignements; on ne savait pas au juste la fortune du notaire,et il y avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup d'embarras.Emma reprit:-- Et quelle musique préférez-vous?-- Oh! la musique allemande, celle qui porte à rêver.-- Connaissez-vous les Italiens?-- Pas encore; mais je les verrai l'année prochaine, quand j'iraihabiter Paris, pour finir mon droit.-- C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien, de l'exprimerà M. votre époux, à propos de ce pauvre Yanoda qui s'est enfui;vous vous trouverez, grâce aux folies qu'il a faites, jouir d'unedes maisons les plus confortables d'Yonville. Ce qu'elle aprincipalement de commode pour un médecin, c'est une porte surl'Allée, qui permet d'entrer et de sortir sans être vu.D'ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agréable à unménage: buanderie, cuisine avec office, salon de famille,fruitier, etc. C'était un gaillard qui n'y regardait pas! Ils'était fait construire, au bout du jardin, à côté de l'eau, unetonnelle tout exprès pour boire de la bière en été, et si Madameaime le jardinage, elle pourra...-- Ma femme ne s'en occupe guère, dit Charles; elle aime mieux,quoiqu'on lui recommande l'exercice, toujours rester dans sachambre, à lire.-- C'est comme moi, répliqua Léon; quelle meilleure chose, eneffet, que d'être le soir au coin du feu avec un livre, pendantque le vent bat les carreaux, que la lampe brûle?...-- N'est-ce pas? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirstout ouverts.-- On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On sepromène immobile dans des pays que l'on croit voir, et votrepensée, s'enlaçant à la fiction, se joue dans les détails oupoursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages;il semble que c'est vous qui palpitez sous leurs costumes.-- C'est vrai! c'est vrai! disait-elle.-- Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans unlivre une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie quirevient de loin, et comme l'exposition entière de votre sentimentle plus délié?-- J'ai éprouvé cela, répondit-elle.-- C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poètes. Je trouveles vers plus tendres que la prose, et qu'ils font bien mieuxpleurer.-- Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma; etmaintenant, au contraire, j'adore les histoires qui se suiventtout d'une haleine, où l'on a peur. Je déteste les héros communset les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature.-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas lecoeur, s'écartent, il me semble, du vrai but de l'Art. Il est sidoux, parmi les désenchantements de la vie, de pouvoir se reporteren idée sur de nobles caractères, des affections pures et destableaux de bonheur. Quant à moi, vivant ici, loin du monde, c'estma seule distraction; mais Yonville offre si peu de ressources!-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma; aussi j'étais toujoursabonnée à un cabinet de lecture.-- Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le pharmacien,qui venait d'entendre ces derniers mots, j'ai moi-même à sadisposition une bibliothèque composée des meilleurs auteurs:Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott, l'Écho des feuilletons,etc., et je reçois, de plus, différentes feuilles périodiques,parmi lesquelles le Fanal de Rouen, quotidiennement, ayantl'avantage d'en être le correspondant pour les circonscriptions deBuchy, Forges, Neufchâtel, Yonville et les alentours.Depuis deux heures et demie, on était à table; car la servanteArtémise, traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates delisière, apportait les assiettes les unes après les autres,oubliait tout, n'entendait à rien et sans cesse laissaitentrebâillée la porte du billard, qui battait contre le mur dubout de sa clenche.Sans qu'il s'en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son piedsur un des barreaux de la chaise où madame Bovary était assise.Elle portait une petite cravate de soie bleue, qui tenait droitcomme une fraise un col de batiste tuyauté; et, selon lesmouvements de tête qu'elle faisait, le bas de son visages'enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur. C'est ainsi,l'un près de l'autre, pendant que Charles et le pharmaciendevisaient, qu'ils entrèrent dans une de ces vagues conversationsoù le hasard des phrases vous ramène toujours au centre fixe d'unesympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans,quadrilles nouveaux, et le monde qu'ils ne connaissaient pas,Tostes où elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ilsexaminèrent tout, parlèrent de tout jusqu'à la fin du dîner.Quand le café fut servi, Félicité s'en alla préparer la chambredans la nouvelle maison, et les convives bientôt levèrent lesiège. Madame Lefrançois dormait auprès des cendres, tandis que legarçon d'écurie, une lanterne à la main, attendait M. et madameBovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge étaitentremêlée de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche.Lorsqu'il eut pris de son autre main le parapluie de M. le curé,l'on se mit en marche.Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaient degrandes ombres. La terre était toute grise, comme par une nuitd'été.Mais, la maison du médecin se trouvant à cinquante pas del'auberge, il fallut presque aussitôt se souhaiter le bonsoir, etla compagnie se dispersa.Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, comme unlinge humide, le froid du plâtre. Les murs étaient neufs, et lesmarches de bois craquèrent. Dans la chambre, au premier, un jourblanchâtre passait par les fenêtres sans rideaux. On entrevoyaitdes cimes d'arbres, et plus loin la prairie, à demi noyée dans lebrouillard, qui fumait au clair de la lune, selon le cours de larivière. Au milieu de l'appartement, pêle-mêle, il y avait destiroirs de commode, des bouteilles, des tringles, des bâtons dorésavec des matelas sur des chaises et des cuvettes sur le parquet, -- les deux hommes qui avaient apporté, les meubles ayant toutlaissé là, négligemment.C'était la quatrième fois qu'elle couchait dans un endroitinconnu. La première avait été le jour de son entrée au couvent,la seconde celle de son arrivée à Tostes, la troisième à laVaubyessard, la quatrième était celle-ci; et chacune s'étaittrouvée faire dans sa vie comme l'inauguration d'une phasenouvelle. Elle ne croyait pas que les choses pussent sereprésenter les mêmes à des places différentes, et, puisque laportion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui restait àconsommer serait meilleur.IIILe lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la place.Elle était en peignoir. Il leva la tête et la salua. Elle fit uneinclination rapide et referma la fenêtre.Léon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussentarrivées; mais, en entrant à l'auberge, il ne trouva personne queM. Binet, attablé.Ce dîner de la veille était pour lui un événement considérable;jamais, jusqu'alors, il n'avait causé pendant deux heures de suiteavec une dame. Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tellangage, quantité de choses qu'il n'aurait pas si bien ditesauparavant? il était timide d'habitude et gardait cette réservequi participe à la fois de la pudeur et de la dissimulation. Ontrouvait à Yonville qu'il avait des manières comme il faut. Ilécoutait raisonner les gens mûrs, et ne paraissait point exalté enpolitique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis ilpossédait des talents, il peignait à l'aquarelle, savait lire laclef de sol, et s'occupait volontiers de littérature après sondîner, quand il ne jouait pas aux cartes. M Homais le considéraitpour son instruction; madame Homais l'affectionnait pour sacomplaisance, car souvent il accompagnait au jardin les petitsHomais, marmots toujours barbouillés, fort mal élevés et quelquepeu lymphatiques, comme leur mère. Ils avaient pour les soigner,outre la bonne, Justin, l'élève en pharmacie, un arrière-cousin deM. Homais que l'on avait pris dans la maison par charité, et quiservait en même temps de domestique.L'apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseignamadame Bovary sur les fournisseurs, fit venir son marchand decidre tout exprès, goûta la boisson lui-même, et veilla dans lacave à ce que la futaille fut bien placée; il indiqua encore lafaçon de s'y prendre pour avoir une provision de beurre à bonmarché, et conclut un arrangement avec Lestiboudois, lesacristain, qui, outre ses fonctions sacerdotales et mortuaires,soignait les principaux jardins d'Yonville à l'heure ou à l'année,selon le goût des personnes.Le besoin de s'occuper d'autrui ne poussait pas seul le pharmacienà tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous unplan.Il avait enfreint la loi du 19 ventôse an XI, article Ier, quidéfend à tout individu non porteur de diplôme l'exercice de lamédecine; si bien que, sur des dénonciations ténébreuses, Homaisavait été mandé à Rouen, près M le procureur du roi, en soncabinet particulier. Le magistrat l'avait reçu debout, dans sarobe, hermine à l'épaule et toque en tête. C'était le matin, avantl'audience. On entendait dans le corridor passer les fortes bottesdes gendarmes, et comme un bruit lointain de grosses serrures quise fermaient. Les oreilles du pharmacien lui tintèrent à croirequ'il allait tomber d'un coup de sang; il entrevit des culs debasse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie vendue, tous lesbocaux disséminés; et il fut obligé d'entrer dans un café prendreun verre de rhum avec de l'eau de Seltz, pour se remettre lesesprits.Peu à peu, le souvenir de cette admonition s'affaiblit, et ilcontinuait, comme autrefois, à donner des consultations anodinesdans son arrière-boutique. Mais le maire lui en voulait, desconfrères étaient jaloux, il fallait tout craindre; en s'attachantM. Bovary par des politesses, c'était gagner sa gratitude, etempêcher qu'il ne parlât plus tard, s'il s'apercevait de quelquechose. Aussi, tous les matins, Homais lui apportait le journal, etsouvent, dans l'après-midi, quittait un instant la pharmacie pouraller chez l'officier de santé faire la conversation.Charles était triste: la clientèle n'arrivait pas. Il demeuraitassis pendant de longues heures, sans parler, allait dormir dansson cabinet ou regardait coudre sa femme. Pour se distraire, ils'employa chez lui comme homme de peine, et même il essaya depeindre le grenier avec un reste de couleur que les peintresavaient laissé. Mais les affaires d'argent le préoccupaient. Il enavait tant dépensé pour les réparations de Tostes, pour lestoilettes de Madame et pour le déménagement, que toute la dot,plus de trois mille écus, s'était écoulée en deux ans. Puis, quede choses endommagées ou perdues dans le transport de Tostes àYonville, sans compter le curé de plâtre, qui, tombant de lacharrette à un cahot trop fort, s'était écrasé en mille morceauxsur le pavé de Quincampoix!Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossesse de safemme. À mesure que le terme en approchait, il la chérissaitdavantage. C'était un autre lien de la chair s'établissant etcomme le sentiment continu d'une union plus complexe. Quand ilvoyait de loin sa démarche paresseuse et sa taille tournermollement sur ses hanches sans corset, quand vis-à-vis l'un del'autre il la contemplait tout à l'aise et qu'elle prenait,assise, des poses fatiguées dans son fauteuil, alors son bonheurne se tenait plus; il se levait, il l'embrassait, passait sesmains sur sa figure, l'appelait petite maman, voulait la fairedanser, et débitait, moitié riant, moitié pleurant, toutes sortesde plaisanteries caressantes qui lui venaient à l'esprit. L'idéed'avoir engendré le délectait. Rien ne lui manquait à présent. Ilconnaissait l'existence humaine tout du long, et il s'y attablaitsur les deux coudes avec sérénité.Emma d'abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d'êtredélivrée, pour savoir quelle chose c'était que d'être mère. Mais,ne pouvant faire les dépenses qu'elle voulait, avoir un berceau ennacelle avec des rideaux de soie rose et des béguins brodés, ellerenonça au trousseau dans un accès d'amertume, et le commanda d'unseul coup à une ouvrière du village, sans rien choisir nidiscuter. Elle ne s'amusa donc pas à ces préparatifs où latendresse des mères se met en appétit, et son affection, dèsl'origine, en fut peut-être atténuée de quelque chose:Cependant, comme Charles, à tous les repas, parlait du marmot,bientôt elle y songea d'une façon plus continue.Elle souhaitait un fils; il serait fort et brun, ellel'appellerait Georges; et cette idée d'avoir pour enfant un mâleétait comme la revanche en espoir de toutes ses impuissancespassées. Un homme, au moins, est libre; il peut parcourir lespassions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheursles plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement.Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses dela chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme levoile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous lesvents; il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelqueconvenance qui retient.Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.-- C'est une fille! dit Charles.Elle tourna la tête et s'évanouit,Presque aussitôt, madame Homais accourut et l'embrassa, ainsi quela mère Lefrançois, du Lion d'or. Le pharmacien, en homme discret,lui adressa seulement quelques félicitations provisoires, par laporte entrebâillée. Il voulut voir l'enfant, et le trouva bienconformé.Pendant sa convalescence, elle s'occupa beaucoup à chercher un nompour sa fille. D'abord, elle passa en revue tous ceux qui avaientdes terminaisons italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda,Atala; elle aimait assez Galsuinde, plus encore Yseult ouLéocadie. Charles désirait qu'on appelât l'enfant comme sa mère;Emma s'y opposait. On parcourut le calendrier d'un bout à l'autre,et l'on consulta les étrangers.-- M. Léon; disait le pharmacien, avec qui j'en causais l'autrejour, s'étonne que vous ne choisissiez point Madeleine, qui estexcessivement à la mode maintenant.Mais la mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de pécheresse.M. Homais, quant à lui, avait en prédilection tous ceux quirappelaient un grand homme, un fait illustre ou une conceptiongénéreuse, et c'est dans ce système-là qu'il avait baptisé sesquatre enfants. Ainsi, Napoléon représentait la gloire et Franklinla liberté; Irma, peut-être, était une concession au romantisme;mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-d'oeuvre de lascène française. Car ses convictions philosophiques n'empêchaientpas ses admirations artistiques, le penseur chez lui n'étouffaitpoint l'homme sensible; il savait établir des différences, fairela part de l'imagination et celle du fanatisme. De cette tragédie,par exemple, il blâmait les idées, mais il admirait le style; ilmaudissait la conception, mais il applaudissait à tous lesdétails, et s'exaspérait contre les personnages, ens'enthousiasmant de leurs discours. Lorsqu'il lisait les grandsmorceaux, il était transporté; mais, quand il songeait que lescalotins en tiraient avantage pour leur boutique, il était désolé,et dans cette confusion de sentiments où il s'embarrassait, ilaurait voulu tout à la fois pouvoir couronner Racine de ses deuxmains et discuter avec lui pendant un bon quart d'heure.Enfin, Emma se souvint qu'au château de la Vaubyessard elle avaitentendu la marquise appeler Berthe une jeune femme; dès lors cenom-là fut choisi, et, comme le père Rouault ne pouvait venir, onpria M. Homais d'être parrain. Il donna pour cadeaux tous produitsde son établissement, à savoir: six boîtes de jujubes, un bocalentier de racahout, trois coffins de pâte à la guimauve, et, deplus, six bâtons de sucre candi qu'il avait retrouvés dans unplacard. Le soir de la cérémonie, il y eut un grand dîner; le curés'y trouvait; on s'échauffa. M. Homais, vers les liqueurs, entonnale Dieu des bonnes gens. M. Léon chanta une barcarolle, et madameBovary mère, qui était la marraine, une romance du temps del'Empire; enfin M. Bovary père exigea que l'on descendît l'enfant,et se mit à le baptiser avec un verre de champagne qu'il luiversait de haut sur la tête. Cette dérision du premier dessacrements indigna l'abbé Bournisien; le père Bovary répondit parune citation de la _Guerre des dieux_, le curé voulut partir; lesdames suppliaient; Homais s'interposa; et l'on parvint à fairerasseoir l'ecclésiastique, qui reprit tranquillement, dans sasoucoupe, sa demi-tasse de café à moitié bue.M. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il éblouitles habitants par un superbe bonnet de police à galons d'argent,qu'il portait le matin, pour fumer sa pipe sur la place. Ayantaussi l'habitude de boire beaucoup d'eau-de-vie, souvent ilenvoyait la servante au Lion d'or lui en acheter une bouteille,que l'on inscrivait au compte de son fils; et il usa, pourparfumer ses foulards, toute la provision d'eau de Colognequ'avait sa bru.Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il avait courule monde: il parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de sontemps d'officier, des maîtresses qu'il avait eues, des grandsdéjeuners qu'il avait faits; puis il se montrait aimable, etparfois même, soit dans l'escalier ou au jardin, il lui saisissaitla taille en s'écriant:-- Charles, prends garde à toi!Alors la mère Bovary s'effraya pour le bonheur de son fils, et,craignant que son époux, à la longue, n'eût une influence immoralesur les idées de la jeune femme, elle se hâta de presser ledépart. Peut-être avait-elle des inquiétudes plus sérieuses.M. Bovary était homme à ne rien respecter.Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa petitefille, qui avait été mise en nourrice chez la femme du menuisier;et, sans regarder à l'almanach si les six semaines de la Viergeduraient encore, elle s'achemina vers la demeure de Rolet, qui setrouvait à l'extrémité du village, au bas de la côte, entre lagrande route et les prairies.Il était midi; les maisons avaient leurs volets fermés, et lestoits d'ardoises, qui reluisaient sous la lumière âpre du cielbleu, semblaient à la crête de leurs pignons faire pétiller desétincelles. Un vent lourd soufflait. Emma se sentait faible enmarchant; les cailloux du trottoir la blessaient; elle hésita sielle ne s'en retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque partpour s'asseoir.À ce moment, M. Léon sortit d'une porte voisine avec une liasse depapiers sous son bras. Il vint la saluer et se mit à l'ombredevant la boutique de Lheureux, sous la tente grise qui avançait.Madame Bovary dit qu'elle allait voir son enfant, mais qu'ellecommençait à être lasse.-- Si..., reprit Léon, n'osant poursuivre.-- Avez-vous affaire quelque part? demanda-t-elle.Et, sur la réponse du clerc, elle le pria de l'accompagner. Dès lesoir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tuvache, la femme dumaire, déclara devant sa servante que madame Bovary secompromettait.Pour arriver chez la nourrice il fallait, après la rue, tourner àgauche, comme pour gagner le cimetière, et suivre, entre desmaisonnettes et des cours, un petit sentier que bordaient destroènes. Ils étaient en fleur et les véroniques aussi, leséglantiers, les orties, et les ronces légères qui s'élançaient desbuissons. Par le trou des haies, on apercevait, dans les masures,quelque pourceau sur un fumier, ou des vaches embricolées,frottant leurs cornes contre le tronc des arbres. Tous les deux,côte à côte, ils marchaient doucement, elle s'appuyant sur lui etlui retenant son pas qu'il mesurait sur les siens; devant eux, unessaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans l'air chaud.Ils reconnurent la maison à un vieux noyer qui l'ombrageait. Basseet couverte de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous lalucarne de son grenier, un chapelet d'oignons suspendu. Desbourrées, debout contre la clôture d'épines, entouraient un carréde laitues, quelques pieds de lavande et des pots à fleurs montéssur des rames. De l'eau sale coulait en s'éparpillant sur l'herbe,et il y avait tout autour plusieurs guenilles indistinctes, desbas de tricot, une camisole d'indienne rouge, et un grand drap detoile épaisse étalé en long sur la haie. Au bruit de la barrière,la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant qui tétait. Elletirait de l'autre main un pauvre marmot chétif, couvert descrofules au visage, le fils d'un bonnetier de Rouen, que sesparents trop occupés de leur négoce laissaient à la campagne.-- Entrez, dit-elle; votre petite est là qui dort.La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis, avait au fondcontre la muraille un large lit sans rideaux, tandis que le pétrinoccupait le côté de la fenêtre, dont une vitre était raccommodéeavec un soleil de papier bleu. Dans l'angle, derrière la porte,des brodequins à clous luisants étaient rangés sous la dalle dulavoir, près d'une bouteille pleine d'huile qui portait une plumeà son goulot; un Mathieu Laensberg traînait sur la cheminéepoudreuse, parmi des pierres à fusil, des bouts de chandelle etdes morceaux d'amadou. Enfin la dernière superfluité de cetappartement était une Renommée soufflant dans des trompettes,image découpée sans doute à même quelque prospectus de parfumerie,et que six pointes à sabot clouaient au mur.L'enfant d'Emma dormait à terre, dans un berceau d'osier. Elle laprit avec la couverture qui l'enveloppait, et se mit à chanterdoucement en se dandinant.Léon se promenait dans la chambre; il lui semblait étrange de voircette belle dame en robe de nankin, tout au milieu de cettemisère. Madame Bovary devint rouge; il se détourna, croyant queses yeux peut-être avaient eu quelque impertinence. Puis ellerecoucha la petite, qui venait de vomir sur sa collerette. Lanourrice aussitôt vint l'essuyer, protestant qu'il n'y paraîtraitpas.-- Elle m'en fait bien d'autres, disait-elle, et je ne suisoccupée qu'à la rincer continuellement! Si vous aviez donc lacomplaisance de commander à Camus l'épicier, qu'il me laisseprendre un peu de savon lorsqu'il m'en faut? ce serait même pluscommode pour vous, que je ne dérangerais pas.-- C'est bien, c'est bien! dit Emma. Au revoir, mère Rolet!Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.La bonne femme l'accompagna jusqu'au bout de la cour, tout enparlant du mal qu'elle avait à se relever la nuit.-- J'en suis si rompue quelquefois, que je m'endors sur ma chaise;aussi, vous devriez pour le moins me donner une petite livre decafé moulu qui me ferait un mois et que je prendrais le matin avecdu lait.Après avoir subi ses remerciements, madame Bovary s'en alla; etelle était quelque peu avancée dans le sentier, lorsqu'à un bruitde sabots elle tourna la tête: c'était la nourrice!-- Qu'y a-t-il?Alors la paysanne, la tirant à l'écart, derrière un orme, se mit àlui parler de son mari, qui, avec son métier et six francs par anque le capitaine...-- Achevez plus vite, dit Emma.-- Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre chaquemot, j'ai peur qu'il ne se fasse une tristesse de me voir prendredu café toute seule; vous savez, les hommes...-- Puisque vous en aurez, répétait Emma, je vous en donnerai!...Vous m'ennuyez!-- Hélas! ma pauvre chère dame, c'est qu'il a, par suite de sesblessures, des crampes terribles à la poitrine. Il dit même que lecidre l'affaiblit.-- Mais dépêchez-vous, mère Rolet!-- Donc, reprit celle-ci faisant une révérence, si ce n'était pastrop vous demander..., -- elle salua encore une fois, -- quandvous voudrez, -- et son regard suppliait, -- un cruchon d'eau-de-vie, dit-elle enfin, et j'en frotterai les pieds de votre petite,qui les a tendres comme la langue.Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Léon. Ellemarcha rapidement pendant quelque temps; puis elle se ralentit, etson regard qu'elle promenait devant elle rencontra l'épaule dujeune homme, dont la redingote avait un collet de velours noir.Ses cheveux châtains tombaient dessus, plats et bien peignés. Elleremarqua ses ongles, qui étaient plus longs qu'on ne les portait àYonville. C'était une des grandes occupations du clerc que de lesentretenir; et il gardait, à cet usage, un canif tout particulierdans son écritoire. Ils s'en revinrent à Yonville en suivant lebord de l'eau. Dans la saison chaude, la berge plus élargiedécouvrait jusqu'à leur base les murs des jardins, qui avaient unescalier de quelques marches descendant à la rivière. Elle coulaitsans bruit, rapide et froide à l'oeil; de grandes herbes mincess'y courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, etcomme des chevelures vertes abandonnées s'étalaient dans salimpidité. Quelquefois, à la pointe des joncs ou sur la feuilledes nénuphars, un insecte à pattes fines marchait ou se posait. Lesoleil traversait d'un rayon les petits globules bleus des ondesqui se succédaient en se crevant; les vieux saules ébranchésmiraient dans l'eau leur écorce grise; au delà, tout alentour, laprairie semblait vide. C'était l'heure du dîner dans les fermes,et la jeune femme et son compagnon n'entendaient en marchant quela cadence de leurs pas sur la terre du sentier, les parolesqu'ils se disaient, et le frôlement de la robe d'Emma quibruissait tout autour d'elle.Les murs des jardins, garnis à leur chaperon de morceaux debouteilles, étaient chauds comme le vitrage d'une serre. Dans lesbriques, des ravenelles avaient poussé; et, du bord de sonombrelle déployée, madame Bovary, tout en passant, faisaits'égrener en poussière jaune un peu de leurs fleurs flétries, oubien quelque branche des chèvrefeuilles et des clématites quipendaient en dehors traînait un moment sur la soie, ens'accrochant aux effilés.Ils causaient d'une troupe de danseurs espagnols, que l'onattendait bientôt sur le théâtre de Rouen.-- Vous irez? demanda-t-elle.-- Si je le peux, répondit-il.N'avaient-ils rien autre chose à se dire? Leurs yeux pourtantétaient pleins d'une causerie plus sérieuse; et, tandis qu'ilss'efforçaient à trouver des phrases banales, ils sentaient unemême langueur les envahir tous les deux; c'était comme un murmurede l'âme, profond, continu, qui dominait celui des voix. Surprisd'étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas às'en raconter la sensation ou à en découvrir la cause. Lesbonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent surl'immensité qui les précède leurs mollesses natales, une briseparfumée, et l'on s'assoupit dans cet enivrement sans mêmes'inquiéter de l'horizon que l'on n'aperçoit pas.La terre, à un endroit, se trouvait effondrée par le pas desbestiaux, il fallut marcher sur de grosses pierres vertes,espacées dans la boue. Souvent elle s'arrêtait une minute àregarder où poser sa bottine, -- et, chancelant sur le caillou quitremblait, les coudes en l'air, la taille penchée, l'oeil indécis,elle riait alors, de peur de tomber dans les flaques d'eau.Quand ils furent arrivés devant son jardin madame Bovary poussa lapetite barrière, monta les marches en courant et disparut.Léon rentra à son étude. Le patron était absent; il jeta un coupd'oeil sur les dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin sonchapeau et s'en alla.Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d'Argueil, à l'entrée dela forêt; il se coucha par terre sous les sapins, et regarda leciel à travers ses doigts.-- Comme je m'ennuie! se disait-il, comme je m'ennuie!Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village, avec Homaispour ami et M. Guillaumin pour maître.Ce dernier, tout occupé d'affaires, portant des lunettes àbranches d'or et favoris rouges sur cravate blanche, n'entendaitrien aux délicatesses de l'esprit, quoiqu'il affectât un genreraide et anglais qui avait ébloui le clerc dans les premierstemps. Quant à la femme du pharmacien, c'était la meilleure épousede Normandie, douce comme un mouton, chérissant ses enfants, sonpère, sa mère, ses cousins, pleurant aux maux d'autrui, laissanttout aller dans son ménage, et détestant les corsets; -- mais silente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d'un aspect si communet d'une conversation si restreinte, qu'il n'avait jamais songé,quoiqu'elle eût trente ans, qu'il en eût vingt, qu'ils couchassentporte à porte, et qu'il lui parlât chaque jour, qu'elle pût êtreune femme pour quelqu'un, ni qu'elle possédât de son sexe autrechose que la robe.Et ensuite, qu'y avait-il? Binet, quelques marchands, deux outrois cabaretiers, le curé, et enfin M. Tuvache, le maire, avecses deux fils, gens cossus, bourrus, obtus, cultivant leurs terreseux-mêmes, faisant des ripailles en famille, dévots d'ailleurs, etd'une société tout à fait insupportable.Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la figured'Emma se détachait isolée et plus lointaine cependant; car ilsentait entre elle et lui comme de vagues abîmes.Au commencement, il était venu chez elle plusieurs fois dans lacompagnie du pharmacien, Charles n'avait point paru extrêmementcurieux de le recevoir; et Léon ne savait comment s'y prendreentre la peur d'être indiscret et le désir d'une intimité qu'ilestimait presque impossible.IVDès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter lasalle, longue pièce à plafond bas où il y avait, sur la cheminée,un polypier touffu s'étalant contre la glace. Assise dans sonfauteuil, près de la fenêtre, elle voyait passer les gens duvillage sur le trottoir.Léon, deux fois par jour, allait de son étude au Lion d'or. Emma,de loin, l'entendait venir; elle se penchait en écoutant, et lejeune homme glissait derrière le rideau, toujours vêtu de mêmefaçon et sans détourner la tête. Mais au crépuscule, lorsque, lementon dans sa main gauche, elle avait abandonné sur ses genoux satapisserie commencée, souvent elle tressaillait à l'apparition decette ombre glissant tout à coup. Elle se levait et commandaitqu'on mît le couvert.M Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à la main, ilentrait à pas muets pour ne déranger personne et toujours enrépétant la même phrase: «Bonsoir la compagnie!» Puis, quand ils'était posé à sa place, contre la table, entre les deux époux, ildemandait au médecin des nouvelles de ses malades, et celui-ci leconsultait sur la probabilité des honoraires. Ensuite, on causaitde ce qu'il y avait dans le journal. Homais, à cette heure-là, lesavait presque par coeur; et il le rapportait intégralement, avecles réflexions du journaliste et toutes les histoires descatastrophes individuelles arrivées en France ou à l'étranger.Mais, le sujet se tarissant, il ne tardait pas à lancer quelquesobservations sur les mets qu'il voyait. Parfois même, se levant àdemi, il indiquait délicatement à Madame le morceau le plustendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseilspour la manipulation des ragoûts et l'hygiène des assaisonnements;il parlait arome, osmazôme, sucs et gélatine d'une façon àéblouir. La tête d'ailleurs plus remplie de recettes que sapharmacie ne l'était de bocaux, Homais excellait à faire quantitéde confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaissaitaussi toutes les inventions nouvelles de caléfacteurs économiques,avec l'art de conserver les fromages et de soigner les vinsmalades.À huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie.Alors M. Homais le regardait d'un oeil narquois, surtout siFélicité se trouvait là, s'étant aperçu que son élèveaffectionnait la maison du médecin.-- Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées, et jecrois, diable m'emporte, qu'il est amoureux de votre bonne!Mais un défaut plus grave, et qu'il lui reprochait, c'étaitd'écouter continuellement les conversations. Le dimanche, parexemple, on ne pouvait le faire sortir du salon, où madame Homaisl'avait appelé pour prendre les enfants, qui s'endormaient dansles fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de calicot,trop larges.Il ne venait pas grand monde à ces soirées du pharmacien, samédisance et ses opinions politiques ayant écarté de luisuccessivement différentes personnes respectables. Le clerc nemanquait pas de s'y trouver. Dès qu'il entendait la sonnette, ilcourait au-devant de madame Bovary, prenait son châle, et posait àl'écart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles delisière qu'elle portait sur sa chaussure, quand il y avait de laneige.On faisait d'abord quelques parties de trente-et-un; ensuiteM. Hornais jouait à l'écarté avec Emma; Léon, derrière elle, luidonnait des avis. Debout et les mains sur le dossier de sa chaise,il regardait les dents de son peigne qui mordaient son chignon. Àchaque mouvement qu'elle faisait pour jeter les cartes, sa robe ducôté droit remontait. De ses cheveux retroussés, il descendait unecouleur brune sur son dos, et qui, s'apâlissant graduellement, peuà peu se perdait dans l'ombre. Son vêtement, ensuite, retombaitdes deux côtés sur le siège, en bouffant, plein de plis, ets'étalait jusqu'à terre. Quand Léon parfois sentait la semelle desa botte poser dessus, il s'écartait, comme s'il eût marché surquelqu'un.Lorsque la partie de cartes était finie, l'apothicaire et lemédecin jouaient aux dominos, et Emma changeant de place,s'accoudait sur la table, à feuilleter l'Illustration. Elle avaitapporté son journal de modes. Léon se mettait près d'elle; ilsregardaient ensemble les gravures et s'attendaient au bas despages. Souvent elle le priait de lui lire des vers; Léon lesdéclamait d'une voix traînante et qu'il faisait expirersoigneusement aux passages d'amour. Mais le bruit des dominos lecontrariait; M. Homais y était fort, il battait Charles à pleindouble-six. Puis, les trois centaines terminées, ilss'allongeaient tous deux devant le foyer et ne tardaient pas às'endormir. Le feu se mourait dans les cendres; la théière étaitvide; Léon lisait encore. Emma l'écoutait, en faisant tournermachinalement l'abat-jour de la lampe, où étaient peints sur lagaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de corde,avec leurs balanciers. Léon s'arrêtait, désignant d'un geste sonauditoire endormi, alors ils se parlaient à voix basse, et laconversation qu'ils avaient leur semblait plus douce, parcequ'elle n'était pas entendue.Ainsi s'établit entre eux une sorte d'association, un commercecontinuel de livres et de romances; M. Bovary, peu jaloux, ne s'enétonnait pas.Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toutemarquetée de chiffres jusqu'au thorax et peinte en bleu. C'étaitune attention du clerc. Il en avait bien d'autres, jusqu'à luifaire, à Rouen, ses commissions; et le livre d'un romancier ayantmis à la mode la manie des plantes grasses, Léon en achetait pourMadame, qu'il rapportait sur ses genoux, dans l'Hirondelle, touten se piquant les doigts à leurs poils durs.Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à balustradepour tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu;ils s'apercevaient soignant leurs fleurs à leur fenêtre.Parmi les fenêtres du village, il y en avait une encore plussouvent occupée; car, le dimanche, depuis le matin jusqu'à lanuit, et chaque après-midi, si le temps était clair, on voyait àla lucarne d'un grenier le profil maigre de M. Binet penché surson tour, dont le ronflement monotone s'entendait jusqu'au Liond'orUn soir, en rentrant, Léon trouva dans sa chambre un tapis develours et de laine avec des feuillages sur fond pâle, il appelamadame Homais, M Homais, Justin, les enfants, la cuisinière, il enparla à son patron; tout le monde désira connaître ce tapis;pourquoi la femme du médecin faisait-elle au clerc desgénérosités? Cela parut drôle, et l'on pensa définitivementqu'elle devait être sa bonne amie.Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans cesse de sescharmes et de son esprit, si bien que Binet lui répondit une foisfort brutalement:-- Que m'importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa société!Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sadéclaration; et, toujours hésitant entre la crainte de luidéplaire et la honte d'être si pusillanime, il en pleurait dedécouragement et de désirs. Puis il prenait des décisionsénergiques; il écrivait des lettres qu'il déchirait, s'ajournait àdes époques qu'il reculait. Souvent il se mettait en marche, dansle projet de tout oser; mais cette résolution l'abandonnait bienvite en la présence d'Emma, et, quand Charles, survenant,l'invitait à monter dans son boc pour aller voir ensemble quelquemalade aux environs, il acceptait aussitôt, saluait Madame et s'enallait. Son mari, n'était-ce pas quelque chose d'elle?Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si ellel'aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avecde grands éclats et des fulgurations, -- ouragan des cieux quitombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme desfeuilles et emporte à l'abîme le coeur entier. Elle ne savait pasque, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand lesgouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sasécurité, lorsqu'elle découvrit subitement une lézarde dans lemur.VCe fut un dimanche de février, une après-midi qu'il neigeait.Ils étaient tous, M et madame Bovary, Homais et M. Léon, partisvoir, à une demi-lieue d'Yonville, dans la vallée, une filature delin que l'on établissait. L'apothicaire avait emmené avec luiNapoléon et Athalie, pour leur faire faire de l'exercice, etJustin les accompagnait, portant des parapluies sur son épaule.Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité Un grandespace de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tasde sable et de cailloux, quelques roues d'engrenage déjàrouillées, entourait un long bâtiment quadrangulaire que perçaientquantité de petites fenêtres. Il n'était pas achevé d'être bâti,et l'on voyait le ciel à travers les lambourdes de la toiture.Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêléd'épis faisait claquer au vent ses rubans tricolores.Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l'importance futurede cet établissement, supputait la force des planchers,l'épaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de n'avoir pasde canne métrique, comme M. Binet en possédait une pour son usageparticulier.Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur son épaule,et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans labrume, sa pâleur éblouissante; mais elle tourna la tête: Charlesétait là. Il avait sa casquette enfoncée sur ses sourcils, et sesdeux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visagequelque chose de stupide; son dos même, son dos tranquille étaitirritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toutela platitude du personnage.Pendant qu'elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritationune sorte de volupté dépravée, Léon s'avança d'un pas. Le froidqui le pâlissait semblait déposer sur sa figure une langueur plusdouce; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peulâche, laissait voir la peau; un bout d'oreille dépassait sous unemèche de cheveux, et son grand oeil bleu, levé vers les nuages,parut à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des montagnesoù le ciel se mire.-- Malheureux! s'écria tout à coup l'apothicaire.Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tasde chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont onl'accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis queJustin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Maisil eût fallu un couteau; Charles offrit le sien.-- Ah! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme unpaysan!Le givre tombait; et l'on s'en retourna vers Yonville.Madame Bovary, le soir, n'alla pas chez ses voisins, et, quandCharles fut parti, lorsqu'elle se sentit seule, le parallèlerecommença dans la netteté d'une sensation presque immédiate etavec cet allongement de perspective que le souvenir donne auxobjets. Regardant de son lit le feu clair qui brûlait, elle voyaitencore, comme là-bas, Léon debout, faisant plier d'une main sabadine et tenant de l'autre Athalie, qui suçait tranquillement unmorceau de glace. Elle le trouvait charmant; elle ne pouvait s'endétacher; elle se rappela ses autres attitudes en d'autres jours,des phrases qu'il avait dites, le son de sa voix, toute sapersonne; et elle répétait, en avançant ses lèvres comme pour unbaiser:-- Oui, charmant! charmant!... N'aime-t-il pas? se demanda-t-elle.Qui donc?... mais c'est moi!Toutes les preuves à la fois s'en étalèrent, son coeur bondit. Laflamme de la cheminée faisait trembler au plafond une clartéjoyeuse; elle se tourna sur le dos en s'étirant les bras.Alors commença l'éternelle lamentation: «Oh! si le ciel l'avaitvoulu! Pourquoi n'est-ce pas? Qui empêchait donc?...»Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l'air de s'éveiller, et,comme il fit du bruit en se déshabillant, elle se plaignit de lamigraine; puis demanda nonchalamment ce qui s'était passé dans lasoirée.-- M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure.Elle ne put s'empêcher de sourire, et elle s'endormit l'âmeremplie d'un enchantement nouveau.Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite du sieurLheureux, marchand de nouveautés. C'était un homme habile que ceboutiquier,Né Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde méridionalede cautèle cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe,semblait teinte par une décoction de réglisse claire, et sachevelure blanche rendait plus vif encore l'éclat rude de sespetits yeux noirs. On ignorait ce qu'il avait été jadis:porteballe, disaient les uns, banquier à Routot, selon les autres.Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il faisait, de tête, des calculscompliqués, à effrayer Binet lui-même. Poli jusqu'àl'obséquiosité, il se tenait toujours les reins à demi courbés,dans la position de quelqu'un qui salue ou qui invite.Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d'un crêpe, ilposa sur la table un carton vert, et commença par se plaindre àMadame, avec force civilités, d'être resté jusqu'à ce jour sansobtenir sa confiance. Une pauvre boutique comme la sienne n'étaitpas faite pour attirer une élégante; il appuya sur le mot. Ellen'avait pourtant, qu'à commander, et il se chargerait de luifournir ce qu'elle voudrait, tant en mercerie que lingerie,bonneterie ou nouveautés; car il allait à la ville quatre fois parmois, régulièrement. Il était en relation avec les plus fortesmaisons. On pouvait parler de lui aux Trois Frères, à la Barbed'or ou au Grand Sauvage, tous ces messieurs le connaissaientcomme leur poche! Aujourd'hui donc, il venait montrer à Madame, enpassant, différents articles qu'il se trouvait avoir, grâce à uneoccasion des plus rares. Et il retira de la boîte une demi-douzaine de cols brodés.Madame Bovary les examina.-- Je n'ai besoin de rien, dit-elle.Alors M. Lheureux exhiba délicatement trois écharpes algériennes,plusieurs paquets d'aiguilles anglaises, une paire de pantouflesen paille, et, enfin, quatre coquetiers en coco, ciselés à jourpar des forçats. Puis, les deux mains sur la table, le cou tendu,la taille penchée; il suivait, bouche béante, le regard d'Emma,qui se promenait indécis parmi ces marchandises. De temps à autrecomme pour en chasser la poussière, il donnait un coup d'ongle surla soie des écharpes, dépliées, dans toute leur longueur; et ellesfrémissaient avec un bruit léger, en faisant, à la lumièreverdâtre du crépuscule, scintiller, comme de petites étoiles, lespaillettes d'or de leur tissu.-- Combien coûtent-elles?--Une misère, répondit-il, une, misère; mais rien ne presse; quandvous voudrez; nous ne sommes pas des juifs!Elle réfléchit quelques instants, et finit encore, par remercierM. Lheureux, qui répliqua sans s'émouvoir.-- Eh bien; nous nous entendrons plus tard; avec les dames je mesuis toujours arrangé, si ce n'est avec la mienne, cependant!Emma sourit.-- C'était pour vous dire, reprit-il d'un air bonhomme après saplaisanterie, que ce n'est pas l'argent qui m'inquiète... Je vousen donnerais, s'il le fallait.Elle eut un geste de surprise.-- Ah! fit-il vivement et à voix basse, je n'aurais pas besoind'aller loin pour vous en trouver; comptez-y!Et il se mit à demander des nouvelles du père Tellier, le maîtredu Café Français, que M. Bovary soignait alors.-- Qu'est-ce qu'il a donc, le père Tellier?... Il tousse qu'il ensecoue toute sa maison, et j'ai bien peur que prochainement il nelui faille plutôt un paletot de sapin qu'une camisole de flanelle?Il a fait tant de bamboches quand il était jeune! Ces gens-là,madame, n'avaient pas le moindre ordre! il s'est calciné avecl'eau-de-vie! Mais c'est fâcheux tout de même de voir uneconnaissance s'en aller.Et, tandis qu'il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur laclientèle du médecin.-- C'est le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreauxavec une figure rechignée, qui est la cause de ces maladies-là!Moi aussi, je ne me sens pas en mon assiette; il faudra même un deces jours que je vienne consulter Monsieur, pour une douleur quej'ai dans le dos. Enfin, au revoir, madame Bovary; à votredisposition; serviteur très humble!Et il referma la porte doucementEmma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin du feu, sur unplateau; elle fut longue à manger; tout lui sembla bon.-- Comme j'ai été sage! se disait-elle en songeant aux écharpes.Elle entendit des pas dans l'escalier: c'était Léon. Elle se leva,et prit sur la commode; parmi des torchons à ourler, le premier dela pile. Elle semblait fort occupée quand il parut.La conversation fut languissante, madame Bovary l'abandonnant àchaque minute, tandis qu'il demeurait lui-même comme toutembarrassé. Assis sur une chaise basse, près de la cheminée, ilfaisait tourner dans ses doigts l'étui d'ivoire; elle poussait sonaiguille, ou, de temps à autre, avec son ongle, fronçait les plisde la toile. Elle ne parlait pas; il se taisait, captivé par sonsilence, comme il l'eût été par ses paroles.-- Pauvre garçon! pensait-elle.-- En quoi lui déplais-je? se demandait-il.Léon, cependant, finit par dire qu'il devait, un de ces jours,aller à Rouen, pour une affaire de son étude...-- Votre abonnement de musique est terminé, dois-je le reprendre?-- Non, répondit-elle.-- Pourquoi?-- Parce que...Et, pinçant ses lèvres, elle tira lentement une longue aiguilléede fil gris.Cet ouvrage irritait Léon. Les doigts d'Emma semblaient s'yécorcher par le bout; il lui vint en tête une phrase galante, maisqu'il ne risqua pas.-- Vous l'abandonnez donc? reprit-il.-- Quoi? dit-elle vivement; la musique? Ah! mon Dieu, oui! n'ai-jepas ma maison à tenir, mon mari à soigner, mille choses enfin,bien des devoirs qui passent auparavant!Elle regarda la pendule. Charles était en retard. Alors elle fitla soucieuse. Deux ou trois fois même elle répéta:-- Il est si bon!Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse à sonendroit l'étonna d'une façon désagréable; néanmoins il continuason éloge, qu'il entendait faire à chacun, disait-il, et surtoutau pharmacien.-- Ah! c'est un brave homme, reprit Emma.-- Certes, reprit le clerc:Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue fortnégligée leur apprêtait à rire ordinairement.-- Qu'est-ce que cela fait? interrompit Emma. Une bonne mère defamille ne s'inquiète pas de sa toilette.Puis elle retomba dans son silence.Il en fut de même les jours suivants; ses discours, ses manières,tout changea. On la vit prendre à coeur son ménage, retourner àl'église régulièrement et tenir sa servante avec plus de sévérité.Elle retira Berthe de nourrice. Félicité l'amenait quand il venaitdes visites, et madame Bovary la déshabillait afin de faire voirses membres. Elle déclarait adorer les enfants; c'était saconsolation, sa joie, sa folie, et elle accompagnait ses caressesd'expansions lyriques, qui, à d'autres qu'à des Yonvillais,eussent rappelé la Sachette de Notre-Dame de Paris.Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres sespantoufles à chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus dedoublure, ni ses chemises de boutons, et même il y avait plaisir àconsidérer dans l'armoire tous les bonnets de coton rangés parpiles égales. Elle ne rechignait plus, comme autrefois, à fairedes tours dans le jardin; ce qu'il proposait était toujoursconsenti, bien qu'elle ne devinât pas les volontés auxquelles ellese soumettait sans un murmure; -- et lorsque Léon le voyait aucoin du feu, après le dîner, les deux mains sur son ventre, lesdeux pieds sur les chenets, la joue rougie par la digestion, lesyeux humides de bonheur, avec l'enfant qui se traînait sur letapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus le dossier dufauteuil venait le baiser au front:-- Quelle folie! se disait-il, et comment arriver jusqu'à elle?Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que touteespérance, même la plus vague, l'abandonna.Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditionsextraordinaires. Elle se dégagea, pour lui, des qualitéscharnelles dont il n'avait rien à obtenir; et elle alla, dans soncoeur, montant toujours et s'en détachant, à la manière magnifiqued'une apothéose qui s'envole. C'était un de ces sentiments pursqui n'embarrassent pas l'exercice de la vie, que l'on cultiveparce qu'ils sont rares; et dont la perte affligerait plus que lapossession n'est réjouissante.Emma maigrit, ses joues pâlirent, sa figure s'allongea. Avec sesbandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa démarched'oiseau, et toujours silencieuse maintenant, ne semblait-elle pastraverser l'existence en y touchant à peine, et porter au front lavague empreinte de quelque prédestination sublime? Elle était sitriste et si calme, si douce à la fois et si réservée, que l'on sesentait près d'elle pris par un charme glacial, comme l'onfrissonne dans les églises sous le parfum des fleurs mêlé au froiddes marbres. Les autres même n'échappaient point à cetteséduction. Le pharmacien disait:-- C'est une femme de grands moyens et qui ne serait pas déplacéedans une sous-préfecture.Les bourgeoises admiraient son économie, les clients sa politesse,les pauvres sa charité.Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine. Cetterobe aux plis droits cachait un coeur bouleversé, et ces lèvres sipudiques n'en racontaient pas la tourmente. Elle était amoureusede Léon, et elle recherchait la solitude, afin de pouvoir plus àl'aise se délecter en son image. La vue de sa personne troublaitla volupté de cette méditation. Emma palpitait au bruit de sespas; puis, en sa présence, l'émotion tombait, et il ne lui restaitensuite qu'un immense étonnement qui se finissait en tristesse.Léon ne savait pas, lorsqu'il sortait de chez elle désespéré,qu'elle se levait derrière lui afin de le voir dans la rue. Elles'inquiétait de ses démarches, elle épiait son visage; elleinventa toute une histoire pour trouver prétexte à visiter sachambre. La femme du pharmacien lui semblait bien heureuse dedormir sous le même toit; et ses pensées continuellements'abattaient sur cette maison, comme les pigeons du Lion d'or quivenaient tremper là, dans les gouttières, leurs pattes roses etleurs ailes blanches. Mais plus Emma s'apercevait de son amour,plus elle le refoulait, afin qu'il ne parût pas, et pour lediminuer. Elle aurait voulu que Léon s'en doutât; et elleimaginait des hasards, des catastrophes qui l'eussent facilité. Cequi la retenait, sans doute, c'était la paresse ou l'épouvante, etla pudeur aussi. Elle songeait qu'elle l'avait repoussé trop loin,qu'il n'était plus temps, que tout était perdu. Puis l'orgueil, lajoie de se dire: «je suis vertueuse», et de se regarder dans laglace en prenant des poses résignées, la consolait un peu dusacrifice qu'elle croyait faire.Alors, les appétits de la chair, les convoitises d'argent et lesmélancolies de la passion, tout se confondit dans une mêmesouffrance; -- et, au lieu d'en détourner sa pensée; elle l'yattachait davantage, s'excitant à la douleur et en cherchantpartout les occasions. Elle s'irritait d'un plat mal servi oud'une porte entrebâillée, gémissait du velours qu'elle n'avaitpas, du bonheur qui lui manquait, de ses rêves trop hauts, de samaison trop étroite.Ce qui l'exaspérait, c'est que Charles n'avait pas l'air de sedouter de son supplice. La conviction où il était de la rendreheureuse lui semblait une insulte imbécile, et sa sécurité, là-dessus, de l'ingratitude. Pour qui donc était-elle sage? N'était-il pas, lui, obstacle à toute félicité, la cause de toute misère,et comme l'ardillon pointu de cette courroie complexe qui labouclait de tous côtés?Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultaitde ses ennuis, et chaque effort pour l'amoindrir ne servait qu'àl'augmenter; car cette peine inutile s'ajoutait aux autres motifsde désespoir et contribuait encore plus à l'écartement. Sa propredouceur à elle-même lui donnait des rébellions. La médiocritédomestique la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendressematrimoniale en des désirs adultères. Elle aurait voulu queCharles la battît, pour pouvoir plus justement le détester, s'envenger. Elle s'étonnait parfois des conjectures atroces qui luiarrivaient à la pensée; et il fallait continuer à sourire,s'entendre répéter qu'elle était heureuse, faire semblant del'être, le laisser croire!Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie. Destentations la prenaient de s'enfuir avec Léon, quelque part, bienloin, pour essayer une destinée nouvelle; mais aussitôt ils'ouvrait dans son âme un gouffre vague, plein d'obscurité.-- D'ailleurs, il ne m'aime plus, pensait-elle; que devenir? quelsecours attendre, quelle consolation, quel allégement?Elle restait brisée, haletante, inerte, sanglotant à voix basse etavec des larmes qui coulaient.-- Pourquoi ne point le dire à Monsieur? lui demandait ladomestique, lorsqu'elle entrait pendant ces crises.-- Ce sont les nerfs, répondait Emma; ne lui en parle pas, tul'affligerais.-- Ah! oui, reprenait Félicité, vous êtes justement comme laGuérine, la fille au père Guérin, le pêcheur du Pollet, que j'aiconnue à Dieppe, avant de venir chez vous. Elle était si triste,si triste, qu'à la voir debout sur le seuil de sa maison, ellevous faisait l'effet d'un drap d'enterrement tendu devant laporte. Son mal, à ce qu'il paraît, était une manière de brouillardqu'elle avait dans la tête, et les médecins n'y pouvaient rien, nile curé non plus. Quand ça la prenait trop fort, elle s'en allaittoute seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant de ladouane, en faisant sa tournée, souvent la trouvait étendue à platventre et pleurant sur les galets. Puis, après son mariage, ça luia passé, dit-on.-- Mais, moi, reprenait Emma, c'est après le mariage que ça m'estvenu.VIUn soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, ellevenait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis,elle entendit tout à coup sonner l'Angelus.On était au commencement d'avril, quand les primevères sontécloses; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées,et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilettepour les fêtes de l'été. Par les barreaux de la tonnelle et audelà tout alentour, on voyait la rivière dans la prairie, où elledessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soirpassait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurscontours d'une teinte violette, plus pâle et plus transparentequ'une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, desbestiaux marchaient; on n'entendait ni leurs pas, ni leursmugissements; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans lesairs sa lamentation pacifique.À ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dansses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela lesgrands chandeliers, qui dépassaient sur l'autel les vases pleinsde fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu, commeautrefois, être encore confondue dans la longue ligne des voilesblancs, que marquaient de noir ça et là les capuchons raides desbonnes soeurs inclinées sur leur prie-Dieu; le dimanche, à lamesse, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visagede la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens quimontait. Alors un attendrissement la saisit; elle se sentit molleet tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans latempête; et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'acheminavers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvuqu'elle y absorbât son âme et que l'existence entière y disparût.Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui s'en revenait;car, pour ne pas rogner la journée, il préférait interrompre sabesogne puis la reprendre, si bien qu'il tintait l'Angelus selonsa commodité. D'ailleurs, la sonnerie, faite plus tôt, avertissaitles gamins de l'heure du catéchisme.Déjà quelques-uns, qui se trouvaient arrivés, jouaient aux billessur les dalles du cimetière. D'autres, à califourchon sur le mur,agitaient leurs jambes, en fauchant avec leurs sabots les grandesorties poussées entre la petite enceinte et les dernières tombes.C'était la seule place qui fût verte; tout le reste n'était quepierres, et couvert continuellement d'une poudre fine, malgré lebalai de la sacristie.Les enfants en chaussons couraient là comme sur un parquet faitpour eux, et on entendait les éclats de leurs voix à travers lebourdonnement de la cloche. Il diminuait avec les oscillations dela grosse corde qui, tombant des hauteurs du clocher, traînait àterre par le bout. Des hirondelles passaient en poussant de petitscris, coupaient l'air au tranchant de leur vol, et rentraient vitedans leurs nids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond del'église, une lampe brûlait, c'est-à-dire une mèche de veilleusedans un verre suspendu. Sa lumière, de loin, semblait une tacheblanchâtre qui tremblait sur l'huile. Un long rayon de soleiltraversait toute la nef et rendait plus sombres encore les bas-côtés et les angles.-- Où est le curé? demanda madame Bovary à un jeune garçon quis'amusait à secouer le tourniquet dans son trou trop lâche.-- Il va venir, répondit-il.En effet, la porte du presbytère grinça, l'abbé Bournisien parut;les enfants, pêle-mêle, s'enfuirent dans l'église.-- Ces polissons-là! murmura l'ecclésiastique, toujours les mêmes!Et, ramassant un catéchisme en lambeaux qu'il venait de heurteravec son pied:-- Ça ne respecte rien!Mais, dès qu'il aperçut madame Bovary:-- Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas.Il fourra le catéchisme dans sa poche et s'arrêta, continuant àbalancer entre deux doigts la lourde clef de la sacristie.La lueur du soleil couchant qui frappait, en plein son visagepâlissait le lasting de sa soutane, luisante sous les coudes,effiloquée par le bas. Des taches de graisse et de tabac suivaientsur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et ellesdevenaient plus nombreuses en s'écartant de son rabat, oùreposaient les plis abondants de sa peau rouge; elle était seméede macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sabarbe grisonnante. Il venait de dîner et respirait bruyamment.-- Comment vous portez-vous? ajouta-t-il.-- Mal, répondit Emma; je souffre.-- Eh bien, moi aussi, reprit l'ecclésiastique. Ces premièreschaleurs, n'est-ce pas, vous amollissent étonnamment? Enfin, quevoulez-vous! nous sommes nés pour souffrir, comme dit saint Paul.Mais, M. Bovary, qu'est-ce qu'il en pense?-- Lui! fit-elle avec un geste de dédain.-- Quoi! répliqua le bonhomme tout étonné, il ne vous ordonne pasquelque chose?-- Ah! dit Emma, ce ne sont pas les remèdes de la terre qu'il mefaudrait.Mais le curé, de temps à autre, regardait dans l'église, où tousles gamins agenouillés se poussaient de l'épaule, et tombaientcomme des capucins de cartes.-- Je voudrais savoir..., reprit-elle.-- Attends, attends, Riboudet, cria l'ecclésiastique d'une voixcolère, je m'en vas aller te chauffer les oreilles, mauvaisgalopin!Puis, se tournant vers Emma:-- C'est le fils de Boudet le charpentier; ses parents sont à leuraise et lui laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendraitvite, s'il le voulait, car il est plein d'esprit. Et moiquelquefois, par plaisanterie, je l'appelle donc Riboudet (commela côte que l'on prend pour aller à Maromme), et je dis même: monRiboudet. Ah! ah! Mont-Riboudet! L'autre jour, j'ai rapporté cemot-là à Monseigneur, qui en a ri... il a daigné en rire. -- EtM. Bovary, comment va-t-il?Elle semblait ne pas entendre. Il continua:-- Toujours fort occupé, sans doute? car nous sommes certainement,lui et moi, les deux personnes de la paroisse qui avons le plus àfaire. Mais lui, il est le médecin des corps, ajouta-t-il avec unrire épais, et moi, je le suis des âmes!Elle fixa sur le prêtre des yeux suppliants.-- Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les misères.-- Ah! ne m'en parlez pas, madame Bovary! Ce matin même, il afallu que j'aille dans le Bas-Diauville pour une vache qui avaitl'enfle; ils croyaient que c'était un sort. Toutes leurs vaches,je ne sais comment... Mais, pardon! Longuermarre et Boudet! sac àpapier! voulez-vous bien finir!Et, d'un bond, il s'élança dans l'église.Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre,grimpaient sur le tabouret du chantre, ouvraient le missel; etd'autres, à pas de loup, allaient se hasarder bientôt jusque dansle confessionnal. Mais le curé, soudain, distribua sur tous unegrêle de soufflets. Les prenant par le collet de la veste, il lesenlevait de terre et les reposait à deux genoux sur les pavés duchoeur, fortement, comme s'il eût voulu les y planter.-- Allez, dit-il quand il fut revenu près d'Emma, et en déployantson large mouchoir d'indienne, dont il mit un angle entre sesdents, les cultivateurs sont bien à plaindre!-- Il y en a d'autres, répondit-elle.-- Assurément! les ouvriers des villes, par exemple.-- Ce ne sont pas eux...-- Pardonnez-moi! j'ai connu là de pauvres mères de famille, desfemmes vertueuses, je vous assure, de véritables saintes, quimanquaient même de pain.-- Mais celles, reprit Emma (et les coins de sa bouche setordaient en parlant), celles, monsieur le curé, qui ont du pain,et qui n'ont pas...-- De feu l'hiver, dit le prêtre.-- Eh! qu'importe?-- Comment! qu'importe? Il me semble, à moi, que lorsqu'on estbien chauffé, bien nourri..., car enfin...-- Mon Dieu! mon Dieu! soupirait-elle.-- Vous vous trouvez gênée? fit-il, en s'avançant d'un airinquiet; c'est la digestion, sans doute? Il faut rentrer chezvous, madame Bovary, boire un peu de thé; ça vous fortifiera, oubien un verre d'eau fraîche avec de la cassonade.-- Pourquoi?Et elle avait l'air de quelqu'un qui se réveille d'un songe.-- C'est que vous passiez la main sur votre front. J'ai cru qu'unétourdissement vous prenait.Puis, se ravisant:-- Mais vous me demandiez quelque chose? Qu'est-ce donc? Je nesais plus.-- Moi? Rien..., rien..., répétait Emma.Et son regard, qu'elle promenait autour d'elle, s'abaissalentement sur le vieillard à soutane. Ils se considéraient tousles deux, face à face, sans parler.-- Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais ledevoir avant tout, vous savez; il faut que j'expédie mesgarnements. Voilà les premières communions qui vont venir. Nousserons encore surpris, j'en ai peur! Aussi, à partir del'Ascension, je les tiens recta tous les mercredis une heure deplus. Ces pauvres enfants! on ne saurait les diriger trop tôt dansla voie du Seigneur, comme, du reste, il nous l'a recommandé lui-même par la bouche de son divin Fils... Bonne santé, madame; mesrespects à monsieur votre mari!Et il entra dans l'église, en faisant dès la porte unegénuflexion.Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des bancs,marchant à pas lourds, la tête un peu penchée sur l'épaule, etavec ses deux mains entrouvertes, qu'il portait en dehors.Puis elle tourna sur ses talons, tout d'un bloc comme une statuesur un pivot, et prit le chemin de sa maison. Mais la grosse voixdu curé, la voix claire des gamins arrivaient encore à son oreilleet continuaient derrière elle:-- Êtes-vous chrétien?-- Oui, je suis chrétien.-- Qu'est-ce qu'un chrétien?-- C'est celui qui, étant baptisé..., baptisé..., baptisé.Elle monta les marches de son escalier en se tenant à la rampe,et, quand elle fut dans sa chambre, se laissa tomber dans unfauteuil.Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement avec desondulations. Les meubles à leur place semblaient devenus plusimmobiles et se perdre dans l'ombre comme dans un océan ténébreux.La cheminée était éteinte, la pendule battait toujours, et Emmavaguement s'ébahissait à ce calme des choses, tandis qu'il y avaiten elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et latable à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur sesbottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pourlui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.-- Laisse-moi! dit celle-ci en l'écartant avec la main.La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux;et, s'y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros oeilbleu, pendant qu'un filet de salive pure découlait de sa lèvre surla soie du tablier.-- Laisse-moi! répéta la jeune femme tout irritée.Sa figure épouvanta l'enfant, qui se mit à crier.-- Eh! laisse-moi donc! fit-elle en la repoussant du coude.Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère decuivre; elle s'y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary seprécipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appelala servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à semaudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure du dîner, ilrentrait.-- Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille:voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.Charles la rassura, le cas n'était point grave, et il allachercher du diachylum.Madame Bovary ne descendit, pas dans la salle; elle voulutdemeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemplantdormir, ce qu'elle conservait d'inquiétude se dissipa par degrés,et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s'êtretroublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, nesanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevaitinsensiblement la couverture de coton. De grosses larmess'arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, quilaissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées; lesparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peautendue.-- C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant estlaide!Quand Charles, à onze heures du soir, revint de la pharmacie (oùil avait été remettre, après le dîner, ce qui lui restait dudiachylum), il trouva sa femme debout auprès du berceau.-- Puisque je t'assure que ce ne sera rien, dit-il en la baisantau front; ne te tourmente pas, pauvre chérie, tu te rendrasmalade!Il était resté longtemps chez l'apothicaire. Bien qu'il ne s'y fûtpas montré fort ému, M. Homais, néanmoins, s'était efforcé de leraffermir, de lui remonter le moral.Alors on avait causé des dangers divers qui menaçaient l'enfanceet de l'étourderie des domestiques. Madame Homais en savaitquelque chose, ayant encore sur la poitrine les marques d'uneécuellée de braise qu'une cuisinière, autrefois, avait laisséetomber dans son sarrau. Aussi ces bons parents prenaient-ilsquantité de précautions. Les couteaux jamais n'étaient affilés, niles appartements cirés. Il y avait aux fenêtres des grilles en feret aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgréleur indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillantderrière eux; au moindre rhume, leur père les bourrait depectoraux, et jusqu'à plus de quatre ans ils portaient tous,impitoyablement, des bourrelets matelassés. C'était, il est vrai,une manie de madame Homais; son époux en était intérieurementaffligé, redoutant pour les organes de l'intellect les résultatspossibles d'une pareille compression, et il s'échappait jusqu'àlui dire:--Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos?Charles, cependant, avait essayé plusieurs fois d'interrompre laconversation.-- J'aurais à vous entretenir, avait-il soufflé bas à l'oreille duclerc, qui se mit à marcher devant lui dans l'escalier.-- Se douterait-il de quelque chose? se demandait Léon. Il avaitdes battements de coeur et se perdait en conjectures.Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-même àRouen quels pouvaient être les prix d'un beau daguerréotype;c'était une surprise sentimentale qu'il réservait à sa femme, uneattention fine, son portrait en habit noir. Mais il voulaitauparavant savoir à quoi s'en tenir; ces démarches ne devaient pasembarrasser M. Léon, puisqu'il allait à la ville toutes lessemaines, à peu près.Dans quel but? Homais soupçonnait là-dessous quelque histoire dejeune homme, une intrigue. Mais il se trompait; Léon nepoursuivait aucune amourette. Plus que jamais il était triste, etmadame Lefrançois s'en apercevait bien à la quantité de nourriturequ'il laissait maintenant sur son assiette. Pour en savoir pluslong, elle interrogea le percepteur; Binet répliqua, d'un tonrogue, qu'il n'était point payé par la police.Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier; carsouvent Léon se renversait sur sa chaise en écartant les bras, etse plaignait vaguement de l'existence.-- C'est que vous ne prenez point assez de distractions, disait lepercepteur.-- Lesquelles?-- Moi, à votre place, j'aurais un tour!-- Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc.-- Oh! c'est vrai! faisait l'autre en caressant sa mâchoire, avecun air de dédain mêlé de satisfaction.Léon était las d'aimer sans résultat; puis il commençait à sentircet accablement que vous cause la répétition de la même vie,lorsque aucun intérêt ne la dirige et qu'aucune espérance ne lasoutient. Il était si ennuyé d'Yonville et des Yonvillais, que lavue de certaines gens, de certaines maisons l'irritait à n'ypouvoir tenir; et le pharmacien, tout bonhomme qu'il était, luidevenait complètement insupportable. Cependant, la perspectived'une situation nouvelle l'effrayait autant qu'elle le séduisait.Cette appréhension se tourna vite en impatience, et Paris alorsagita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masquésavec le rire de ses grisettes. Puisqu'il devait y terminer sondroit, pourquoi ne partait-il pas? qui l'empêchait? Et il se mit àfaire des préparatifs intérieurs: il arrangea d'avance sesoccupations. Il se meubla, dans sa tête, un appartement. Il ymènerait une vie d'artiste! Il y prendrait des leçons de guitare!Il aurait une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles develours bleu! Et même il admirait déjà sur sa cheminée deuxfleurets en sautoir, avec une tête de mort et la guitare au-dessus.La chose difficile était le consentement de sa mère; rien pourtantne paraissait plus raisonnable. Son patron même l'engageait àvisiter une autre étude, où il pût se développer davantage.Prenant donc un parti moyen, Léon chercha quelque place de secondclerc à Rouen, n'en trouva pas, et écrivit enfin à sa mère unelongue lettre détaillée, où il exposait les raisons d'allerhabiter Paris immédiatement. Elle y consentit.Il ne se hâta point. Chaque jour, durant tout un mois, Hiverttransporta pour lui d'Yonville à Rouen, de Rouen à Yonville, descoffres, des valises, des paquets; et, quand Léon eut remonté sagarde-robe, fait rembourrer ses trois fauteuils, acheté uneprovision de foulards, pris en un mot plus de dispositions quepour un voyage autour du monde, il s'ajourna de semaine ensemaine, jusqu'à ce qu'il reçût une seconde lettre maternelle oùon le pressait de partir, puisqu'il désirait, avant les vacances,passer son examen.Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais pleura;Justin sanglotait; Homais, en homme fort, dissimula son émotion;il voulut lui-même porter le paletot de son ami jusqu'à la grilledu notaire, qui emmenait Léon à Rouen dans sa voiture. Ce dernieravait juste le temps de faire ses adieux à M. Bovary.Quand il fut au haut de l'escalier, il s'arrêta, tant il sesentait hors d'haleine. À son entrée, madame Bovary se levavivement.-- C'est encore moi! dit Léon.-- J'en étais sûre!Elle se mordit les lèvres, et un flot de sang lui courut sous lapeau, qui se colora tout en rose, depuis la racine des cheveuxjusqu'au bord de sa collerette. Elle restait debout, s'appuyant del'épaule contre la boiserie.-- Monsieur n'est donc pas là? reprit-il.-- Il est absent.Elle répéta:-- Il est absent.Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent; et leurs pensées,confondues dans la même angoisse, s'étreignaient étroitement,comme deux poitrines palpitantes.-- Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon.Emma descendit quelques marches, et elle appela Félicité.Il jeta vite autour de lui un large coup d'oeil qui s'étala surles murs, les étagères, la cheminée, comme pour pénétrer tout,emporter tout.Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait aubout d'une ficelle un moulin à vent la tête en bas.Léon la baisa sur le cou à plusieurs reprises.-- Adieu, pauvre enfant! adieu, chère petite, adieu! Et il laremit à sa mère.-- Emmenez-la, dit celle-ci.Ils restèrent seuls.Madame Bovary, le dos tourné, avait la figure posée contre uncarreau; Léon tenait sa casquette à la main et la battaitdoucement le long de sa cuisse.-- Il va pleuvoir, dit Emma.-- J'ai un manteau, répondit-il.-- Ah!Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant. Lalumière y glissait comme sur un marbre, jusqu'à la courbe dessourcils, sans que l'on pût savoir ce qu'Emma regardait àl'horizon ni ce qu'elle pensait au fond d'elle-même.-- Allons, adieu! soupira-t-il.Elle releva sa tête d'un mouvement brusque:-- Oui, adieu..., partez!Ils s'avancèrent l'un vers l'autre; il tendit la main, ellehésita.-- À l'anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout ens'efforçant de rire.Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de tout sonêtre lui semblait descendre dans cette paume humide.Puis il ouvrit la main; leurs yeux se rencontrèrent encore, et ildisparut.Quand il fut sous les halles, il s'arrêta, et il se cacha derrièreun pilier, afin de contempler une dernière fois cette maisonblanche avec ses quatre jalousies vertes. Il crut voir une ombrederrière la fenêtre, dans la chambre; mais le rideau, sedécrochant de la patère comme si personne n'y touchait, remualentement ses longs plis obliques, qui d'un seul bond s'étalèrenttous, et il resta droit, plus immobile qu'un mur de plâtre. Léonse mit à courir.Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et àcôté un homme en serpillière qui tenait le cheval. Homais etM. Guillaumin causaient ensemble. On l'attendait.-- Embrassez-moi, dit l'apothicaire les larmes aux yeux. Voilàvotre paletot, mon bon ami; prenez garde au froid! Soignez-vous!ménagez-vous!-- Allons, Léon, en voiture! dit le notaire.Homais se pencha sur le garde-crotte, et d'une voix entrecoupéepar les sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes:-- Bon voyage!-- Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout! Ils partirent, etHomais s'en retourna.Madame Bovary avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elleregardait les nuages.Ils s'amoncelaient au couchant du côté de Rouen, et roulaient viteleurs volutes noires, d'où dépassaient par derrière les grandeslignes du soleil, comme les flèches d'or d'un trophée suspendu,tandis que le reste du ciel vide avait la blancheur d'uneporcelaine. Mais une rafale de vent fit se courber les peupliers,et tout à coup la pluie tomba; elle crépitait sur les feuillesvertes. Puis le soleil reparut, les poules chantèrent, desmoineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et lesflaques d'eau sur le sable emportaient en s'écoulant les fleursroses d'un acacia.-- Ah! qu'il doit être loin déjà! pensa-t-elle.M. Homais, comme de coutume, vint à six heures et demie, pendantle dîner.-- Eh bien, dit-il en s'asseyant, nous avons donc tantôt embarquénotre jeune homme?-- Il paraît! répondit le médecin.Puis, se tournant sur sa chaise:-- Et quoi de neuf chez vous?-- Pas grand-chose. Ma femme, seulement, a été, cette après-midi,un peu émue. Vous savez, les femmes, un rien les trouble! lamienne surtout! Et l'on aurait tort de se révolter là contre,puisque leur organisation nerveuse est beaucoup plus malléable quela nôtre.-- Ce pauvre Léon! disait Charles, comment va-t-il vivre àParis?... S'y accoutumera-t-il?Madame Bovary soupira.-- Allons donc! dit le pharmacien en claquant de la langue, lesparties fines chez le traiteur! les bals masqués! le champagne!tout cela va rouler, je vous assure.-- Je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.-- Ni moi! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudrapourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite.Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans lequartier Latin, avec les actrices! Du reste, les étudiants sontfort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talentd'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y amême des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennentamoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions defaire de très beaux mariages.-- Mais, dit le médecin, j'ai peur pour lui que... là-bas...-- Vous avez raison, interrompit l'apothicaire, c'est le revers dela médaille! et l'on y est obligé continuellement d'avoir la mainposée sur son gousset. Ainsi, vous êtes dans un jardin public, jesuppose; un quidam se présente, bien mis, décoré même, et qu'onprendrait pour un diplomate; il vous aborde; vous causez; ils'insinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre chapeau.Puis on se lie davantage; il vous mène au café, vous invite àvenir dans sa maison de campagne, vous fait faire, entre deuxvins, toutes sortes de connaissances, et, les trois quarts dutemps ce n'est que pour flibuster votre bourse ou vous entraîneren des démarches pernicieuses.-- C'est vrai, répondit Charles; mais je pensais surtout auxmaladies, à la fièvre typhoïde, par exemple, qui attaque lesétudiants de la province.Emma tressaillit.-- À cause du changement de régime, continua le pharmacien, et dela perturbation qui en résulte dans l'économie générale. Et puis,l'eau de Paris, voyez-vous! les mets de restaurateurs, toutes cesnourritures épicées finissent par vous échauffer le sang et nevalent pas, quoi qu'on en dise, un bon pot-au-feu. J'ai toujours,quant à moi, préféré la cuisine bourgeoise: c'est plus sain!Aussi, lorsque j'étudiais à Rouen la pharmacie, je m'étais mis enpension dans une pension; je mangeais avec les professeurs.Et il continua donc à exposer ses opinions générales et sessympathies personnelles, jusqu'au moment où Justin vint lechercher pour un lait de poule qu'il fallait faire.-- Pas un instant de répit! s'écria-t-il, toujours à la chaîne! Jene peux sortir une minute! Il faut, comme un cheval de labour,être à suer sang et eau! Quel collier de misère!Puis, quand il fut sur la porte:-- À propos, dit-il, savez-vous la nouvelle?-- Quoi donc?-- C'est qu'il est fort probable, reprit Homais en dressant sessourcils et en prenant une figure des plus sérieuses, que lescomices agricoles de la Seine-Inférieure se tiendront cette annéeà Yonville-l'Abbaye. Le bruit, du moins, en circule. Ce matin, lejournal en touchait quelque chose. Ce serait pour notrearrondissement de la dernière importance! Mais nous en causeronsplus tard. J'y vois, je vous remercie; Justin a la lanterne.VIILe lendemain fut, pour Emma, une journée funèbre. Tout lui parutenveloppé par une atmosphère noire qui flottait confusément surl'extérieur des choses, et le chagrin s'engouffrait dans son âmeavec des hurlements doux, comme fait le vent d'hiver dans leschâteaux abandonnés. C'était cette rêverie que l'on a sur ce quine reviendra plus, la lassitude qui vous prend après chaque faitaccompli, cette douleur enfin que vous apportent l'interruption detout mouvement accoutumé, la cessation brusque d'une vibrationprolongée.Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrillestourbillonnaient dans sa tête, elle avait une mélancolie morne, undésespoir engourdi. Léon réapparaissait plus grand, plus beau,plus suave, plus vague; quoiqu'il fût séparé d'elle, il ne l'avaitpas quittée, il était là, et les murailles de la maison semblaientgarder son ombre. Elle ne pouvait détacher sa vue de ce tapis oùil avait marché, de ces meubles vides où il s'était assis. Larivière coulait toujours, et poussait lentement ses petits flotsle long de la berge glissante. Ils s'y étaient promenés bien desfois, à ce même murmure des ondes, sur les cailloux couverts demousse. Quels bons soleils ils avaient eus! quelles bonnes après-midi, seuls, à l'ombre, dans le fond du jardin! Il lisait touthaut, tête nue, posé sur un tabouret de bâtons secs; le vent fraisde la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucinesde la tonnelle... Ah! il était parti, le seul charme de sa vie, leseul espoir possible d'une félicité! Comment n'avait-elle passaisi ce bonheur-là, quand il se présentait! Pourquoi ne l'avoirpas retenu à deux mains, à deux genoux, quand il voulait s'enfuir?Et elle se maudit de n'avoir pas aimé Léon; elle eut soif de seslèvres. L'envie la prit de courir le rejoindre, de se jeter dansses bras, de lui dire: «C'est moi, je suis à toi!» Mais Emmas'embarrassait d'avance aux difficultés de l'entreprise, et sesdésirs, s'augmentant d'un regret, n'en devenaient que plus actifs.Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui; ily pétillait plus fort que, dans un steppe de Russie, un feu devoyageurs abandonné sur la neige. Elle se précipitait vers lui,elle se blottissait contre, elle remuait délicatement ce foyerprès de s'éteindre, elle allait cherchant tout autour d'elle cequi pouvait l'aviver davantage; et les réminiscences les pluslointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu'elleéprouvait avec ce qu'elle imaginait, ses envies de volupté qui sedispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent commedes branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, lalitière domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisaitservir tout à réchauffer sa tristesse.Cependant les flammes s'apaisèrent, soit que la provision d'elle-même s'épuisât, ou que l'entassement fût trop considérable.L'amour, peu à peu, s'éteignit par l'absence, le regret s'étouffasous l'habitude; et cette lueur d'incendie qui empourprait sonciel pâle se couvrit de plus d'ombre et s'effaça par degrés. Dansl'assoupissement de sa conscience, elle prit même les répugnancesdu mari pour des aspirations vers l'amant, les brûlures de lahaine pour des réchauffements de la tendresse; mais, commel'ouragan soufflait toujours, et que la passion se consumajusqu'aux cendres, et qu'aucun secours ne vint, qu'aucun soleil neparut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle demeura perduedans un froid horrible qui la traversait.Alors les mauvais jours de Tostes recommencèrent. Elle s'estimaità présent beaucoup plus malheureuse: car elle avait l'expériencedu chagrin, avec la certitude qu'il ne finirait pas.Une femme qui s'était imposé de si grands sacrifices pouvait biense passer des fantaisies. Elle s'acheta un prie-Dieu gothique, etelle dépensa en un mois pour quatorze francs de citrons à senettoyer les ongles; elle écrivit à Rouen, afin d'avoir une robeen cachemire bleu; elle choisit chez Lheureux la plus belle de sesécharpes; elle se la nouait à la taille par-dessus sa robe dechambre; et, les volets fermés, avec un livre à la main, ellerestait étendue sur un canapé dans cet accoutrement.Souvent, elle variait sa coiffure: elle se mettait à la chinoise,en boucles molles, en nattes tressées; elle se fit une raie sur lecôté de la tête et roula ses cheveux en dessous, comme un homme.Elle voulut apprendre l'italien: elle acheta des dictionnaires,une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya deslectures sérieuses, de l'histoire et de la philosophie. La nuit,quelquefois, Charles se réveillait en sursaut, croyant qu'onvenait le chercher pour un malade:-- J'y vais, balbutiait-il.Et c'était le bruit d'une allumette qu'Emma frottait afin derallumer la lampe. Mais il en était de ses lectures comme de sestapisseries, qui, toutes commencées encombraient son armoire; elleles prenait, les quittait, passait à d'autres.Elle avait des accès, où on l'eût poussée facilement à desextravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, qu'elleboirait bien un grand demi-verre d'eau-de-vie, et, comme Charleseut la bêtise de l'en défier, elle avala l'eau-de-vie jusqu'aubout.Malgré ses airs évaporés (c'était le mot des bourgeoisesd'Yonville), Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et,d'habitude, elle gardait aux coins de la bouche cette immobilecontraction qui plisse la figure des vieilles filles et celle desambitieux déchus. Elle était pâle partout, blanche comme du linge;la peau du nez se tirait vers les narines, ses yeux vousregardaient d'une manière vague. Pour s'être découvert troischeveux gris sur les tempes, elle parla beaucoup de sa vieillesse.Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même, elle eut uncrachement de sang, et, comme Charles s'empressait, laissantapercevoir son inquiétude:-- Ah bah! répondit-elle, qu'est-ce que cela fait?Charles s'alla réfugier dans son cabinet; et il pleura, les deuxcoudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous latête phrénologique.Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurentensemble de longues conférences au sujet d'Emma.À quoi se résoudre? que faire, puisqu'elle se refusait à touttraitement?-- Sais-tu ce qu'il faudrait à ta femme? reprenait la mère Bovary.Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels! Si elleétait comme tant d'autres, contrainte à gagner son pain, ellen'aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d'un tas d'idéesqu'elle se fourre dans la tête, et du désoeuvrement où elle vit.-- Pourtant elle s'occupe, disait Charles.-- Ah! elle s'occupe! À quoi donc? À lire des romans, de mauvaislivres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquelson se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Maistout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu'un qui n'a pas dereligion finit toujours par tourner mal.Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans.L'entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s'en chargea:elle devait quand elle passerait par Rouen, aller en personne chezle loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait sesabonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si lelibraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur?Les adieux de la belle-mère et de la bru furent secs. Pendant lestrois semaines qu'elles étaient restées ensemble, elles n'avaientpas échangé quatre paroles, à part les informations et complimentsquand elles se rencontraient à table, et le soir avant de semettre au lit.Madame Bovary mère partit un mercredi, qui était jour de marché àYonville.La Place, dès le matin, était encombrée par une file de charrettesqui, toutes à cul et les brancards en l'air, s'étendaient le longdes maisons depuis l'église, jusqu'à l'auberge. De l'autre côté,il y avait des baraques de toile où l'on vendait des cotonnades,des couvertures et des bas de laine, avec des licous pour leschevaux et des paquets de rubans bleus, qui par le bouts'envolaient au vent. De la grosse quincaillerie s'étalait parterre, entre les pyramides d'oeufs et les bannettes de fromages,d'où sortaient des pailles gluantes; près des machines à blé, despoules qui gloussaient dans des cages plates passaient leurs couspar les barreaux. La foule, s'encombrant au même endroit sans envouloir bouger, menaçait quelquefois de rompre la devanture de lapharmacie. Les mercredis, elle ne désemplissait pas et l'on s'ypoussait, moins pour acheter des médicaments que pour prendre desconsultations, tant était fameuse la réputation du sieur Homaisdans les villages circonvoisins. Son robuste aplomb avait fascinéles campagnards. Ils le regardaient comme un plus grand médecinque tous les médecins.Emma était accoudée à sa fenêtre (elle s'y mettait souvent: lafenêtre, en province, remplace les théâtres et la promenade), etelle s'amusait à considérer la cohue des rustres, lorsqu'elleaperçut un monsieur vêtu d'une redingote de velours vert. Il étaitganté de gants jaunes, quoiqu'il fût chaussé de fortes guêtres; etil se dirigeait vers la maison du médecin, suivi d'un paysanmarchant la tête basse d'un air tout réfléchi.-- Puis-je voir Monsieur? demanda-t-il à Justin, qui causait surle seuil avec Félicité.Et, le prenant pour le domestique de la maison:-- Dites-lui que M. Rodolphe Boulanger de la Huchette est là.Ce n'était point par vanité territoriale que le nouvel arrivantavait ajouté à son nom la particule, mais afin de se faire mieuxconnaître. La Huchette, en effet, était un domaine prèsd'Yonville, dont il venait d'acquérir le château, avec deux fermesqu'il cultivait lui-même, sans trop se gêner cependant. Il vivait,en garçon, et passait pour avoir au moins quinze mille livres derentes!Charles entra dans la salle. M. Boulanger lui présenta son homme,qui voulait être saigné parce qu'il éprouvait des fourmis le longdu corps.-- Ça me purgera, objectait-il à tous les raisonnements.Bovary commanda donc d'apporter une bande et une cuvette, et priaJustin de la soutenir. Puis, s'adressant au villageois déjà blême:-- N'ayez point peur, mon brave.-- Non, non, répondit l'autre, marchez toujours!Et, d'un air fanfaron, il tendit son gros bras. Sous la piqûre dela lancette, le sang jaillit et alla s'éclabousser contre laglace.-- Approche le vase! exclama Charles.-- Guête! disait le paysan, on jurerait une petite fontaine quicoule! Comme j'ai le sang rouge! ce doit être bon signe, n'est-cepas?-- Quelquefois, reprit l'officier de santé, l'on n'éprouve rien aucommencement, puis la syncope se déclare, et plus particulièrementchez les gens bien constitués, comme celui-ci.Le campagnard, à ces mots, lâcha l'étui qu'il tournait entre sesdoigts. Une saccade de ses épaules fit craquer le dossier de lachaise. Son chapeau tomba.-- Je m'en doutais, dit Bovary en appliquant son doigt sur laveine.La cuvette commençait à trembler aux mains de Justin; ses genouxchancelèrent, il devint pâle.-- Ma femme! ma femme! appela Charles.D'un bond, elle descendit l'escalier.-- Du vinaigre! cria-t-il. Ah! mon Dieu, deux à la fois!Et, dans son émotion, il avait peine à poser la compresse.-- Ce n'est rien, disait tout tranquillement M. Boulanger, tandisqu'il prenait Justin entre ses bras.Et il l'assit sur la table, lui appuyant le dos contre lamuraille.Madame Bovary se mit à lui retirer sa cravate. Il y avait un noeudaux cordons de la chemise; elle resta quelques minutes à remuerses doigts légers dans le cou du jeune garçon; ensuite elle versadu vinaigre sur son mouchoir de batiste; elle lui en mouillait lestempes à petits coups et elle soufflait dessus, délicatement.Le charretier se réveilla; mais la syncope de Justin duraitencore, et ses prunelles disparaissaient dans leur sclérotiquepâle, comme des fleurs bleues dans du lait.-- Il faudrait, dit Charles, lui cacher cela.Madame Bovary prit la cuvette. Pour la mettre sous la table, dansle mouvement qu'elle fit en s'inclinant, sa robe (c'était une robed'été à quatre volants, de couleur jaune, longue de taille, largede jupe), sa robe s'évasa autour d'elle sur les carreaux de lasalle; -- et, comme Emma, baissée; chancelait un peu en écartantles bras, le gonflement de l'étoffe se crevait de place en place,selon les inflexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre unecarafe d'eau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre lorsquele pharmacien arriva. La servante l'avait été chercher dansl'algarade; en apercevant son élève les yeux ouverts, il reprithaleine. Puis, tournant autour de lui, il le regardait de haut enbas.-- Sot! disait-il; petit sot, vraiment! sot en trois lettres!Grand-chose, après tout, qu'une phlébotomie! et un gaillard quin'a peur de rien! une espèce d'écureuil, tel que vous le voyez,qui monte locher des noix à des hauteurs vertigineuses. Ah! oui,parle, vante-toi! voilà de belles dispositions à exercer plus tardla pharmacie; car tu peux te trouver appelé en des circonstancesgraves, par-devant les tribunaux, afin d'y éclairer la consciencedes magistrats; et il faudra pourtant garder son sang-froid,raisonner, se montrer homme, ou bien passer pour un imbécile!Justin ne répondait pas. L'apothicaire continuait:-- Qui t'a prié de venir? Tu importunes toujours monsieur etmadame! Les mercredis, d'ailleurs, ta présence m'est plusindispensable. Il y a maintenant vingt personnes à la maison. J'aitout quitté à cause de l'intérêt que je te porte. Allons, va-t'en!cours! attends-moi, et surveille les bocaux!Quand Justin, qui se rhabillait, fut parti, l'on causa quelque peudes évanouissements. Madame Bovary n'en avait jamais eu.-- C'est extraordinaire pour une dame! dit M. Boulanger. Du reste,il y a des gens bien délicats. Ainsi j'ai vu, dans une rencontre,un témoin perdre connaissance rien qu'au bruit des pistolets quel'on chargeait.-- Moi, dit l'apothicaire, la vue du sang des autres ne me faitrien du tout; mais l'idée seulement du mien qui coule suffirait àme causer des défaillances, si j'y réfléchissais trop.Cependant M. Boulanger congédia son domestique, en l'engageant àse tranquilliser l'esprit, puisque sa fantaisie était passée.-- Elle m'a procuré l'avantage de votre connaissance, ajouta-t-il.Et il regardait Emma durant cette phrase.Puis il déposa trois francs sur le coin de la table, saluanégligemment et s'en alla.Il fut bientôt de l'autre côté de la rivière (c'était son cheminpour s'en retourner à la Huchette); et Emma l'aperçut dans laprairie, qui marchait sous les peupliers, se ralentissant de tempsà autre, comme quelqu'un qui réfléchit.-- Elle est fort gentille! se disait-il; elle est fort gentille,cette femme du médecin! De belles dents, les yeux noirs, le piedcoquet, et de la tournure comme une Parisienne. D'où diable sort-elle? Où donc l'a-t-il trouvée, ce gros garçon-là?M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans; il était detempérament brutal et d'intelligence perspicace, ayant d'ailleursbeaucoup fréquenté les femmes, et s'y connaissant bien. Celle-làlui avait paru jolie; il y rêvait donc, et à son mari.-- Je le crois très bête. Elle en est fatiguée sans doute. Ilporte des ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis qu'iltrottine à ses malades, elle reste à ravauder des chaussettes. Eton s'ennuie! on voudrait habiter la ville, danser la polka tousles soirs! Pauvre petite femme! Ça bâille après l'amour, comme unecarpe après l'eau sur une table de cuisine. Avec trois mots degalanterie, cela vous adorerait; j'en suis sûr! ce serait tendre!charmant!... Oui, mais comment s'en débarrasser ensuite?Alors les encombrements du plaisir, entrevus en perspective, lefirent, par contraste, songer à sa maîtresse. C'était unecomédienne de Rouen, qu'il entretenait; et, quand il se fut arrêtésur cette image, dont il avait, en souvenir même, desrassasiements:-- Ah! madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie qu'elle,plus fraîche surtout. Virginie, décidément, commence à devenirtrop grosse. Elle est si fastidieuse avec ses joies. Et,d'ailleurs, quelle manie de salicoques!La campagne était déserte, et Rodolphe n'entendait autour de luique le battement régulier des herbes qui fouettaient sa chaussure,avec le cri des grillons tapis au loin sous les avoines; ilrevoyait Emma dans la salle, habillée comme il l'avait vue, et illa déshabillait.-- Oh! je l'aurai! s'écria-t-il en écrasant, d'un coup de bâton,une motte de terre devant lui.Et aussitôt il examina la partie politique de l'entreprise. Il sedemandait:-- Où se rencontrer? par quel moyen? On aura continuellement lemarmot sur les épaules, et la bonne, les voisins, le mari, toutesorte de tracasseries considérables. Ah bah! dit-il, on y perdtrop de temps!Puis il recommença:-- C'est qu'elle a des yeux qui vous entrent au coeur comme desvrilles. Et ce teint pâle!... Moi, qui adore les femmes pâles!Au haut de la côte d'Argueil, sa résolution était prise-- Il n'y a plus qu'à chercher les occasions. Eh bien, j'ypasserai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la volaille;je me ferai saigner, s'il le faut; nous deviendrons amis, je lesinviterai chez moi... Ah! parbleu! ajouta-t-il, voilà les comicesbientôt; elle y sera, je la verrai. Nous commencerons, ethardiment, car c'est le plus sûr.VIIIIls arrivèrent, en effet, ces fameux Comices! Dès le matin de lasolennité, tous les habitants, sur leurs portes, s'entretenaientdes préparatifs; on avait enguirlandé de lierres le fronton de lamairie; une tente dans un pré était dressée pour le festin, et, aumilieu de la Place, devant l'église, une espèce de bombarde devaitsignaler l'arrivée de M. le préfet et le nom des cultivateurslauréats. La garde nationale de Buchy (il n'y en avait point àYonville) était venue s'adjoindre au corps des pompiers, dontBinet était le capitaine. Il portait ce jour-là un col encore plushaut que de coutume; et, sanglé dans sa tunique, il avait le bustesi roide et immobile, que toute la partie vitale de sa personnesemblait être descendue dans ses deux jambes, qui se levaient encadence, à pas marqués, d'un seul mouvement. Comme une rivalitésubsistait entre le percepteur et le colonel, l'un et l'autre,pour montrer leurs talents, faisaient à part manoeuvrer leurshommes. On voyait alternativement passer et repasser lesépaulettes rouges et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas ettoujours recommençait! Jamais il n'y avait eu pareil déploiementde pompe! Plusieurs bourgeois, dès la veille, avaient lavé leursmaisons; des drapeaux tricolores pendaient aux fenêtresentrouvertes; tous les cabarets étaient pleins; et, par le beautemps qu'il faisait, les bonnets empesés, les croix d'or et lesfichus de couleur paraissaient plus blancs que neige, miroitaientau soleil clair, et relevaient de leur bigarrure éparpillée lasombre monotonie des redingotes et des bourgerons bleus. Lesfermières des environs retiraient, en descendant de cheval, lagrosse épingle qui leur serrait autour du corps leur roberetroussée de peur des taches; et les maris, au contraire, afin deménager leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs depoche, dont ils tenaient un angle entre les dents.La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts duvillage. Il s'en dégorgeait des ruelles, des allées, des maisons,et l'on entendait de temps à autre retomber le marteau des portes,derrière les bourgeoises en gants de fil, qui sortaient pour allervoir la fête. Ce que l'on admirait surtout, c'étaient deux longsifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade où s'allaienttenir les autorités; et il y avait de plus, contre les quatrecolonnes de la mairie, quatre manières de gaules, portant chacuneun petit étendard de toile verdâtre, enrichi d'inscriptions enlettres d'or. On lisait sur l'un: «Au Commerce»; sur l'autre: «Àl'Agriculture»; sur le troisième: «À l'Industrie»; et sur lequatrième: «Aux Beaux-Arts».Mais la jubilation qui épanouissait tous les visages paraissaitassombrir madame Lefrançois, l'aubergiste. Debout sur les marchesde sa cuisine, elle murmurait dans son menton:-- Quelle bêtise! quelle bêtise avec leur baraque de toile!Croient-ils que le préfet sera bien aise de dîner là-bas, sous unetente, comme un saltimbanque? Ils appellent ces embarras-là, fairele bien du pays! Ce n'était pas la peine, alors, d'aller chercherun gargotier à Neufchâtel! Et pour qui? pour des vachers! des va-nu-pieds!...L'apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalon denankin, des souliers de castor, et par extraordinaire un chapeau,-- un chapeau bas de forme.-- Serviteur! dit-il; excusez-moi, je suis pressé.Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait:-- Cela vous semble drôle, n'est-ce pas? moi qui reste toujoursplus confiné dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans sonfromage.-- Quel fromage? fit l'aubergiste.-- Non, rien! ce n'est rien! reprit Homais. Je voulais vousexprimer seulement, madame Lefrançois, que je demeure d'habitudetout reclus chez moi. Aujourd'hui cependant, vu la circonstance,il faut bien que...-- Ah! vous allez là-bas? dit-elle avec un air de dédain.-- Oui, j'y vais, répliqua l'apothicaire étonné; ne fais-je pointpartie de la commission consultative?La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et finit parrépondre en souriant:-- C'est autre chose! Mais qu'est-ce que la culture vous regarde?vous vous y entendez donc?-- Certainement, je m'y entends, puisque je suis pharmacien,c'est-à-dire chimiste! et la chimie, madame Lefrançois, ayant pourobjet la connaissance de l'action réciproque et moléculaire detous les corps de la nature, il s'ensuit que l'agriculture setrouve comprise dans son domaine! Et, en effet, composition desengrais, fermentation des liquides, analyse des gaz et influencedes miasmes, qu'est-ce que tout cela, je vous le demande, si cen'est de la chimie pure et simple?L'aubergiste ne répondit rien. Homais continua:-- Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome, avoir soi-mêmelabouré la terre ou engraissé des volailles? Mais il fautconnaître plutôt la constitution des substances dont il s'agit,les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualitédes terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différentscorps et leur capillarité! que sais-je? Et il faut posséder à fondtous ses principes d'hygiène, pour diriger, critiquer laconstruction des bâtiments, le régime des animaux, l'alimentationdes domestiques! il faut encore, madame Lefrançois, posséder labotanique; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quellessont les salutaires d'avec les délétères, quelles lesimproductives et quelles les nutritives, s'il est bon de lesarracher par-ci et de les ressemer par-là, de propager les unes,de détruire les autres; bref, il faut se tenir au courant de lascience par les brochures et papiers publics, être toujours enhaleine, afin d'indiquer les améliorations...L'aubergiste ne quittait point des yeux la porte du café Français,et le pharmacien poursuivit:-- Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou quedu moins ils écoutassent davantage les conseils de la science!Ainsi, moi, j'ai dernièrement écrit un fort opuscule, un mémoirede plus de soixante et douze pages, intitulé: Du cidre, de safabrication et de ses effets; suivi de quelques réflexionsnouvelles à ce sujet, que j'ai envoyé à la Société agronomique deRouen; ce qui m'a même valu l'honneur d'être reçu parmi sesmembres, section d'agriculture, classe de pomologie; eh bien, simon ouvrage avait été livré à la publicité...Mais l'apothicaire s'arrêta, tant madame Lefrançois paraissaitpréoccupée.-- Voyez-les donc! disait-elle, on n'y comprend rien! une gargotesemblable!Et, avec des haussements d'épaules qui tiraient sur sa poitrineles mailles de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaretde son rival, d'où sortaient alors des chansons.-- Du reste, il n'en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle; avanthuit jours, tout est fini.Homais se recula de stupéfaction. Elle descendit ses troismarches, et, lui parlant à l'oreille:-- Comment! vous ne savez pas cela? On va le saisir cette semaine.C'est Lheureux qui le fait vendre. Il l'a assassiné de billets.-- Quelle épouvantable catastrophe! s'écria l'apothicaire, quiavait toujours des expressions congruentes à toutes lescirconstances imaginables.L'hôtesse donc se mit à lui raconter cette histoire, qu'ellesavait par Théodore, le domestique de M. Guillaumin, et, bienqu'elle exécrât Tellier, elle blâmait Lheureux. C'était unenjôleur, un rampant...-- Ah! tenez, dit-elle, le voilà sous les halles; il salue madameBovary, qui a un chapeau vert. Elle est même au bras deM. Boulanger.-- Madame Bovary! fit Homais. Je m'empresse d'aller lui offrir meshommages. Peut-être qu'elle sera bien aise d'avoir une place dansl'enceinte, sous le péristyle.Et, sans écouter la mère Lefrançois, qui le rappelait pour lui enconter plus long, le pharmacien s'éloigna d'un pas rapide, sourireaux lèvres et jarret tendu, distribuant de droite et de gauchequantité de salutations et emplissant beaucoup d'espace avec lesgrandes basques de son habit noir, qui flottaient au vent derrièrelui.Rodolphe, l'ayant aperçu de loin, avait pris un train rapide; maismadame Bovary s'essouffla; il se ralentit donc et lui dit ensouriant, d'un ton brutal:-- C'est pour éviter ce gros homme: vous savez, l'apothicaire.Elle lui donna un coup de coude.-- Qu'est-ce que cela signifie? se demanda-t-il.Et il la considéra du coin de l'oeil, tout en continuant àmarcher.Son profil était si calme, que l'on n'y devinait rien. Il sedétachait en pleine lumière, dans l'ovale de sa capote qui avaitdes rubans pâles ressemblant à des feuilles de roseau. Ses yeuxaux longs cils courbes regardaient devant elle, et, quoique bienouverts, ils semblaient un peu bridés par les pommettes, à causedu sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rosetraversait la cloison de son nez. Elle inclinait la tête surl'épaule, et l'on voyait entre ses lèvres le bout nacré de sesdents blanches.-- Se moque-t-elle de moi? songeait Rodolphe.Ce geste d'Emma pourtant n'avait été qu'un avertissement; carM. Lheureux les accompagnait, et il leur parlait de temps à autre,comme pour entrer en conversation:-- Voici une journée superbe! tout le monde est dehors! les ventssont à l'est.Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui répondait guère,tandis qu'au moindre mouvement qu'ils faisaient, il se rapprochaiten disant: «Plaît-il?» et portait la main à son chapeau.Quand ils furent devant la maison du maréchal, au lieu de suivrela route jusqu'à la barrière, Rodolphe, brusquement, prit unsentier, entraînant madame Bovary; il cria:-- Bonsoir, M. Lheureux! au plaisir!-- Comme vous l'avez congédié! dit-elle en riant.-- Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres? et,puisque, aujourd'hui, j'ai le bonheur d'être avec vous...Emma rougit. Il n'acheva point sa phrase. Alors il parla du beautemps et du plaisir de marcher sur l'herbe. Quelques margueritesétaient repoussées.-- Voici de gentilles pâquerettes, dit-il, et de quoi fournir biendes oracles à toutes les amoureuses du pays.Il ajouta:-- Si j'en cueillais. Qu'en pensez-vous?-- Est-ce que vous êtes amoureux? fit-elle en toussant un peu.-- Eh! eh! qui sait? répondit Rodolphe.Le pré commençait à se remplir, et les ménagères vous heurtaientavec leurs grands parapluies, leurs paniers et leurs bambins.Souvent il fallait se déranger devant une longue file decampagnardes, servantes en bas-bleus, à souliers plats, à baguesd'argent, et qui sentaient le lait, quand on passait près d'elles.Elles marchaient en se tenant par la main, et se répandaient ainsisur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des tremblesjusqu'à la tente du banquet. Mais c'était le moment de l'examen,et les cultivateurs, les uns après les autres, entraient dans unemanière d'hippodrome que formait une longue corde portée sur desbâtons.Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et alignantconfusément leurs croupes inégales. Des porcs assoupis enfonçaienten terre leur groin; des veaux beuglaient; des brebis bêlaient;les vaches, un jarret replié, étalaient leur ventre sur le gazon,et, ruminant lentement, clignaient leurs paupières lourdes, sousles moucherons qui bourdonnaient autour d'elles. Des charretiers,les bras nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, quihennissaient à pleins naseaux du côté des juments. Elles restaientpaisibles, allongeant la tête et la crinière pendante, tandis queleurs poulains se reposaient à leur ombre, ou venaient les téterquelquefois; et, sur la longue ondulation de tous ces corpstassés, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelquecrinière blanche, ou bien saillir des cornes aiguës, et des têtesd'hommes qui couraient. À l'écart, en dehors des lices, cent pasplus loin, il y avait un grand taureau noir muselé, portant uncercle de fer à la narine, et qui ne bougeait pas plus qu'une bêtede bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde.Cependant, entre les deux rangées, des messieurs s'avançaient d'unpas lourd, examinant chaque animal, puis se consultaient à voixbasse. L'un d'eux, qui semblait plus considérable, prenait, touten marchant, quelques notes sur un album. C'était le président dujury: M. Derozerays de la Panville. Sitôt qu'il reconnut Rodolphe,il s'avança vivement, et lui dit en souriant d'un air aimable:-- Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez?Rodolphe protesta qu'il allait venir, mais quand le président eutdisparu:-- Ma foi, non, reprit-il, je n'irai pas; votre compagnie vautbien la sienne.Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus àl'aise, montrait au gendarme sa pancarte bleue, et même ils'arrêtait parfois devant quelque beau sujet, que madame Bovaryn'admirait guère. Il s'en aperçut, et alors se mit à faire desplaisanteries sur les dames d'Yonville, à propos de leur toilette;puis il s'excusa lui-même du négligé de la sienne. Elle avaitcette incohérence de choses communes et recherchées, où levulgaire, d'habitude, croit entrevoir la révélation d'uneexistence excentrique, les désordres du sentiment, les tyranniesde l'art, et toujours un certain mépris des conventions sociales,ce qui le séduit ou l'exaspère. Ainsi sa chemise de batiste àmanchettes plissées bouffait au hasard du vent, dans l'ouverturede son gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à largesraies découvrait aux chevilles ses bottines de nankin, claquées decuir verni. Elles étaient si vernies, que l'herbe s'y reflétait.Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans lapoche de sa veste et son chapeau de paille mis de côté.-- D'ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne...-- Tout est peine perdue, dit Emma.-- C'est vrai! répliqua Rodolphe. Songer que pas un seul de cesbraves gens n'est capable de comprendre même la tournure d'unhabit!Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existencesqu'elle étouffait, des illusions qui s'y perdaient.-- Aussi, disait Rodolphe, je m'enfonce dans une tristesse...-- Vous! fit-elle avec étonnement. Mais je vous croyais très gai?-- Ah! oui, d'apparence, parce qu'au milieu du monde je saismettre sur mon visage un masque railleur; et cependant que defois, à la vue d'un cimetière, au clair de lune, je me suisdemandé si je ne ferais pas mieux d'aller rejoindre ceux qui sontà dormir...-- Oh! Et vos amis? dit-elle. Vous n'y pensez pas.-- Mes amis? lesquels donc? en ai-je? Qui s'inquiète de moi?Et il accompagna ces derniers mots d'une sorte de sifflement entreses lèvres.Mais ils furent obligés de s'écarter l'un de l'autre, à cause d'ungrand échafaudage de chaises qu'un homme portait derrière eux. Ilen était si surchargé, que l'on apercevait seulement la pointe deses sabots, avec le bout de ses deux bras, écartés droit. C'étaitLestiboudois, le fossoyeur, qui charriait dans la multitude leschaises de l'église. Plein d'imagination pour tout ce quiconcernait ses intérêts, il avait découvert ce moyen de tirerparti des comices; et son idée lui réussissait, car il ne savaitplus auquel, entendre. En effet, les villageois, qui avaientchaud, se disputaient ces sièges dont la paille sentait l'encens,et s'appuyaient contre leurs gros dossiers salis par la cire descierges, avec une certaine vénération.Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe; il continua comme separlant à lui-même:-- Oui! tant de choses m'ont manqué! toujours seul! Ah! si j'avaiseu un but dans la vie, si j'eusse rencontré une affection, sij'avais trouvé quelqu'un... Oh! comme j'aurais dépensé toutel'énergie dont je suis capable, j'aurais surmonté tout, brisétout!-- Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n'êtes guère àplaindre.-- Ah! vous trouvez? fit Rodolphe.-- Car enfin..., reprit-elle, vous êtes libre.Elle hésita:-- Riche.-- Ne vous moquez pas de moi, répondit-il.Et elle jurait qu'elle ne se moquait pas, quand un coup de canonretentit; aussitôt, on se poussa, pêle-mêle, vers le village.C'était une fausse alerte. M. le préfet n'arrivait pas; et lesmembres du jury se trouvaient fort embarrassés, ne sachant s'ilfallait commencer la séance ou bien attendre encore.Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de louage,traîné par deux chevaux maigres, que fouettait à tour de bras uncocher en chapeau blanc. Binet n'eut que le temps de crier: «Auxarmes!» et le colonel de l'imiter. On courut vers les faisceaux.On se précipita. Quelques-uns même oublièrent leur col. Maisl'équipage préfectoral sembla deviner cet embarras, et les deuxrosses accouplées, se dandinant sur leur chaînette, arrivèrent aupetit trot devant le péristyle de la mairie, juste au moment où lagarde nationale et les pompiers s'y déployaient, tambour battant,et marquant le pas.-- Balancez! cria Binet.-- Halte! cria le colonel. Par file à gauche!Et, après, un port d'armes où le cliquetis des capucines, sedéroulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui dégringole lesescaliers, tous les fusils retombèrent.Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu d'un habitcourt à broderie d'argent, chauve sur le front, portant toupet àl'occiput, ayant le teint blafard et l'apparence des plusbénignes. Ses deux yeux, fort gros et couverts de paupièresépaisses, se fermaient à demi pour considérer la multitude, enmême temps qu'il levait son nez pointu et faisait sourire sabouche rentrée. Il reconnut le maire à son écharpe, et lui exposaque M. le préfet n'avait pu venir. Il était, lui, un conseiller depréfecture; puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y réponditpar des civilités, l'autre s'avoua confus; et ils restaient ainsi,face à face, et leurs fronts se touchant presque, avec les membresdu jury tout alentour, le conseil municipal, les notables, lagarde nationale et la foule. M. le conseiller, appuyant contre sapoitrine son petit tricorne noir, réitérait ses salutations,tandis que Tuvache, courbé comme un arc, souriait aussi, bégayait,cherchait ses phrases, protestait de son dévouement à lamonarchie, et de l'honneur que l'on faisait à Yonville.Hippolyte, le garçon de l'auberge, vint prendre par la bride leschevaux du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il lesconduisit sous le porche du Lion d'or, où beaucoup de paysanss'amassèrent à regarder la voiture. Le tambour battit, l'obusiertonna, et les messieurs à la file montèrent s'asseoir surl'estrade, dans les fauteuils en utrecht rouge qu'avait prêtésmadame Tuvache.Tous ces gens-là se ressemblaient. Leurs molles figures blondes,un peu hâlées par le soleil, avaient la couleur du cidre doux, etleurs favoris bouffants s'échappaient de grands cols roides, quemaintenaient des cravates blanches à rosette bien étalée. Tous lesgilets étaient de velours, à châle; toutes les montres portaientau bout d'un long ruban quelque cachet ovale en cornaline; et l'onappuyait ses deux mains sur ses deux cuisses, en écartant avecsoin la fourche du pantalon, dont le drap non décati reluisaitplus brillamment que le cuir des fortes bottes.Les dames de la société se tenaient derrière, sous le vestibule,entre les colonnes, tandis que le commun de la foule était enface, debout, ou bien assis sur des chaises. En effet,Lestiboudois avait apporté là toutes celles qu'il avait déménagéesde la prairie, et même il courait à chaque minute en chercherd'autres dans l'église, et causait un tel encombrement par soncommerce, que l'on avait grand-peine à parvenir jusqu'au petitescalier de l'estrade.-- Moi, je trouve, dit M. Lheureux (s'adressant au pharmacien, quipassait pour gagner sa place), que l'on aurait dû planter là deuxmâts vénitiens: avec quelque chose d'un peu sévère et de richecomme nouveautés, c'eût été d'un fort joli coup d'oeil.-- Certes, répondit Homais. Mais, que voulez-vous! c'est le mairequi a tout pris sous son bonnet. Il n'a pas grand goût, ce pauvreTuvache, et il est même complètement dénué de ce qui s'appelle legénie des arts.Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, était monté au premierétage de la mairie, dans la salle des délibérations, et, commeelle était vide, il avait déclaré que l'on y serait bien pourjouir du spectacle plus à son aise. Il prit trois tabourets autourde la table ovale, sous le buste du monarque, et, les ayantapprochés de l'une des fenêtres, ils s'assirent l'un près del'autre.Il y eut une agitation sur l'estrade, de longs chuchotements, despourparlers. Enfin, M. le Conseiller se leva. On savait maintenantqu'il s'appelait Lieuvain, et l'on se répétait son nom de l'un àl'autre, dans la foule. Quand il eut donc collationné quelquesfeuilles et appliqué dessus son oeil pour y mieux voir, ilcommença:«Messieurs,Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objetde cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr,sera partagé par vous tous), qu'il me soit permis, dis-je derendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, aumonarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à quiaucune branche de la prospérité publique ou particulière n'estindifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et sisage le char de l'État parmi les périls incessants d'une merorageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme laguerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts.»-- Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.-- Pourquoi? dit Emma.Mais, à ce moment, la voix du Conseiller s'éleva d'un tonextraordinaire. Il déclamait:«Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civileensanglantait nos places publiques, où le propriétaire, lenégociant, l'ouvrier lui-même, en s'endormant le soir d'un sommeilpaisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au bruitdes tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversivessapaient audacieusement les bases...»-- C'est qu'on pourrait, reprit Rodolphe, m'apercevoir d'en bas;puis j'en aurais pour quinze jours à donner des excuses, et, avecma mauvaise réputation...-- Oh! vous vous calomniez, dit Emma.-- Non, non, elle est exécrable, je vous jure.«Mais messieurs, poursuivait le Conseiller, que si, écartant demon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur lasituation actuelle de notre belle patrie: qu'y vois-je? Partoutfleurissent le commerce et les arts; partout des voies nouvellesde communication, comme autant d'artères nouvelles dans le corpsde l'État, y établissent des rapports nouveaux; nos grands centresmanufacturiers ont repris leur activité; la religion, plusaffermie, sourit à tous les coeurs; nos ports sont pleins, laconfiance renaît, et enfin la France respire!...»-- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue du monde,a-t-on raison?-- Comment cela? fit-elle.-- Eh quoi! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des âmes sanscesse tourmentées? Il leur faut tour à tour le rêve et l'action,les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses,et l'on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, defolies.Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passépar des pays extraordinaires, et elle reprit:-- Nous n'avons pas même cette distraction, nous autres pauvresfemmes!-- Triste distraction car on n'y trouve pas le bonheur.-- Mais le trouve-t-on jamais? demanda-t-elle.-- Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.«Et c'est là ce que vous avez compris, disait le Conseiller. Vous,agriculteurs et ouvriers des campagnes; vous, pionniers pacifiquesd'une oeuvre toute de civilisation! vous, hommes de progrès et demoralité! vous avez compris, dis-je, que les orages politiquessont encore plus redoutables vraiment que les désordres del'atmosphère...»-- Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout à coup,et quand on en désespérait. Alors des horizons s'entrouvrent,c'est comme une voix qui crie: «Le voilà!» Vous sentez le besoinde faire à cette personne la confidence de votre vie; de luidonner tout, de lui sacrifier tout! On ne s'explique pas, on sedevine. On s'est entrevu dans ses rêves. (Et il la regardait.)Enfin, il est là, ce trésor que l'on a tant cherché, là, devantvous; il brille, il étincelle. Cependant on en doute encore, onn'ose y croire; on en reste ébloui, comme si l'on sortait desténèbres à la lumière.Et, en achevant ces mots; Rodolphe ajouta la pantomime à saphrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu'un homme prisd'étourdissement; puis il la laissa retomber sur celle d'Emma.Elle retira la sienne. Mais le Conseiller lisait toujours:«Et qui s'en étonnerait, messieurs? Celui-là seul qui serait assezaveugle, assez plongé (je ne crains pas de le dire), assez plongédans les préjugés d'un autre âge pour méconnaître encore l'espritdes populations agricoles. Où trouver, en effet, plus depatriotisme que dans les campagnes, plus de dévouement à la causepublique, plus d'intelligence en un mot? Et je n'entends pas,messieurs, cette intelligence superficielle, vain ornement desesprits oisifs, mais plus de cette intelligence profonde etmodérée, qui s'applique par-dessus toute chose à poursuivre desbuts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun, à l'améliorationcommune et au soutien des États, fruit du respect des lois et dela pratique des devoirs...»-- Ah! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs, je suis assomméde ces mots-là. Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet deflanelle, et de bigotes à chaufferette et à chapelet, quicontinuellement nous chantent aux oreilles: «Le devoir! ledevoir!» Eh! parbleu! le devoir, c'est de sentir ce qui est grand,de chérir ce qui est beau, et non pas d'accepter toutes lesconventions de la société, avec les ignominies qu'elle nousimpose.-- Cependant..., cependant..., objectait madame Bovary.-- Eh non! pourquoi déclamer contre les passions? Ne sont-ellespas la seule belle chose qu'il y ait sur la terre, la source del'héroïsme, de l'enthousiasme, de la poésie, de la musique, desarts, de tout enfin?-- Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l'opinion du mondeet obéir à sa morale.-- Ah! c'est qu'il y en a deux, répliqua-t-il. La petite, laconvenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et quibraille si fort, s'agite en bas, terre à terre, comme cerassemblement d'imbéciles que vous voyez. Mais l'autre,l'éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysagequi nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire.M. Lieuvain venait de s'essuyer la bouche avec son mouchoir depoche. Il reprit:«Et qu'aurais-je à faire, messieurs, de vous démontrer icil'utilité de l'agriculture? Qui donc pourvoit à nos besoins? quidonc fournit à notre subsistance? N'est-ce pas l'agriculteur?L'agriculteur, messieurs, qui, ensemençant d'une main laborieuseles sillons féconds des campagnes, fait naître le blé, lequelbroyé est mis en poudre au moyen d'ingénieux appareils, en sortsous le nom de farine, et, de là, transporté dans les cités, estbientôt rendu chez le boulanger, qui en confectionne un alimentpour le pauvre comme pour le riche. N'est-ce pas l'agriculteurencore qui engraisse, pour nos vêtements, ses abondants troupeauxdans les pâturages? Car comment nous vêtirions-nous, car commentnous nourririons-nous sans l'agriculteur? Et même, messieurs, est-il besoin d'aller si loin chercher des exemples? Qui n'a souventréfléchi à toute l'importance que l'on retire de ce modesteanimal, ornement de nos basses-cours, qui fournit à la fois unoreiller moelleux pour nos couches, sa chair succulente pour nostables, et des oeufs? Mais je n'en finirais pas, s'il fallaiténumérer les uns après les autres les différents produits que laterre bien cultivée, telle qu'une mère généreuse, prodigue à sesenfants. Ici, c'est la vigne; ailleurs, ce sont les pommiers àcidre; là, le colza; plus loin, les fromages; et le lin;messieurs, n'oublions pas le lin! qui a pris dans ces dernièresannées un accroissement considérable et sur lequel j'appelleraiplus particulièrement votre attention.»Il n'avait pas besoin de l'appeler: car toutes les bouches de lamultitude se tenaient ouvertes, comme pour boire ses paroles.Tuvache, à côté de lui, l'écoutait en écarquillant les yeux;M. Derozerays, de temps à autre, fermait doucement les paupières;et, plus loin, le pharmacien, avec son fils Napoléon entre sesjambes, bombait sa main contre son oreille pour ne pas perdre uneseule syllabe. Les autres membres du jury balançaient lentementleur menton dans leur gilet, en signe d'approbation. Les pompiers,au bas de l'estrade, se reposaient sur leurs baïonnettes; etBinet, immobile, restait le coude en dehors, avec la pointe dusabre en l'air. Il entendait peut-être, mais il ne devait rienapercevoir, à cause de la visière de son casque qui lui descendaitsur le nez. Son lieutenant, le fils cadet du sieur Tuvache, avaitencore exagéré le sien; car il en portait un énorme et qui luivacillait sur la tête, en laissant dépasser un bout de son foulardd'indienne. Il souriait là-dessous avec une douceur toutenfantine, et sa petite figure pâle, où des gouttes ruisselaient,avait une expression de jouissance, d'accablement et de sommeilLa place jusqu'aux maisons était comble de monde. On voyait desgens accoudés à toutes les fenêtres, d'autres debout sur toutesles portes, et Justin, devant la devanture de la pharmacie,paraissait tout fixé dans la contemplation de ce qu'il regardait.Malgré le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans l'air.Elle vous arrivait par lambeaux de phrases, qu'interrompait, çà etlà le bruit des chaises dans la foule; puis on entendait, tout àcoup, partir derrière soi un long mugissement de boeuf, ou bienles bêlements des agneaux qui se répondaient au coin des rues. Eneffet, les vachers et les bergers avaient poussé leurs bêtesjusque-là, et elles beuglaient de temps à autre, tout en arrachantavec leur langue quelque bribe de feuillage qui leur pendait surle museau.Rodolphe s'était rapproché d'Emma, et il disait d'une voix basse,en parlant vite:-- Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas? Est-il un seul sentiment qu'il ne condamne? Les instincts les plusnobles, les sympathies les plus pures sont persécutés, calomniés,et, s'il se rencontre enfin deux pauvres âmes, tout est organisépour qu'elles ne puissent se joindre. Elles essayeront cependant,elles battront des ailes, elles s'appelleront. Oh! n'importe, tôtou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s'aimeront,parce que la fatalité l'exige et qu'elles sont nées l'une pourl'autre.Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant lafigure vers Emma, il la regardait de près, fixement. Elledistinguait dans ses yeux des petits rayons d'or s'irradiant toutautour de ses pupilles noires, et même elle sentait le parfum dela pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse lasaisit, elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait valser à laVaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là,cette odeur de vanille et de citron; et, machinalement, elleentreferma les paupières pour la mieux respirer: Mais, dans cegeste qu'elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut auloin, tout au fond de l'horizon, la vieille diligencel'Hirondelle, qui descendait lentement la côte des Leux, entraînant après soi un long panache de poussière. C'était danscette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle;et par cette route là-bas qu'il était parti pour toujours! Ellecrut le voir en face, à sa fenêtre; puis tout se confondit, desnuages passèrent; il lui sembla qu'elle tournait encore dans lavalse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léonn'était pas loin, qui allait venir ... et cependant elle sentaittoujours la tête de Rodolphe à côté d'elle. La douceur de cettesensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme desgrains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans labouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. Elleouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement, pour aspirerla fraîcheur des lierres autour des chapiteaux. Elle retira sesgants, elle s'essuya les mains; puis, avec son mouchoir, elles'éventait la figure, tandis qu'à travers le battement de sestempes elle entendait la rumeur de la foule et la voix duConseiller qui psalmodiait ses phrases.Il disait:«Continuez! persévérez! n'écoutez ni les suggestions de laroutine, ni les conseils trop hâtifs d'un empirisme téméraire!Appliquez-vous surtout à l'amélioration du sol, aux bons engrais,au développement des races chevalines, bovines, ovines etporcines! Que ces comices soient pour vous comme des arènespacifiques où le vainqueur, en en sortant, tendra la main auvaincu et fraternisera avec lui, dans l'espoir d'un succèsmeilleur! Et vous, vénérables serviteurs! humbles domestiques,dont aucun gouvernement jusqu'à ce jour n'avait pris enconsidération les pénibles labeurs, venez recevoir la récompensede vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que l'état,désormais, a les yeux fixés sur vous, qu'il vous encourage, qu'ilvous protège, qu'il fera droit à vos justes réclamations etallégera, autant qu'il est en lui, le fardeau de vos péniblessacrifices!».M. Lieuvain se rassit alors; M. Derozerays se leva, commençant unautre discours. Le sien peut-être, ne fut point aussi fleuri quecelui du Conseiller; mais il se recommandait par un caractère destyle plus positif, c'est-à-dire par des connaissances plusspéciales et des considérations plus relevées. Ainsi, l'éloge dugouvernement y tenait moins de place; la religion et l'agricultureen occupaient davantage. On y voyait le rapport de l'une et del'autre, et comment elles avaient concouru toujours à lacivilisation. Rodolphe, avec madame Bovary, causait rêves,pressentiments, magnétisme. Remontant au berceau des sociétés,l'orateur vous dépeignait ces temps farouches où les hommesvivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitté ladépouille des bêtes; endossé le drap, creusé des sillons, plantéla vigne. Était-ce un bien, et n'y avait-il pas dans cettedécouverte plus d'inconvénients que d'avantages? M. Derozerays seposait ce problème. Du magnétisme, peu à peu, Rodolphe en étaitvenu aux affinités, et, tandis que M. le président citaitCincinnatus à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux, et lesempereurs de la Chine inaugurant l'année par des semailles, lejeune homme expliquait à la jeune femme que ces attractionsirrésistibles tiraient leur cause de quelque existence antérieure.-- Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus? quelhasard l'a voulu? C'est qu'à travers l'éloignement, sans doute,comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentesparticulières nous avaient poussés l'un vers l'autre.Et il saisit sa main; elle ne la retira pas.«Ensemble de bonnes cultures!» cria le président.-- Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous...«À M. Bizet, de Quincampoix.»-- Savais-je que je vous accompagnerais?«Soixante et dix francs!»-- Cent fois même j'ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suisresté.«Fumiers.»-- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute mavie!«À M. Caron, d'Argueil, une médaille d'or!»-- Car jamais je n'ai trouvé dans la société de personne un charmeaussi complet.«À M. Bain, de Givry-Saint-Martin!»-- Aussi, moi, j'emporterai votre souvenir.«Pour un bélier mérinos...»-- Mais vous m'oublierez, j'aurai passé comme une ombre.«À M. Belot, de Notre-Dame...»-- Oh! non, n'est-ce pas, je serai quelque chose dans votrepensée, dans votre vie?«Race porcine, prix ex aequo: à MM. Lehérissé et Cullembourg;soixante francs!»Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude etfrémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre savolée; mais, soit qu'elle essayât de la dégager ou bien qu'ellerépondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts; ils'écria:-- Oh! merci! Vous ne me repoussez pas! Vous êtes bonne! vouscomprenez que je suis à vous! Laissez que je vous voie, que jevous contemple!Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de latable, et, sur la Place, en bas, tous les grands bonnets despaysannes se soulevèrent, comme des ailes de papillons blancs quis'agitent.«Emploi de tourteaux de graines oléagineuses», continua leprésident.Il se hâtait:«Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, -- baux à longstermes, -- services de domestiques.»Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprêmefaisait frissonner leurs lèvres sèches; et mollement, sans effort,leurs doigts se confondirent.«Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrière,pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme, unemédaille d'argent -- du prix de vingt-cinq francs!»«Où est-elle, Catherine Leroux?» répéta le Conseiller.Elle ne se présentait pas, et l'on entendait des voix quichuchotaient:-- Vas-y!-- Non.-- À gauche!-- N'aie pas peur!-- Ah! qu'elle est bête!-- Enfin y est-elle? s'écria Tuvache.-- Oui!... la voilà!-- Qu'elle approche donc!Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme demaintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvresvêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et,le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre,entouré d'un béguin sans bordure, était plus plissé de ridesqu'une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisolerouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses. Lapoussière des granges, la potasse des lessives et le suint deslaines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies,qu'elles semblaient sales quoiqu'elles fussent rincées d'eauclaire; et, à force d'avoir servi, elles restaient entrouvertes,comme pour présenter d'elles-mêmes l'humble témoignage de tant desouffrances subies. Quelque chose d'une rigidité monacale relevaitl'expression de sa figure. Rien de triste ou d'attendrin'amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux,elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C'était lapremière fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie sinombreuse; et, intérieurement effarouchée par les drapeaux, parles tambours, par les messieurs en habit noir et par la croixd'honneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachants'il fallait s'avancer ou s'enfuir, ni pourquoi la foule lapoussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi setenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle deservitude.-- Approchez, vénérable Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux! ditM. le Conseiller, qui avait pris des mains du président la listedes lauréats.Et tour à tour examinant la feuille de papier, puis la vieillefemme, il répétait d'un ton paternel:-- Approchez, approchez!-- Êtes-vous sourde? dit Tuvache, en bondissant sur son fauteuil.Et il se mit là lui crier dans l'oreille:-- Cinquante-quatre ans de service! Une médaille d'argent! Vingt-cinq francs! C'est pour vous.Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra. Alors unsourire de béatitude se répandit sur sa figure, et on l'entenditqui marmottait en s'en allant:-- Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu'il me dise desmesses.-- Quel fanatisme! exclama le pharmacien, en se penchant vers lenotaire.La séance était finie; la foule se dispersa; et, maintenant queles discours étaient lus, chacun reprenait son rang et toutrentrait dans la coutume: les maîtres rudoyaient les domestiques,et ceux-ci frappaient les animaux, triomphateurs indolents quis'en retournaient à l'étable, une couronne verte entre les cornes.Cependant les gardes nationaux étaient montés au premier étage dela mairie, avec des brioches embrochées à leurs baïonnettes, et letambour du bataillon qui portait un panier de bouteilles. MadameBovary prit le bras de Rodolphe; il la reconduisit chez elle; ilsse séparèrent devant sa porte; puis il se promena seul dans laprairie, tout en attendant l'heure du banquet.Le festin fut long, bruyant, mal servi; l'on était si tassé, quel'on avait peine à remuer les coudes, et les planches étroites quiservaient de bancs faillirent se rompre sous le poids desconvives. Ils mangeaient abondamment. Chacun s'en donnait pour saquote-part. La sueur coulait sur tous les fronts; et une vapeurblanchâtre, comme la buée d'un fleuve par un matin d'automne,flottait au-dessus de la table, entre les quinquets suspendus.Rodolphe, le dos appuyé contre le calicot de la tente, pensait sifort à Emma, qu'il n'entendait rien. Derrière lui, sur le gazon,des domestiques empilaient des assiettes sales; ses voisinsparlaient, il ne leur répondait pas; on lui emplissait son verre,et un silence s'établissait dans sa pensée, malgré lesaccroissements de la rumeur. Il rêvait à ce qu'elle avait dit et àla forme de ses lèvres; sa figure, comme en un miroir magique,brillait sur la plaque des shakos; les plis de sa robedescendaient le long des murs, et des journées d'amour sedéroulaient à l'infini dans les perspectives de l'avenir.Il la revit le soir, pendant le feu d'artifice; mais elle étaitavec son mari, madame Homais et le pharmacien, lequel setourmentait beaucoup sur le danger des fusées perdues; et, àchaque moment, il quittait la compagnie pour aller faire à Binetdes recommandations.Les pièces pyrotechniques envoyées à l'adresse du sieur Tuvacheavaient, par excès de précaution, été enfermées dans sa cave;aussi la poudre humide ne s'enflammait guère, et le morceauprincipal, qui devait figurer un dragon se mordant la queue, ratacomplètement. De temps à autre, il partait une pauvre chandelleromaine; alors la foule béante poussait une clameur où se mêlaitle cri des femmes à qui l'on chatouillait la taille pendantl'obscurité. Emma, silencieuse, se blottissait doucement contrel'épaule de Charles; puis, le menton levé, elle suivait dans leciel noir le jet lumineux des fusées. Rodolphe la contemplait à lalueur des lampions qui brûlaient.Ils s'éteignirent peu à peu. Les étoiles s'allumèrent. Quelquesgouttes de pluie vinrent à tomber. Elle noua son fichu sur sa têtenue.À ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de l'auberge. Soncocher, qui était ivre, s'assoupit tout à coup; et l'on apercevaitde loin, par-dessus la capote, entre les deux lanternes, la massede son corps qui se balançait de droite et de gauche selon letangage des soupentes.-- En vérité, dit l'apothicaire, on devrait bien sévir contrel'ivresse! Je voudrais que l'on inscrivît, hebdomadairement, à laporte de la mairie, sur un tableau ad hoc, les noms de tous ceuxqui, durant la semaine, se seraient intoxiqués avec des alcools.D'ailleurs, sous le rapport de la statistique, on aurait là commedes annales patentes qu'on irait au besoin... Mais excusez.Et il courut encore vers le capitaine.Celui-ci rentrait à sa maison. Il allait revoir son tour.-- Peut-être ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, d'envoyer unde vos hommes ou d'aller vous-même...--Laissez-moi donc tranquille, répondit le percepteur, puisqu'iln'y a rien!-- Rassurez-vous, dit l'apothicaire, quand il fut revenu près deses amis. M. Binet m'a certifié que les mesures étaient prises.Nulle flammèche ne sera tombée. Les pompes sont pleines. Allonsdormir.-- Ma foi! j'en ai besoin, fit madame Homais qui bâillaitconsidérablement; mais, n'importe, nous avons eu pour notre fêteune bien belle journée.Rodolphe répéta d'une voix basse et avec un regard tendre:-- Oh! oui, bien belle!Et, s'étant salués, on se tourna le dos.Deux jours après, dans le Fanal de Rouen il y avait un grandarticle sur les comices. Homais l'avait composé, de verve, dès lelendemain:«Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes? Où couraitcette foule comme les flots d'une mer en furie, sous les torrentsd'un soleil tropical qui répandait sa chaleur sur nos guérets?»Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes, legouvernement faisait beaucoup, mais, pas assez! «Du courage! luicriait-il; mille réformes sont indispensables, accomplissons-les.»Puis, abordant l'entrée du Conseiller, il n'oubliait point «l'airmartial de notre milice», ni «nos plus sémillantes villageoises»,ni «les vieillards à tête chauve, sorte de patriarches qui étaientlà, et dont quelques-uns, débris de nos immortelles phalanges,sentaient encore battre leurs coeurs au son mâle des tambours.» Ilse citait des premiers parmi les membres du jury, et même ilrappelait, dans une note, que M. Homais, pharmacien, avait envoyéun mémoire sur le cidre à la Société d'agriculture. Quand ilarrivait à la distribution des récompenses, il dépeignait la joiedes lauréats en traits dithyrambiques. Le père embrassait sonfils, le frère le frère, l'époux l'épouse. Plus d'un montrait avecorgueil son humble médaille, et sans doute, revenu chez lui, prèsde sa bonne ménagère, il l'aura suspendue en pleurant aux mursdiscrets de sa chaumine.«Vers six heures, un banquet, dressé dans l'herbage deM. Liégeard, a réuni les principaux assistants de la fête. La plusgrande cordialité n'a cessé d'y régner. Divers toasts ont étéportés: M. Lieuvain, au monarque! M. Tuvache, au préfet!M. Derozerays, à l'agriculture! M. Homais, à l'industrie et auxbeaux-arts, ces deux soeurs! M. Leplichey, aux améliorations! Lesoir, un brillant feu d'artifice a tout à coup illuminé les airs.On eût dit un véritable kaléidoscope, un vrai décor d'Opéra, et unmoment notre petite localité, a pu se croire transportée au milieud'un rêve des Mille et une Nuits.«Constatons qu'aucun événement fâcheux n'est venu troubler cetteréunion de famille.»Et il ajoutait: «On y a seulement remarqué l'absence du clergé.Sans doute les sacristies entendent le progrès d'une autremanière. Libre à vous, messieurs de Loyola!»IXSix semaines s'écoulèrent. Rodolphe ne revint pas. Un soir, enfin,il parut.Il s'était dit, le lendemain des comices:-- N'y retournons pas de sitôt, ce serait une faute.Et, au bout de la semaine, il était parti pour la chasse. Après lachasse, il avait songé qu'il était trop tard, puis il fit ceraisonnement:-- Mais, si du premier jour elle m'a aimé, elle doit, parl'impatience de me revoir, m'aimer davantage. Continuons donc!Et il comprit que son calcul avait été bon lorsque, en entrantdans la salle, il aperçut Emma pâlir.Elle était seule. Le jour tombait. Les petits rideaux demousseline, le long des vitres, épaississaient le crépuscule, etla dorure du baromètre, sur qui frappait un rayon de soleil,étalait des feux dans la glace, entre les découpures du polypier.Rodolphe resta debout; et à peine si Emma répondit à ses premièresphrases de politesse.-- Moi, dit-il, j'ai eu des affaires. J'ai été malade.-- Gravement? s'écria-t-elle.-- Eh bien, fit Rodolphe en s'asseyant à ses côtés sur untabouret, non!... C'est que je n'ai pas voulu revenir.-- Pourquoi?-- Vous ne devinez pas?Il la regarda encore une fois, mais d'une façon si violentequ'elle baissa la tête en rougissant. Il reprit:-- Emma...-- Monsieur! fit-elle en s'écartant un peu.-- Ah! vous voyez bien, répliqua-t-il d'une voix mélancolique, quej'avais raison de vouloir ne pas revenir; car ce nom, ce nom quiremplit mon âme et qui m'est échappé, vous me l'interdisez! MadameBovary!... Eh! tout le monde vous appelle comme cela!... Ce n'estpas votre nom, d'ailleurs; c'est le nom d'un autre!Il répéta:-- D'un autre!Et il se cacha la figure entre les mains.-- Oui, je pense à vous continuellement!... Votre souvenir medésespère! Ah! pardon!... Je vous quitte... Adieu!... J'irailoin..., si loin, que vous n'entendrez plus parler de moi!... Etcependant..., aujourd'hui..., je ne sais quelle force encore m'apoussé vers vous! Car on ne lutte pas contre le ciel, on nerésiste point au sourire des anges! On se laisse entraîner par cequi est beau, charmant, adorable!C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; etson orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve,s'étirait mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.-- Mais, si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n'ai pu vousvoir, ah! du moins j'ai bien contemplé ce qui vous entoure. Lanuit, toutes les nuits, je me relevais, j'arrivais jusqu'ici, jeregardais votre maison, le toit qui brillait sous la lune, lesarbres du jardin qui se balançaient à votre fenêtre, et une petitelampe, une lueur, qui brillait à travers les carreaux, dansl'ombre. Ah! vous ne saviez guère qu'il y avait là, si près et siloin, un pauvre misérable...Elle se tourna vers lui avec un sanglot.-- Oh! vous êtes bon! dit-elle.-- Non, je vous aime, voilà tout! Vous n'en doutez pas! Dites-le-moi; un mot! un seul mot!Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabouret jusqu'àterre; mais on entendit un bruit de sabots dans la cuisine, et laporte de la salle, il s'en aperçut, n'était pas fermée.-- Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevant, desatisfaire une fantaisie!C'était de visiter sa maison; il désirait la connaître; et, madameBovary n'y voyant point d'inconvénient, ils se levaient tous lesdeux, quand Charles entra.-- Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.Le médecin, flatté de ce titre inattendu, se répandit enobséquiosités, et l'autre en profita pour se remettre un peu.-- Madame m'entretenait, fit-il donc, de sa santé...Charles l'interrompit: il avait mille inquiétudes, en effet; lesoppressions de sa femme recommençaient. Alors Rodolphe demanda sil'exercice du cheval ne serait pas bon.-- Certes! excellent, parfait!... Voilà une idée! Tu devrais lasuivre.Et, comme elle objectait qu'elle n'avait point de cheval,M. Rodolphe en offrit un; elle refusa ses offres; il n'insistapas; puis, afin de motiver sa visite, il conta que son charretier,l'homme à la saignée, éprouvait toujours des étourdissements.-- J'y passerai, dit Bovary.-- Non, non, je vous l'enverrai; nous viendrons, ce sera pluscommode pour vous.-- Ah! fort bien. Je vous remercie.Et, dès qu'ils furent seuls:-- Pourquoi n'acceptes-tu pas les propositions de M. Boulanger,qui sont si gracieuses?Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et déclarafinalement que cela peut-être semblerait drôle.-- Ah! je m'en moque pas mal! dit Charles en faisant unepirouette. La santé avant tout! Tu as tort!-- Eh! comment veux-tu que je monte à cheval, puisque je n'ai pasd'amazone?-- Il faut t'en commander une! répondit-il.L'amazone la décida.Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que safemme était à sa disposition, et qu'ils comptaient sur sacomplaisance.Le lendemain, à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charlesavec deux chevaux de maître. L'un portait des pompons roses auxoreilles et une selle de femme en peau de daim.Rodolphe avait mis de longues bottes molles, se disant que sansdoute elle n'en avait jamais vu de pareilles; en effet, Emma futcharmée, de sa tournure, lorsqu'il apparut sur le palier avec songrand habit de velours et sa culotte de tricot blanc. Elle étaitprête, elle l'attendait.Justin s'échappa de la pharmacie pour la voir, et l'apothicaireaussi se dérangea. Il faisait à M. Boulanger des recommandations:-- Un malheur arrive si vite! Prenez garde! Vos chevaux peut-êtresont fougueux!Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête: c'était Félicité quitambourinait contre les carreaux pour divertir la petite Berthe.L'enfant envoya de loin un baiser; sa mère lui répondit d'un signeavec le pommeau de sa cravache.-- Bonne promenade! cria M. Homais. De la prudence, surtout! de laprudence!Et il agita son journal en les regardant s'éloigner.Dès qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop.Rodolphe galopait à côté d'elle. Par moments ils échangeaient uneparole. La figure un peu baissée, la main haute et le bras droitdéployé, elle s'abandonnait à la cadence du mouvement qui laberçait sur la selle.Au bas de la côte, Rodolphe lâcha les rênes; ils partirentensemble, d'un seul bond; puis, en haut, tout à coup, les chevauxs'arrêtèrent, et son grand voile bleu retomba.On était aux premiers jours d'octobre. Il y avait du brouillardsur la campagne. Des vapeurs s'allongeaient à l'horizon, entre lecontour des collines; et d'autres, se déchirant, montaient, seperdaient. Quelquefois, dans un écartement des nuées, sous unrayon de soleil, on apercevait au loin les toits d'Yonville, avecles jardins au bord de l'eau, les cours, les murs, et le clocherde l'église. Emma fermait à demi les paupières pour reconnaître samaison, et jamais ce pauvre village où elle vivait ne lui avaitsemblé si petit. De la hauteur où ils étaient, toute la valléeparaissait un immense lac pâle, s'évaporant à l'air. Les massifsd'arbres, de place en place, saillissaient comme des rochersnoirs; et les hautes lignes des peupliers, qui dépassaient labrume, figuraient des grèves que le vent remuait.À côté, sur la pelouse, entre les sapins, une lumière brunecirculait dans l'atmosphère tiède. La terre, roussâtre comme de lapoudre de tabac, amortissait le bruit des pas; et, du bout deleurs fers, en marchant, les chevaux poussaient devant eux despommes de pin tombées.Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois. Elle sedétournait de temps à autre afin d'éviter son regard, et alorselle ne voyait que les troncs des sapins alignés, dont lasuccession continue l'étourdissait un peu. Les chevauxsoufflaient. Le cuir des selles craquait.Au moment où ils entrèrent dans la forêt, le soleil parut.-- Dieu nous protège! dit Rodolphe.-- Vous croyez? fit-elle.-- Avançons! avançons! reprit-il.Il claqua de la langue. Les deux bêtes couraient.De longues fougères, au bord du chemin, se prenaient dans l'étrierd'Emma. Rodolphe, tout en allant, se penchait et il les retirait àmesure. D'autres fois, pour écarter les branches, il passait prèsd'elle, et Emma sentait son genou lui frôler la jambe. Le cielétait devenu bleu. Les feuilles ne remuaient pas. Il y avait degrands espaces pleins de bruyères tout en fleurs; et des nappes deviolettes s'alternaient avec le fouillis des arbres, qui étaientgris, fauves ou dorés, selon la diversité des feuillages. Souventon entendait, sous les buissons, glisser un petit battementd'ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux, quis'envolaient dans les chênes.Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle allaitdevant, sur la mousse, entre les ornières.Mais sa robe trop longue l'embarrassait, bien qu'elle la portâtrelevée par la queue, et Rodolphe, marchant derrière elle,contemplait entre ce drap noir et la bottine noire, la délicatessede son bas blanc, qui lui semblait quelque chose de sa nudité.Elle s'arrêta.-- Je suis fatiguée, dit-elle.-- Allons, essayez encore! reprit-il. Du courage!Puis, cent pas plus loin, elle s'arrêta de nouveau; et, à traversson voile, qui de son chapeau d'homme descendait obliquement surses hanches, on distinguait son visage dans une transparencebleuâtre, comme si elle eût nagé sous des flots d'azur.-- Où allons-nous donc?Il ne répondit rien. Elle respirait d'une façon saccadée. Rodolphejetait les yeux autour de lui et il se mordait la moustache.Ils arrivèrent à un endroit plus large, où l'on avait abattu desbaliveaux. Ils s'assirent sur un tronc d'arbre renversé, etRodolphe se mit à lui parler de son amour.Il ne l'effraya point d'abord par des compliments. Il fut calme,sérieux, mélancolique.Emma l'écoutait la tête basse, et tout en remuant, avec la pointede son pied, des copeaux par terre.Mais, à cette phrase:-- Est-ce que nos destinées maintenant ne sont pas communes.-- Eh non! répondit-elle. Vous le savez bien. C'est impossible.Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet. Elle s'arrêta.Puis, l'ayant considéré quelques minutes d'un oeil amoureux ettout humide, elle dit vivement:-- Ah! tenez, n'en parlons plus... Où sont les chevaux?Retournons.Il eut un geste de colère et d'ennui. Elle répéta:-- Où sont les chevaux? où sont les chevaux?Alors, souriant d'un sourire étrange et la prunelle fixe, lesdents serrées, il s'avança en écartant les bras. Elle se reculatremblante. Elle balbutiait:-- Oh! vous me faites peur! vous me faites mal! Partons.-- Puisqu'il le faut, reprit-il en changeant de visage.Et il redevint aussitôt respectueux, caressant, timide. Elle luidonna son bras. Ils s'en retournèrent. Il disait:-- Qu'aviez-vous donc? Pourquoi? Je n'ai pas compris! Vous vousméprenez, sans doute? Vous êtes dans mon âme comme une madone surun piédestal, à une place haute, solide et immaculée. Mais j'aibesoin de vous pour vivre! J'ai besoin de vos yeux, de votre voix,de votre pensée. Soyez mon amie, ma soeur, mon ange!Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elletâchait de se dégager mollement. Il la soutenait ainsi, enmarchant.Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.-- Oh! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas! Restez!Il l'entraîna plus loin, autour d'un petit étang, où des lentillesd'eau faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétrisse tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dansl'herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.-- J'ai tort, j'ai tort, disait-elle. Je suis folle de vousentendre.-- Pourquoi?... Emma! Emma!-- Oh! Rodolphe!... fit lentement la jeune femme en se penchantsur son épaule.Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Ellerenversa son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir; et,défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et secachant la figure, elle s'abandonna.Les ombres du soir descendaient; le soleil horizontal, passantentre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, toutautour d'elle, dans les feuilles ou par terre, des tacheslumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussentéparpillé leurs plumes. Le silence était partout; quelque chose dedoux semblait sortir des arbres; elle sentait son coeur, dont lesbattements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair commeun fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au delà dubois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voixqui se traînait, et elle l'écoutait silencieusement, se mêlantcomme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus.Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une desdeux brides cassée.Ils s'en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils revirentsur la boue les traces de leurs chevaux, côte à côte, et les mêmesbuissons, les mêmes cailloux dans l'herbe. Rien autour d'euxn'avait changé; et pour elle, cependant, quelque chose étaitsurvenu de plus considérable que si les montagnes se fussentdéplacées. Rodolphe, de temps à autre, se penchait et lui prenaitsa main pour la baiser.Elle était charmante, à cheval! Droite, avec sa taille mince, legenou plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par legrand air, dans la rougeur du soir.En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. On laregardait des fenêtres.Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine; mais elle eut l'air dene pas l'entendre lorsqu'il s'informa de sa promenade; et ellerestait le coude au bord de son assiette, entre les deux bougiesqui brûlaient.-- Emma! dit-il.-- Quoi?-- Eh bien, j'ai passé cette après-midi chez M. Alexandre; il aune ancienne pouliche encore fort belle, un peu couronnéeseulement, et qu'on aurait, je suis sûr, pour une centained'écus...Il ajouta:-- Pensant même que cela te serait agréable, je l'ai retenue...,je l'ai achetée... Ai-je bien fait? Dis-moi donc.Elle remua la tête en signe d'assentiment; puis, un quart d'heureaprès:-- Sors-tu ce soir? demanda-t-elle.-- Oui. Pourquoi?-- Oh! rien, rien, mon ami.Et, dès qu'elle fut débarrassée de Charles, elle monta s'enfermerdans sa chambre.D'abord, ce fut comme un étourdissement; elle voyait les arbres,les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encorel'étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et queles joncs sifflaient.Mais, en s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage.Jamais elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'unetelle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personnela transfigurait.Elle se répétait: «J'ai un amant! un amant!» se délectant à cetteidée comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue.Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvredu bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelquechose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire; uneimmensité bleuâtre l'entourait, les sommets du sentimentétincelaient sous sa pensée, et l'existence ordinairen'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre lesintervalles de ces hauteurs.Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus,et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter danssa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elledevenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginationset réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérantdans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. D'ailleurs,Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N'avait-elle pasassez souffert! Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, silongtemps contenu, jaillissait tout entier avec desbouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sansinquiétude, sans trouble.La journée du lendemain se passa dans une douceur nouvelle. Ils sefirent des serments. Elle lui raconta ses tristesses. Rodolphel'interrompait par ses baisers; et elle lui demandait, en lecontemplant les paupières à demi closes, de l'appeler encore parson nom et de répéter qu'il l'aimait. C'était dans la forêt, commela veille, sous une hutte de sabotiers. Les murs en étaient depaille et le toit descendait si bas, qu'il fallait se tenircourbé. Ils étaient assis l'un contre l'autre, sur un lit defeuilles sèches.À partir de ce jour-là, ils s'écrivirent régulièrement tous lessoirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, près de larivière, dans une fissure de la terrasse. Rodolphe venait l'ychercher et en plaçait une autre, qu'elle accusait toujours d'êtretrop courte.Un matin, que Charles était sorti dès avant l'aube, elle fut prisepar la fantaisie de voir Rodolphe à l'instant. On pouvait arriverpromptement à la Huchette, y rester une heure et être rentré dansYonville que tout le monde encore serait endormi. Cette idée lafit haleter de convoitise, et elle se trouva bientôt au milieu dela prairie, où elle marchait à pas rapides, sans regarder derrièreelle.Le jour commençait à paraître. Emma, de loin, reconnut la maisonde son amant, dont les deux girouettes à queue-d'aronde sedécoupaient en noir sur le crépuscule pâle.Après la cour de la ferme, il y avait un corps de logis qui devaitêtre le château. Elle y entra, comme si les murs, à son approche,se fussent écartés d'eux-mêmes. Un grand escalier droit montaitvers un corridor. Emma tourna la clenche d'une porte, et tout àcoup, au fond de la chambre, elle aperçut un homme qui dormait.C'était Rodolphe. Elle poussa un cri.-- Te voilà! te voilà! répétait-il. Comment as-tu fait pourvenir?... Ah! ta robe est mouillée!-- Je t'aime! répondit-elle en lui passant les bras autour du cou.Cette première audace lui ayant réussi, chaque fois maintenant queCharles sortait de bonne heure, Emma s'habillait vite etdescendait à pas de loup le perron qui conduisait au bord del'eau.Mais, quand la planche aux vaches était levée, il fallait suivreles murs qui longeaient la rivière; la berge était glissante; elles'accrochait de la main, pour ne pas tomber, aux bouquets deravenelles flétries. Puis elle prenait à travers des champs enlabour, où elle enfonçait, trébuchait et empêtrait ses bottinesminces. Son foulard, noué sur sa tête, s'agitait au vent dans lesherbages; elle avait peur des boeufs, elle se mettait à courir;elle arrivait essoufflée, les joues roses, et exhalant de toute sapersonne un frais parfum de sève, de verdure et de grand air.Rodolphe, à cette heure-là, dormait encore. C'était comme unematinée de printemps qui entrait dans sa chambre.Les rideaux jaunes, le long des fenêtres laissaient passerdoucement une lourde lumière blonde. Emma tâtonnait en clignantdes yeux, tandis que les gouttes de rosée suspendues à sesbandeaux faisaient comme une auréole de topazes tout autour de safigure. Rodolphe, en riant, l'attirait à lui et il la prenait surson coeur.Ensuite, elle examinait l'appartement, elle ouvrait les tiroirsdes meubles, elle se peignait avec son peigne et se regardait dansle miroir à barbe. Souvent même, elle mettait entre ses dents letuyau d'une grosse pipe qui était sur la table de nuit, parmi descitrons et des morceaux de sucre, près d'une carafe d'eau.Il leur fallait un bon quart d'heure pour les adieux. Alors Emmapleurait; elle aurait voulu ne jamais abandonner Rodolphe. Quelquechose de plus fort qu'elle la poussait vers lui, si bien qu'unjour, la voyant survenir à l'improviste, il fronça le visage commequelqu'un de contrarié.-- Qu'as-tu donc? dit-elle. Souffres-tu? Parle-moi!Enfin il déclara, d'un air sérieux, que ses visites devenaientimprudentes et qu'elle se compromettait.XPeu à peu, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L'amour l'avaitenivrée d'abord, et elle n'avait songé à rien au delà. Mais, àprésent qu'il était indispensable à sa vie, elle craignait d'enperdre quelque chose, ou même qu'il ne fût troublé. Quand elles'en revenait de chez lui, elle jetait tout alentour des regardsinquiets, épiant chaque forme qui passait à l'horizon et chaquelucarne du village d'où l'on pouvait l'apercevoir. Elle écoutaitles pas, les cris, le bruit des charrues; et elle s'arrêtait plusblême et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui sebalançaient sur sa tête.Un matin, qu'elle s'en retournait ainsi, elle crut distinguer toutà coup le long canon d'une carabine qui semblait la tenir en joue.Il dépassait obliquement le bord d'un petit tonneau, à demi enfouientre les herbes, sur la marge d'un fossé. Emma, prête à défaillirde terreur, avança cependant, et un homme sortit du tonneau, commeces diables à boudin qui se dressent du fond des boîtes. Il avaitdes guêtres bouclées jusqu'aux genoux, sa casquette enfoncéejusqu'aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez rouge. C'étaitle capitaine Binet, à l'affût des canards sauvages.-- Vous auriez dû parler de loin! s'écria-t-il. Quand on aperçoitun fusil, il faut toujours avertir.Le percepteur, par là, tâchait de dissimuler la crainte qu'ilvenait d'avoir; car, un arrêté préfectoral ayant interdit lachasse aux canards autrement qu'en bateau, M. Binet, malgré sonrespect pour les lois, se trouvait en contravention. Aussicroyait-il à chaque minute entendre arriver le garde champêtre.Mais cette inquiétude irritait son plaisir, et, tout seul dans sontonneau, il s'applaudissait de son bonheur et de sa malice.À la vue d'Emma, il parut soulagé d'un grand poids, et aussitôt,entamant la conversation:-- Il ne fait pas chaud, ça pique!Emma ne répondit rien. Il poursuivit:-- Et vous voilà sortie de bien bonne heure?-- Oui, dit-elle en balbutiant; je viens de chez la nourrice oùest mon enfant.-- Ah! fort bien! fort bien! Quant à moi, tel que vous me voyez,dès la pointe du jour je suis là; mais le temps est si crassineux,qu'à moins d'avoir la plume juste au bout...-- Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tournant lestalons.-- Serviteur, madame, reprit-il d'un ton sec.Et il rentra dans son tonneau.Emma se repentit d'avoir quitté si brusquement le percepteur. Sansdoute, il allait faire des conjectures défavorables. L'histoire dela nourrice était la pire excuse, tout le monde sachant bien àYonville que la petite Bovary, depuis un an, était revenue chezses parents. D'ailleurs, personne n'habitait aux environs; cechemin ne conduisait qu'à la Huchette; Binet donc avait devinéd'où elle venait, et il ne se tairait pas, il bavarderait, c'étaitcertain! Elle resta jusqu'au soir à se torturer l'esprit dans tousles projets de mensonges imaginables, et ayant sans cesse devantles yeux cet imbécile à carnassière.Charles, après le dîner, la voyant soucieuse, voulut, pardistraction, la conduire chez le pharmacien; et la premièrepersonne qu'elle aperçut dans la pharmacie, ce fut encore lui, lepercepteur! Il était debout devant le comptoir, éclairé par lalumière du bocal rouge, et il disait:-- Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.-- Justin, cria l'apothicaire, apporte-nous l'acide sulfurique.Puis, à Emma, qui voulait monter dans l'appartement de madameHomais:-- Non, restez, ce n'est pas la peine, elle va descendre.Chauffez-vous au poêle en attendant... Excusez-moi... Bonjour,docteur (car le pharmacien se plaisait beaucoup a prononcer ce motdocteur, comme si en l'adressant à un autre, il eût fait rejaillirsur lui-même quelque chose de la pompe qu'il y trouvait)... Maisprends garde de renverser les mortiers! va plutôt chercher leschaises de la petite salle; tu sais bien qu'on ne dérange pas lesfauteuils du salon.Et, pour remettre en place son fauteuil, Homais se précipitaithors du comptoir, quand Binet lui demanda une demi-once d'acide desucre.-- Acide de sucre? fit le pharmacien dédaigneusement. Je neconnais pas, j'ignore! Vous voulez peut-être de l'acide oxalique?C'est oxalique, n'est-il pas vrai?Binet expliqua qu'il avait besoin d'un mordant pour composer lui-même une eau de cuivre avec quoi dérouiller diverses garnitures dechasse. Emma tressaillit. Le pharmacien se mit à dire:-- En effet, le temps n'est pas propice, à cause de l'humidité.-- Cependant, reprit le percepteur d'un air finaud, il y a despersonnes qui s'en arrangent.Elle étouffait.-- Donnez-moi encore...-- Il ne s'en ira donc jamais! pensait-elle.-- Une demi-once d'arcanson et de térébenthine, quatre onces decire jaune, et trois demi-onces de noir animal, s'il vous plaît,pour nettoyer les cuirs vernis de mon équipement.L'apothicaire commençait à tailler de la cire, quand madame Homaisparut avec Irma dans ses bras, Napoléon à ses côtés et Athalie quila suivait. Elle alla s'asseoir sur le banc de velours contre lafenêtre, et le gamin s'accroupit sur un tabouret, tandis que sasoeur aînée rôdait autour de la boîte à jujube, près de son petitpapa. Celui-ci emplissait des entonnoirs et bouchait des flacons,il collait des étiquettes, il confectionnait des paquets. On setaisait autour de lui; et l'on entendait seulement de temps àautre tinter les poids dans les balances, avec quelques parolesbasses du pharmacien donnant des conseils à son élève.-- Comment va votre jeune personne? demanda tout à coup madameHomais.-- Silence! exclama son mari, qui écrivait des chiffres sur lecahier de brouillons.-- Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée? reprit-elle à demi-voix.-- Chut! chut! fit Emma en désignant du doigt l'apothicaire.Mais Binet, tout entier à la lecture de l'addition, n'avait rienentendu probablement. Enfin il sortit. Alors Emma, débarrassée,poussa un grand soupir.-- Comme vous respirez fort! dit madame Homais.-- Ah! c'est qu'il fait un peu chaud, répondit-elle.Ils avisèrent donc, le lendemain, à organiser leurs rendez-vous;Emma voulait corrompre sa servante par un cadeau; mais il eûtmieux valu découvrir à Yonville quelque maison discrète. Rodolphepromit d'en chercher une.Pendant tout l'hiver, trois ou quatre fois la semaine, à la nuitnoire, il arrivait dans le jardin. Emma, tout exprès, avait retiréla clef de la barrière, que Charles crut perdue.Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignéede sable. Elle se levait en sursaut; mais quelquefois il luifallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coindu feu, et il n'en finissait pas. Elle se dévorait d'impatience;si ses yeux l'avaient pu, ils l'eussent fait sauter par lesfenêtres. Enfin, elle commençait sa toilette de nuit; puis, elleprenait un livre et continuait à lire fort tranquillement, commesi la lecture l'eût amusée. Mais Charles, qui était au lit,l'appelait pour se coucher.-- Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.-- Oui, j'y vais! répondait-elle.Cependant, comme les bougies l'éblouissaient, il se tournait versle mur et s'endormait. Elle s'échappait en retenant son haleine,souriante, palpitante, déshabillée.Rodolphe avait un grand manteau; il l'en enveloppait tout entière,et, passant le bras autour de sa taille, il l'entraînait sansparler jusqu'au fond du jardin.C'était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris oùautrefois Léon la regardait si amoureusement, durant les soirsd'été. Elle ne pensait guère à lui maintenant.Les étoiles brillaient à travers les branches du jasmin sansfeuilles. Ils entendaient derrière eux la rivière qui coulait, et,de temps à autre, sur la berge, le claquement des roseaux secs.Des massifs d'ombre, çà et là, se bombaient dans l'obscurité, etparfois, frissonnant tous d'un seul mouvement, ils se dressaientet se penchaient comme d'immenses vagues noires qui se fussentavancées pour les recouvrir. Le froid de la nuit les faisaits'étreindre davantage; les soupirs de leurs lèvres leur semblaientplus forts; leurs yeux, qu'ils entrevoyaient à peine, leurparaissaient plus grands, et, au milieu du silence, il y avait desparoles dites tout bas qui tombaient sur leur âme avec unesonorité cristalline et qui s'y répercutaient en vibrationsmultipliées.Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier dans lecabinet aux consultations, entre le hangar et l'écurie. Elleallumait un des flambeaux de la cuisine, qu'elle avait cachéderrière les livres. Rodolphe s'installait là comme chez lui. Lavue de la bibliothèque et du bureau, de tout l'appartement enfin,excitait sa gaieté; et il ne pouvait se retenir de faire surCharles quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elleeût désiré le voir plus sérieux, et même plus dramatique àl'occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans l'allée unbruit de pas qui s'approchaient.-- On vient! dit-elle.Il souffla la lumière.-- As-tu tes pistolets?-- Pourquoi?-- Mais... pour te défendre, reprit Emma.-- Est-ce de ton mari? Ah! le pauvre garçon!Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait: «Jel'écraserais d'une chiquenaude.»Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentît une sorted'indélicatesse et de grossièreté naïve qui la scandalisa.Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elleavait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il,odieux même, car il n'avait, lui, aucune raison de haïr ce bonCharles, n'étant pas ce qui s'appelle dévoré de jalousie; -- et, àce propos, Emma lui avait fait un grand serment qu'il ne trouvaitpas non plus du meilleur goût.D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait falluéchanger des miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux,et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau demariage, en signe d'alliance éternelle. Souvent elle lui parlaitdes cloches du soir ou des voix de la nature; puis ellel'entretenait de sa mère, à elle, et de sa mère, à lui. Rodolphel'avait perdue depuis vingt ans. Emma, néanmoins, l'en consolaitavec des mièvreries de langage, comme on eût fait à un marmotabandonné, et même lui disait quelquefois, en regardant la lune:-- Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notreamour.Mais elle était si jolie! il en avait possédé si peu d'une candeurpareille! Cet amour sans libertinage était pour lui quelque chosede nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressaità la fois son orgueil et sa sensualité. L'exaltation d'Emma, queson bon sens bourgeois dédaignait, lui semblait au fond du coeurcharmante, puisqu'elle s'adressait à sa personne. Alors, sûrd'être aimé, il ne se gêna pas, et insensiblement ses façonschangèrent.Il n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui lafaisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaientfolle; si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parutse diminuer sous elle, comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberaitdans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n'y voulut pas croire;elle redoubla de tendresse; et Rodolphe, de moins en moins, cachason indifférence.Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou sielle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage.L'humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune queles voluptés tempéraient. Ce n'était pas de l'attachement, c'étaitcomme une séduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avaitpresque peur.Les apparences, néanmoins, étaient plus calmes que jamais,Rodolphe ayant réussi à conduire l'adultère selon sa fantaisie;et, au bout de six mois, quand le printemps arriva, ils setrouvaient, l'un vis-à-vis de l'autre, comme deux mariés quientretiennent tranquillement une flamme domestique.C'était l'époque où le père Rouault envoyait son dinde, ensouvenir de sa jambe remise. Le cadeau arrivait toujours avec unelettre. Emma coupa la corde qui la retenait au panier, et lut leslignes suivantes:«Mes chers enfants,«J'espère que la présente vous trouvera en bonne santé et quecelui-là vaudra bien les autres; car il me semble un peu plusmollet, si j'ose dire, et plus massif. Mais, la prochaine fois,par changement, je vous donnerai un coq, à moins que vous neteniez de préférence aux picots; et renvoyez-moi la bourriche,s'il vous plaît, avec les deux anciennes. J'ai eu un malheur à macharreterie, dont la couverture, une nuit qu'il ventait fort,s'est envolée dans les arbres. La récolte non plus n'a pas ététrop fameuse. Enfin, je ne sais pas quand j'irai vous voir. Çam'est tellement difficile de quitter maintenant la maison, depuisque je suis seul, ma pauvre Emma!«Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si lebonhomme eût laissé tomber sa plume pour rêver quelque temps.«Quant à moi, je vais bien, sauf un rhume que j'ai attrapé l'autrejour à la foire d'Yvetot, où j'étais parti pour retenir un berger,ayant mis le mien dehors, par suite de sa trop grande délicatessede bouche. Comme on est à plaindre avec tous ces brigands-là! Dureste, c'était aussi un malhonnête.«J'ai appris d'un colporteur qui, voyageant cet hiver par votrepays, s'est fait arracher une dent, que Bovary travaillaittoujours dur. Ça ne m'étonne pas, et il m'a montré sa dent; nousavons pris un café ensemble. Je lui ai demandé s'il t'avait vue,il m'a dit que non, mais qu'il avait vu dans l'écurie deuxanimaux, d'où je conclus que le métier roule. Tant mieux, meschers enfants, et que le bon Dieu vous envoie tout le bonheurimaginable.«Il me fait deuil de ne pas connaître encore ma bien-aimée petite-fille Berthe Bovary. J'ai planté pour elle, dans le jardin, sousta chambre, un prunier de prunes d'avoine, et je ne veux pas qu'ony touche, si ce n'est pour lui faire plus tard des compotes, queje garderai dans l'armoire, à son intention, quand elle viendra.«Adieu, mes chers enfants. Je t'embrasse, ma fille; vous aussi,mon gendre, et la petite, sur les deux joues.«Je suis, avec bien des compliments,«Votre tendre père,«THEODORE ROUAULT.»Elle resta quelques minutes à tenir entre ses doigts ce grospapier. Les fautes d'orthographe s'y enlaçaient les unes auxautres, et Emma poursuivait la pensée douce qui caquetait tout autravers comme une poule à demi cachée dans une haie d'épines. Onavait séché l'écriture avec les cendres du foyer, car un peu depoussière grise glissa de la lettre sur sa robe, et elle crutpresque apercevoir son père se courbant vers l'âtre pour saisirles pincettes. Comme il y avait longtemps qu'elle n'était plusauprès de lui, sur l'escabeau, dans la cheminée, quand ellefaisait brûler le bout d'un bâton à la grande flamme des joncsmarins qui pétillaient!...Elle se rappela des soirs d'été tout pleins de soleil. Lespoulains hennissaient quand on passait, et galopaient,galopaient... Il y avait sous sa fenêtre une ruche à miel, etquelquefois les abeilles, tournoyant dans la lumière, frappaientcontre les carreaux comme des balles d'or rebondissantes. Quelbonheur dans ce temps-là! quelle liberté! quel espoir! quelleabondance d'illusions! Il n'en restait plus maintenant! Elle enavait dépensé à toutes les aventures de son âme, par toutes lesconditions successives, dans la virginité, dans le mariage et dansl'amour; -- les perdant ainsi continuellement le long de sa vie,comme un voyageur qui laisse quelque chose de sa richesse à toutesles auberges de la route.Mais qui donc la rendait si malheureuse? où était la catastropheextraordinaire qui l'avait bouleversée? Et elle releva la tête,regardant autour d'elle, comme pour chercher la cause de ce qui lafaisait souffrir.Un rayon d'avril chatoyait sur les porcelaines de l'étagère; lefeu brûlait; elle sentait sous ses pantoufles la douceur du tapis;le jour était blanc, l'atmosphère tiède, et elle entendit sonenfant qui poussait des éclats de rire.En effet, la petite fille se roulait alors sur le gazon, au milieude l'herbe qu'on fanait. Elle était couchée à plat ventre, au hautd'une meule. Sa bonne la retenait par la jupe. Lestiboudoisratissait à côté, et, chaque fois qu'il s'approchait, elle sepenchait en battant l'air de ses deux bras.-- Amenez-la-moi! dit sa mère se précipitant pour l'embrasser.Comme je t'aime, ma pauvre enfant! comme je t'aime!Puis, s'apercevant qu'elle avait le bout des oreilles un peu sale,elle sonna vite pour avoir de l'eau chaude, et la nettoya, lachangea de linge, de bas, de souliers, fit mille questions sur sasanté, comme au retour d'un voyage, et enfin, la baisant encore etpleurant un peu, elle la remit aux mains de la domestique, quirestait fort ébahie devant cet excès de tendresse.Rodolphe, le soir, la trouva plus sérieuse que d'habitude.-- Cela se passera, jugea-t-il, c'est un caprice.Et il manqua consécutivement à trois rendez-vous. Quand il revint,elle se montra froide et presque dédaigneuse.-- Ah! tu perds ton temps, ma mignonne...Et il eut l'air de ne point remarquer ses soupirs mélancoliques,ni le mouchoir qu'elle tirait.C'est alors qu'Emma se repentit!Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait Charles, et s'iln'eût pas été meilleur de le pouvoir aimer. Mais il n'offrait pasgrande prise à ces retours du sentiment, si bien qu'elle demeuraitfort embarrassée dans sa velléité de sacrifice, lorsquel'apothicaire vint à propos lui fournir une occasion.XIIl avait lu dernièrement l'éloge d'une nouvelle méthode pour lacure des pieds-bots; et comme il était partisan du progrès, ilconçut cette idée patriotique que Yonville, pour se mettre auniveau, devait avoir des opérations de stréphopodie.-- Car, disait-il à Emma, que risque-t-on? Examinez (et ilénumérait, sur ses doigts, les avantages de la tentative); succèspresque certain, soulagement et embellissement du malade,célébrité vite acquise à l'opérateur. Pourquoi votre mari, parexemple, ne voudrait-il pas débarrasser ce pauvre Hippolyte, duLion d'or? Notez qu'il ne manquerait pas de raconter sa guérison àtous les voyageurs, et puis (Homais baissait la voix et regardaitautour de lui) qui donc m'empêcherait d'envoyer au journal unepetite note là-dessus? Eh! mon Dieu! un article circule..., on enparle..., cela finit par faire la boule de neige! Et qui sait? quisait?En effet, Bovary pouvait réussir; rien n'affirmait à Emma qu'il nefût pas habile, et quelle satisfaction pour elle que de l'avoirengagé à une démarche d'où sa réputation et sa fortune setrouveraient accrues? Elle ne demandait qu'à s'appuyer sur quelquechose de plus solide que l'amour.Charles, sollicité par l'apothicaire et par elle, se laissaconvaincre. Il fit venir de Rouen le volume du docteur Duval, et,tous les soirs, se prenant la tête entre les mains, il s'enfonçaitdans cette lecture.Tandis qu'il étudiait les équins, les varus et les valgus, c'est-à-dire la stréphocatopodie, la stréphendopodie et lastréphexopodie (ou, pour parler mieux, les différentes déviationsdu pied, soit en bas, en dedans ou en dehors), avec lastréphypopodie et la stréphanopodie (autrement dit torsion endessous et redressement en haut), M. Homais par toute sorte deraisonnements, exhortait le garçon d'auberge à se faire opérer.-- À peine sentiras-tu, peut-être, une légère douleur; c'est unesimple piqûre comme une petite saignée, moins que l'extirpation decertains cors.Hippolyte, réfléchissant, roulait des yeux stupides.-- Du reste, reprenait le pharmacien, ça ne me regarde pas! c'estpour toi! par humanité pure! Je voudrais te voir, mon ami,débarrassé de ta hideuse claudication, avec ce balancement de larégion lombaire, qui, bien que tu prétendes le contraire, doit tenuire considérablement dans l'exercice de ton métier.Alors Homais lui représentait combien il se sentirait ensuite plusgaillard et plus ingambe, et même lui donnait à entendre qu'ils'en trouverait mieux pour plaire aux femmes; et le valet d'écuriese prenait à sourire lourdement. Puis il l'attaquait par lavanité:-- N'es-tu pas un homme, saprelotte? Que serait-ce donc, s'ilt'avait fallu servir, aller combattre sous les drapeaux?... Ah!Hippolyte!Et Homais s'éloignait, déclarant qu'il ne comprenait pas cetentêtement, cet aveuglement à se refuser aux bienfaits de lascience.Le malheureux céda, car ce fut comme une conjuration. Binet, quine se mêlait jamais des affaires d'autrui, madame Lefrançois,Artémise, les voisins, et jusqu'au maire, M. Tuvache, tout lemonde l'engagea, le sermonna, lui faisait honte; mais ce quiacheva de le décider, c'est que ça ne lui coûterait rien. Bovaryse chargeait même de fournir la machine pour l'opération. Emmaavait eu l'idée de cette générosité; et Charles y consentit, sedisant au fond du coeur que sa femme était un ange.Avec les conseils du pharmacien, et en recommençant trois fois, ilfit donc construire par le menuisier, aidé du serrurier, unemanière de boîte pesant huit livres environ, et où le fer, lebois, la tôle, le cuir, les vis et les écrous ne se trouvaientpoint épargnés.Cependant, pour savoir quel tendon couper à Hippolyte, il fallaitconnaître d'abord quelle espèce de pied-bot il avait.Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque droite,ce qui ne l'empêchait pas d'être tourné en dedans, de sorte quec'était un équin mêlé d'un peu de varus, ou bien un léger varusfortement accusé d'équin. Mais, avec cet équin, large en effetcomme un pied de cheval, à peau rugueuse, à tendons secs, à grosorteils, et où les ongles noirs figuraient les clous d'un fer, lestréphopode, depuis le matin jusqu'à la nuit, galopait comme uncerf. On le voyait continuellement sur la place, sautiller toutautour des charrettes, en jetant en avant son support inégal. Ilsemblait même plus vigoureux de cette jambe-là que de l'autre. Àforce d'avoir servi, elle avait contracté comme des qualitésmorales de patience et d'énergie, et quand on lui donnait quelquegros ouvrage, il s'écorait dessus, préférablement.Or, puisque c'était un équin, il fallait couper le tendond'Achille, quitte à s'en prendre plus tard au muscle tibialantérieur pour se débarrasser du varus; car le médecin n'osaitd'un seul coup risquer deux opérations, et même il tremblait déjà,dans la peur d'attaquer quelque région importante qu'il neconnaissait pas.Ni Ambroise Paré, appliquant pour la première fois depuis Celse,après quinze siècles d'intervalle, la ligature immédiate d'uneartère; ni Dupuytren allant ouvrir un abcès à travers une coucheépaisse d'encéphale; ni Gensoul, quand il fit la première ablationde maxillaire supérieur, n'avaient certes le coeur si palpitant,la main si frémissante, l'intellect aussi tendu que M. Bovaryquand il approcha d'Hippolyte, son ténotome entre les doigts. Et,comme dans les hôpitaux, on voyait à côté, sur une table, un tasde charpie, des fils cirés, beaucoup de bandes, une pyramide debandes, tout ce qu'il y avait de bandes chez l'apothicaire.C'était M. Homais qui avait organisé dès le matin tous cespréparatifs, autant pour éblouir la multitude que pours'illusionner lui-même. Charles piqua la peau; on entendit uncraquement sec. Le tendon était coupé, l'opération était finie.Hippolyte n'en revenait pas de surprise; il se penchait sur lesmains de Bovary pour les couvrir de baisers.-- Allons, calme-toi, disait l'apothicaire, tu témoigneras plustard ta reconnaissance envers ton bienfaiteur!Et il descendit conter le résultat à cinq ou six curieux quistationnaient dans la cour, et qui s'imaginaient qu'Hippolyteallait reparaître marchant droit. Puis Charles, ayant bouclé sonmalade dans le moteur mécanique, s'en retourna chez lui, où Emma,tout anxieuse, l'attendait sur la porte. Elle lui sauta au cou;ils se mirent à table; il mangea beaucoup, et même il voulut, audessert, prendre une tasse de café, débauche qu'il ne sepermettait que le dimanche lorsqu'il y avait du monde.La soirée fut charmante, pleine de causeries, de rêves en commun.Ils parlèrent de leur fortune future, d'améliorations à introduiredans leur ménage, il voyait sa considération s'étendant, son bien-être s'augmentant, sa femme l'aimant toujours; et elle se trouvaitheureuse de se rafraîchir dans un sentiment nouveau, plus sain,meilleur, enfin d'éprouver quelque tendresse pour ce pauvre garçonqui la chérissait. L'idée de Rodolphe, un moment, lui passa par latête; mais ses yeux se reportèrent sur Charles: elle remarqua mêmeavec surprise qu'il n'avait point les dents vilaines.Ils étaient au lit lorsque M. Homais, malgré la cuisinière, entratout à coup dans la chambre, en tenant à la main une feuille depapier fraîche écrite. C'était la réclame qu'il destinait au Fanalde Rouen. Il la leur apportait à lire.-- Lisez vous-même, dit Bovary.Il lut:-- «Malgré les préjugés qui recouvrent encore une partie de laface de l'Europe comme un réseau, la lumière cependant commence àpénétrer dans nos campagnes. C'est ainsi que, mardi, notre petitecité d'Yonville s'est vue le théâtre d'une expérience chirurgicalequi est en même temps un acte de haute philanthropie. M. Bovary,un de nos praticiens les plus distingués...»-- Ah! c'est trop! c'est trop! disait Charles, que l'émotionsuffoquait.-- Mais non, pas du tout! comment donc!... «A opéré d'un pied-bot...» Je n'ai pas mis le terme scientifique, parce que, voussavez, dans un journal..., tout le monde peut-être ne comprendraitpas; il faut que les masses...-- En effet, dit Bovary. Continuez.-- Je reprends, dit le pharmacien. «M. Bovary, un de nospraticiens les plus distingués, a opéré d'un pied-bot le nomméHippolyte Tautain, garçon d'écurie depuis vingt-cinq ans à l'hôteldu Lion d'or, tenu par madame veuve Lefrançois, sur la placed'Armes. La nouveauté de la tentative et l'intérêt qui s'attachaitau sujet avaient attiré un tel concours de population, qu'il yavait véritablement encombrement au seuil de l'établissement.L'opération, du reste, s'est pratiquée comme par enchantement, età peine si quelques gouttes de sang sont venues sur la peau, commepour dire que le tendon rebelle venait enfin de céder sous lesefforts de l'art. Le malade, chose étrange (nous l'affirmons devisu) n'accusa point de douleur. Son état, jusqu'à présent, nelaisse rien à désirer. Tout porte à croire que la convalescencesera courte; et qui sait même si, à la prochaine fête villageoise,nous ne verrons pas notre brave Hippolyte figurer dans des dansesbachiques, au milieu d'un choeur de joyeux drilles, et ainsiprouver à tous les yeux, par sa verve et ses entrechats, sacomplète guérison? Honneur donc aux savants généreux! honneur àces esprits infatigables qui consacrent leurs veilles àl'amélioration ou bien au soulagement de leur espèce! Honneur!trois fois honneur! N'est-ce pas le cas de s'écrier que lesaveugles verront, les sourds entendront et les boiteux marcheront!Mais ce que le fanatisme autrefois promettait à ses élus, lascience maintenant l'accomplit pour tous les hommes! Noustiendrons nos lecteurs au courant des phases successives de cettecure si remarquable.»Ce qui n'empêcha pas que, cinq jours après, la mère Lefrançoisn'arrivât tout effarée en s'écriant:-- Au secours! il se meurt!... J'en perds la tête!Charles se précipita vers le Lion d'or, et le pharmacien quil'aperçut passant sur la place, sans chapeau, abandonna lapharmacie. Il parut lui-même, haletant, rouge, inquiet, etdemandant à tous ceux qui montaient l'escalier:-- Qu'a donc notre intéressant stréphopode?Il se tordait, le stréphopode, dans des convulsions atroces, sibien que le moteur mécanique où était enfermée sa jambe frappaitcontre la muraille à la défoncer.Avec beaucoup de précautions, pour ne pas déranger la position dumembre, on retira donc la boîte, et l'on vit un spectacle affreux.Les formes du pied disparaissaient dans une telle bouffissure, quela peau tout entière semblait près de se rompre, et elle étaitcouverte d'ecchymoses occasionnées par la fameuse machine.Hippolyte déjà s'était plaint d'en souffrir; on n'y avait prisgarde; il fallut reconnaître qu'il n'avait pas eu tortcomplètement; et on le laissa libre quelques heures. Mais à peinel'oedème eut-il un peu disparu, que les deux savants jugèrent àpropos de rétablir le membre dans l'appareil, et en l'y serrantdavantage, pour accélérer les choses. Enfin, trois jours après,Hippolyte n'y pouvant plus tenir, ils retirèrent encore une foisla mécanique, tout en s'étonnant beaucoup du résultat qu'ilsaperçurent. Une tuméfaction livide s'étendait sur la jambe, etavec des phlyctènes de place en place, par où suintait un liquidenoir. Cela prenait une tournure sérieuse. Hippolyte commençait às'ennuyer, et la mère Lefrançois l'installa dans la petite salle,près de la cuisine, pour qu'il eût au moins quelque distraction.Mais le percepteur, qui tous les jours y dînait, se plaignit avecamertume d'un tel voisinage. Alors on transporta Hippolyte dans lasalle de billard.Il était là, geignant sous ses grosses couvertures, pâle, la barbelongue, les yeux caves, et, de temps à autre, tournant sa tête ensueur sur le sale oreiller où s'abattaient les mouches. MadameBovary le venait voir. Elle lui apportait des linges pour sescataplasmes, et le consolait, l'encourageait. Du reste, il nemanquait pas de compagnie, les jours de marché surtout, lorsqueles paysans autour de lui poussaient les billes du billard,escrimaient avec les queues, fumaient, buvaient, chantaient,braillaient.-- Comment vas-tu? disaient-ils en lui frappant sur l'épaule. Ah!tu n'es pas fier, à ce qu'il paraît! mais c'est ta faute. Ilfaudrait faire ceci, faire cela.Et on lui racontait des histoires de gens qui avaient tous étéguéris par d'autres remèdes que les siens; puis, en manière deconsolation, ils ajoutaient:-- C'est que tu t'écoutes trop! lève-toi donc! tu te dorlotescomme un roi! Ah! n'importe, vieux farceur! tu ne sens pas bon!La gangrène, en effet, montait de plus en plus. Bovary en étaitmalade lui-même. Il venait à chaque heure, à tout moment.Hippolyte le regardait avec des yeux pleins d'épouvante etbalbutiait en sanglotant:-- Quand est-ce que je serai guéri?... Ah! sauvez-moi!... Que jesuis malheureux! que je suis malheureux!Et le médecin s'en allait, toujours en lui recommandant la diète.-- Ne l'écoute point, mon garçon, reprenait la mère Lefrançois;ils t'ont déjà bien assez martyrisé? tu vas t'affaiblir encore.Tiens, avale!Et elle lui présentait quelque bon bouillon, quelque tranche degigot, quelque morceau de lard, et parfois des petits verresd'eau-de-vie qu'il n'avait pas le courage de porter à ses lèvres.L'abbé Bournisien, apprenant qu'il empirait, fit demander à levoir. Il commença par le plaindre de son mal, tout en déclarantqu'il fallait s'en réjouit, puisque c'était la volonté duSeigneur, et profiter vite de l'occasion pour se réconcilier avecle ciel.-- Car, disait l'ecclésiastique d'un ton paterne, tu négligeais unpeu tes devoirs; on te voyait rarement à l'office divin; combien ya-t-il d'années que tu ne t'es approché de la sainte table? Jecomprends que tes occupations, que le tourbillon du monde aient put'écarter du soin de ton salut. Mais à présent, c'est l'heure d'yréfléchir. Ne désespère pas cependant; j'ai connu de grandscoupables qui, près de comparaître devant Dieu (tu n'en es pointencore là, je le sais bien), avaient imploré sa miséricorde, etqui certainement sont morts dans les meilleures dispositions.Espérons que, tout comme eux, tu nous donneras de bons exemples!Ainsi, par précaution, qui donc t'empêcherait de réciter matin etsoir un «Je vous salue, Marie, pleine de grâce», et un «NotrePère, qui êtes aux cieux»? Oui fais cela! pour moi, pourm'obliger. Qu'est-ce que ça coûte?... Me le promets-tu?Le pauvre diable promit. Le curé revint les jours suivants. Ilcausait avec l'aubergiste et même racontait des anecdotesentremêlées de plaisanteries, de calembours qu'Hippolyte necomprenait pas. Puis, dès que la circonstance le permettait, ilretombait sur les matières de religion, en prenant une figureconvenable.Son zèle parut réussir; car bientôt le stréphopode témoignal'envie d'aller en pèlerinage à Bon-Secours, s'il se guérissait: àquoi M. Bournisien répondit qu'il ne voyait pas d'inconvénient;deux précautions valaient mieux qu'une. On ne risquait rien.L'apothicaire s'indigna contre ce qu'il appelait les manoeuvres duprêtre; elles nuisaient, prétendait-il, à la convalescenced'Hippolyte, et il répétait à madame Lefrançois:-- Laissez-le! Laissez-le! vous lui perturbez le moral avec votremysticisme!Mais la bonne femme ne voulait plus l'entendre. Il était la causede tout. Par esprit de contradiction, elle accrocha même au chevetdu malade un bénitier tout plein, avec une branche de buis.Cependant la religion pas plus que la chirurgie ne paraissait lesecourir, et l'invincible pourriture allait montant toujours desextrémités vers le ventre. On avait beau varier les potions etchanger les cataplasmes, les muscles chaque jour se décollaientdavantage, et enfin Charles répondit par un signe de têteaffirmatif quand la mère Lefrançois lui demanda si elle nepourrait point, en désespoir de cause, faire venir M. Canivet, deNeufchâtel, qui était une célébrité.Docteur en médecine, âgé de cinquante ans, jouissant d'une bonneposition et sûr de lui-même, le confrère ne se gêna pas pour riredédaigneusement lorsqu'il découvrit cette jambe gangrenée jusqu'augenou. Puis, ayant déclaré net qu'il la fallait amputer, il s'enalla chez le pharmacien déblatérer contre les ânes qui avaient puréduire un malheureux homme en un tel état. Secouant M. Homais parle bouton de sa redingote, il vociférait dans la pharmacie:-- Ce sont là des inventions de Paris! Voilà les idées de cesmessieurs de la Capitale! c'est comme le strabisme, le chloroformeet la lithotritie, un tas de monstruosités que le gouvernementdevrait défendre! Mais on veut faire le malin, et l'on vous fourredes remèdes sans s'inquiéter des conséquences. Nous ne sommes passi forts que cela, nous autres; nous ne sommes pas des savants,des mirliflores, des jolis coeurs; nous sommes des praticiens, desguérisseurs, et nous n'imaginerions pas d'opérer quelqu'un qui seporte à merveille! Redresser des pieds-bots! est-ce qu'on peutredresser les pieds-bots? c'est comme si l'on voulait, parexemple, rendre droit un bossu!Homais souffrait en écoutant ce discours, et il dissimulait sonmalaise sous un sourire de courtisan, ayant besoin de ménagerM. Canivet, dont les ordonnances quelquefois arrivaient jusqu'àYonville; aussi ne prit-il pas la défense de Bovary, ne fit-ilmême aucune observation, et, abandonnant ses principes, ilsacrifia sa dignité aux intérêts plus sérieux de sort négoce.Ce fut dans le village un événement considérable que cetteamputation de cuisse par le docteur Canivet! Tous les habitants,ce jour-là, s'étaient levés de meilleure heure, et la Grande-Rue,bien que pleine de monde, avait quelque chose de lugubre commes'il se fût agi d'une exécution capitale. On discutait chezl'épicier sur la maladie d'Hippolyte; les boutiques ne vendaientrien, et madame Tuvache, la femme du maire, ne bougeait pas de safenêtre, par l'impatience où elle était de voir venir l'opérateur.Il arriva dans son cabriolet, qu'il conduisait lui-même. Mais, leressort du coté droit s'étant à la longue affaissé sous le poidsde sa corpulence, il se faisait que la voiture penchait un peutout en allant, et l'on apercevait sur l'autre coussin près de luiune vaste boîte, recouverte de basane rouge, dont les troisfermoirs de cuivre brillaient magistralement.Quand il fut entré comme un tourbillon sous le porche du Liond'or, le docteur, criant très haut, ordonna de dételer son cheval,puis il alla dans l'écurie voir s'il mangeait bien l'avoine; car,en arrivant chez ses malades, il s'occupait d'abord de sa jumentet de son cabriolet. On disait même à ce propos: «Ah! M. Canivet,c'est un original!» Et on l'estimait davantage pour cetinébranlable aplomb. L'univers aurait pu crever jusqu'au dernierhomme, qu'il n'eût pas failli à la moindre de ses habitudes.Homais se présenta.-- Je compte sur vous, fit le docteur. Sommes-nous prêts? Enmarche!Mais l'apothicaire, en rougissant, avoua qu'il était trop sensiblepour assister à une pareille opération.-- Quand on est simple spectateur, disait-il, l'imagination, voussavez, se frappe! Et puis j'ai le système nerveux tellement...-- Ah bah! interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire,porté à l'apoplexie. Et, d'ailleurs, cela ne m'étonne pas; car,vous autres, messieurs les pharmaciens, vous êtes continuellementfourrés dans votre cuisine, ce qui doit finir par altérer votretempérament. Regardez-moi, plutôt: tous les jours, je me lève àquatre heures, je fais ma barbe à l'eau froide (je n'ai jamaisfroid), et je ne porte pas de flanelle, je n'attrape aucun rhume,le coffre est bon! Je vis tantôt d'une manière, tantôt d'uneautre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C'est pourquoije ne suis point délicat comme vous, et il m'est aussiparfaitement égal de découper un chrétien que la première volaillevenue. Après ça, direz-vous, l'habitude..., l'habitude!...Alors, sans aucun égard pour Hippolyte, qui suait d'angoisse entreses draps, ces messieurs engagèrent une conversation oùl'apothicaire compara le sang-froid d'un chirurgien à celui d'ungénéral; et ce rapprochement fut agréable à Canivet, qui serépandit en paroles sur les exigences de son art. Il leconsidérait comme un sacerdoce, bien que les officiers de santé ledéshonorassent. Enfin, revenant au malade, il examina les bandesapportées par Homais, les mêmes qui avaient comparu lors du pied-bot, et demanda quelqu'un pour lui tenir le membre. On envoyachercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retroussé ses manches,passa dans la salle de billard, tandis que l'apothicaire restaitavec Artémise et l'aubergiste, plus pâles toutes les deux que leurtablier, et l'oreille tendue contre la porte.Bovary, pendant ce temps-là, n'osait bouger de sa maison. Il setenait en bas, dans la salle, assis au coin de la cheminée sansfeu, le menton sur sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes.Quelle mésaventure! pensait-il, quel désappointement! Il avaitpris pourtant toutes les précautions imaginables. La fatalité s'enétait mêlée. N'importe! si Hippolyte plus tard venait à mourir,c'est lui qui l'aurait assassiné. Et puis, quelle raisondonnerait-il dans les visites, quand on l'interrogerait? Peut-être, cependant, s'était-il trompé en quelque chose? Il cherchait,ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens se trompaientbien. Voilà ce qu'on ne voudrait jamais croire! on allait rire, aucontraire, clabauder! Cela se répandrait jusqu'à Forges! jusqu'àNeufchâtel! jusqu'à Rouen! partout! Qui sait si des confrèresn'écriraient pas contre lui? Une polémique s'ensuivrait, ilfaudrait répondre dans les journaux. Hippolyte même pouvait luifaire un procès. Il se voyait déshonoré, ruiné, perdu! Et sonimagination, assaillie par une multitude d'hypothèses, ballottaitau milieu d'elles comme un tonneau vide emporté à la mer et quiroule sur les flots.Emma, en face de lui, le regardait; elle ne partageait pas sonhumiliation, elle en éprouvait une autre: c'était de s'êtreimaginé qu'un pareil homme pût valoir quelque chose, comme sivingt fois déjà elle n'avait pas suffisamment aperçu samédiocrité.Charles se promenait de long en large, dans la chambre. Ses bottescraquaient sur le parquet.-- Assieds-toi, dit-elle, tu m'agaces!Il se rassit.Comment donc avait-elle fait (elle qui était si intelligente!)pour se méprendre encore une fois? Du reste, par quelle déplorablemanie avoir ainsi abîmé son existence en sacrifices continuels?Elle se rappela tous ses instincts de luxe, toutes les privationsde son âme, les bassesses du mariage, du ménage, ses rêves tombantdans la boue comme des hirondelles blessées, tout ce qu'elle avaitdésiré, tout ce qu'elle s'était refusé, tout ce qu'elle aurait puavoir! et pourquoi? pourquoi?Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri déchiranttraversa l'air. Bovary devint pâle à s'évanouir. Elle fronça lessourcils d'un geste nerveux, puis continua. C'était pour luicependant, pour cet être, pour cet homme qui ne comprenait rien,qui ne sentait rien! car il était là, tout tranquillement, et sansmême se douter que le ridicule de son nom allait désormais lasalir comme lui. Elle avait fait des efforts pour l'aimer, et elles'était repentie en pleurant d'avoir cédé à un autre.-- Mais c'était peut-être un valgus! exclama soudain Bovary, quiméditait.Au choc imprévu de cette phrase tombant sur sa pensée comme uneballe de plomb clins un plat d'argent, Emma tressaillant leva latête pour deviner ce qu'il voulait dire; et ils se regardèrentsilencieusement, presque ébahis de se voir, tant ils étaient parleur conscience éloignés l'un de l'autre. Charles la considéraitavec le regard trouble d'un homme ivre, tout en écoutant,immobile, les derniers cris de l'amputé qui se suivaient enmodulations traînantes, coupées de saccades aiguës, comme lehurlement lointain de quelque bête qu'on égorge. Emma mordait seslèvres blêmes, et, roulant entre ses doigts un des brins dupolypier qu'elle avait cassé, elle fixait sur Charles la pointeardente de ses prunelles, comme deux flèches de feu prêtes àpartir. Tout en lui l'irritait maintenant, sa figure, son costume,ce qu'il ne disait pas, sa personne entière, son existence enfin.Elle se repentait, comme d'un crime, de sa vertu passée, et ce quien restait encore s'écroulait sous les coups furieux de sonorgueil. Elle se délectait dans toutes les ironies mauvaises del'adultère triomphant. Le souvenir de son amant revenait à elleavec des attractions vertigineuses: elle y jetait son âme,emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau; et Charleslui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours,aussi impossible et anéanti, que s'il allait mourir et qu'il eûtagonisé sous ses yeux.Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda; et, àtravers la jalousie baissée, il aperçut au bord des halles, enplein soleil, le docteur Canivet qui s'essuyait le front avec sonfoulard. Homais, derrière lui, portait à la main une grande boîterouge, et ils se dirigeaient tous les deux du côté de lapharmacie.Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se tournavers sa femme en lui disant:-- Embrasse-moi donc, ma bonne!-- Laisse-moi! fit-elle, toute rouge de colère.-- Qu'as-tu? qu'as-tu? répétait-il stupéfait. Calme-toi! reprends-toi!... Tu sais bien que je t'aime! ... viens!-- Assez! s'écria-t-elle d'un air terrible.Et s'échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que lebaromètre bondit de la muraille et s'écrasa par terre.Charles s'affaissa dans son fauteuil, bouleversé, cherchant cequ'elle pouvait avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant,et sentant vaguement circuler autour de lui quelque chose defuneste et d'incompréhensible.Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva samaîtresse qui l'attendait au bas du perron, sur la premièremarche. Ils s'étreignirent, et toute leur rancune se fondit commeune neige sous la chaleur de ce baiser.XIIIls recommencèrent à s'aimer. Souvent même, au milieu de lajournée, Emma lui écrivait tout à coup; puis, à travers lescarreaux, faisait un signe à Justin, qui, dénouant vite saserpillière, s'envolait à la Huchette. Rodolphe arrivait; c'étaitpour lui dire qu'elle s'ennuyait, que son mari était odieux et sonexistence affreuse!-- Est-ce que j'y peux quelque chose? s'écria-t-il un jour,impatienté.-- Ah! si tu voulais! ...Elle était assise par terre, entre ses genoux, les bandeauxdénoués, le regard perdu.-- Quoi donc? fit Rodolphe.Elle soupira.-- Nous irions vivre ailleurs..., quelque part...-- Tu es folle, vraiment! dit-il en riant. Est-ce possible?Elle revint là-dessus; il eut l'air de ne pas comprendre etdétourna la conversation.Ce qu'il ne comprenait pas, c'était tout ce trouble dans une choseaussi simple que l'amour. Elle avait un motif, une raison, etcomme un auxiliaire à son attachement.Cette tendresse, en effet, chaque jour s'accroissait davantagesous la répulsion du mari. Plus elle se livrait à l'un, plus elleexécrait l'autre; jamais Charles ne lui paraissait aussidésagréable, avoir les doigts aussi carrés, l'esprit aussi lourd,les façons si communes qu'après ses rendez-vous avec Rodolphe,quand ils se trouvaient ensemble. Alors, tout en faisant l'épouseet la vertueuse, elle s'enflammait à l'idée de cette tête dont lescheveux noirs se tournaient en une boucle vers le front hâlé, decette taille à la fois si robuste et si élégante, de cet hommeenfin qui possédait tant d'expérience dans la raison, tantd'emportement dans le désir! C'était pour lui qu'elle se limaitles ongles avec un soin de ciseleur, et qu'il n'y avait jamaisassez de cold-cream sur sa peau, ni de patchouli dans sesmouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers.Quand il devait venir, elle emplissait de roses ses deux grandsvases de verre bleu, et disposait son appartement et sa personnecomme une courtisane qui attend un prince. Il fallait que ladomestique fût sans cesse à blanchir du linge; et, de toute lajournée, Félicité ne bougeait de la cuisine, où le petit Justin,qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler.Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considéraitavidement toutes ces affaires de femmes étalées autour de lui: lesjupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons àcoulisse, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas.-- À quoi cela sert-il? demandait le jeune garçon en passant samain sur la crinoline ou les agrafes.-- Tu n'as donc jamais rien vu? répondait en riant Félicité; commesi ta patronne, madame Homais, n'en portait pas de pareils.-- Ah bien oui! madame Homais!Et il ajoutait d'un ton méditatif:-- Est-ce que c'est une dame comme Madame?Mais Félicité s'impatientait de le voir tourner ainsi tout autourd'elle. Elle avait six ans de plus, et Théodore, le domestique deM. Guillaumin, commençait à lui faire la cour.-- Laisse-moi tranquille! disait-elle en déplaçant son potd'empois. Va-t'en plutôt piler des amandes; tu es toujours àfourrager du côté des femmes; attends pour te mêler de ça, méchantmioche, que tu aies de la barbe au menton.-- Allons, ne vous fâchez pas, je m'en vais vous faire sesbottines.Et aussitôt, il atteignait sur le chambranle les chaussuresd'Emma, tout empâtées de crotte -- la crotte des rendez-vous --qui se détachait en poudre sous ses doigts, et qu'il regardaitmonter doucement dans un rayon de soleil.-- Comme tu as peur de les abîmer! disait la cuisinière, qui n'ymettait pas tant de façons quand elle les nettoyait elle-même,parce que Madame, dès que l'étoffe n'était plus fraîche, les luiabandonnait.Emma en avait une quantité dans son armoire, et qu'elle gaspillaità mesure, sans que jamais Charles se permît la moindreobservation.C'est ainsi qu'il déboursa trois cents francs pour une jambe debois dont elle jugea convenable de faire cadeau à Hippolyte. Lepilon en était garni de liège, et il y avait des articulations àressort, une mécanique compliquée recouverte d'un pantalon noir,que terminait une botte vernie. Mais Hippolyte, n'osant à tous lesjours se servir d'une si belle jambe, supplia madame Bovary de luien procurer une autre plus commode. Le médecin, bien entendu, fitencore les frais de cette acquisition.Donc, le garçon d'écurie peu à peu recommença son métier. On levoyait comme autrefois parcourir le village, et quand Charlesentendait de loin, sur les pavés, le bruit sec de son bâton, ilprenait bien vite une autre route.C'était M. Lheureux, le marchand, qui s'était chargé de lacommande; cela lui fournit l'occasion de fréquenter Emma. Ilcausait avec elle des nouveaux déballages de paris, de millecuriosités féminines, se montrait fort complaisant, et jamais neréclamait d'argent. Emma s'abandonnait à cette facilité desatisfaire tous ses caprices. Ainsi, elle voulut avoir, pour ladonner à Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait à Rouendans un magasin de parapluies. M. Lheureux, la semaine d'après, lalui posa sur sa table.Mais le lendemain il se présenta chez elle avec une facture dedeux cent soixante et dix francs, sans compter les centimes. Emmafut très embarrassée: tous les tiroirs du secrétaire étaientvides; on devait plus de quinze jours à Lestiboudois, deuxtrimestres à la servante, quantité d'autres choses encore, etBovary attendait impatiemment l'envoi de M. Derozerays, qui avaitcoutume, chaque année, de le payer vers la Saint-Pierre.Elle réussit d'abord à éconduire Lheureux; enfin il perditpatience; on le poursuivait, ses capitaux étaient absents, et,s'il ne rentrait dans quelques-uns, il serait forcé de luireprendre toutes les marchandises qu'elle avait.-- Eh! reprenez-les! dit Emma.-- Oh! c'est pour rire! répliqua-t-il. Seulement, je ne regretteque la cravache. Ma foi! je la redemanderai à Monsieur.-- Non! non! fit-elle.-- Ah! je te tiens! pensa Lheureux.Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-voix etavec son petit sifflement habituel:-- Soit! nous verrons! nous verrons!Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière entrant,déposa sur la cheminée un petit rouleau de papier bleu, de la partde M. Derozerays. Emma sauta dessus, l'ouvrit. Il y avait quinzenapoléons. C'était le compte. Elle entendit Charles dansl'escalier; elle jeta l'or au fond de son tiroir et prit la clef.Trois jours après, Lheureux reparut.-- J'ai un arrangement à vous proposer, dit-il; si, au lieu de lasomme convenue, vous vouliez prendre...-- La voilà, fit-elle en lui plaçant dans la main quatorzenapoléons.Le marchand fut stupéfait. Alors, pour dissimuler sondésappointement, il se répandit en excuses et en offres de servicequ'Emma refusa toutes; puis elle resta quelques minutes palpantdans la poche de son tablier les deux pièces de cent sous qu'illui avait rendues. Elle se promettait d'économiser, afin de rendreplus tard...-- Ah bah! songea-t-elle, il n'y pensera plus.Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu uncachet avec cette devise: _Amor nel cor_; de plus, une écharpepour se faire un cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareilà celui du Vicomte, que Charles avait autrefois ramassé sur laroute et qu'Emma conservait. Cependant ces cadeaux l'humiliaient.Il en refusa plusieurs; elle insista, et Rodolphe finit par obéir,la trouvant tyrannique et trop envahissante.Puis elle avait d'étranges idées:-- Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi!Et, s'il avouait n'y avoir point songé, c'étaient des reproches enabondance, et qui se terminaient toujours par l'éternel mot:-- M'aimes-tu?-- Mais oui, je t'aime! répondait-il.-- Beaucoup?-- Certainement!-- Tu n'en as pas aimé d'autres, hein?-- Crois-tu m'avoir pris vierge? exclamait-il en riant.Emma pleurait, et il s'efforçait de la consoler, enjolivant decalembours ses protestations.-- Oh! c'est que je t'aime! reprenait-elle, je t'aime à ne pouvoirme passer de toi, sais-tu bien? J'ai quelquefois des envies de terevoir où toutes les colères de l'amour me déchirent. Je medemande: «Où est-il? Peut-être il parle à d'autres femmes? Elleslui sourient, il s'approche...» Oh! non, n'est-ce pas, aucune nete plaît? Il y en a de plus belles; mais, moi, je sais mieuxaimer! Je suis ta servante et ta concubine! Tu es mon roi, monidole! tu es bon! tu es beau! tu es intelligent! tu es fort!Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'ellesn'avaient pour lui rien d'original. Emma ressemblait à toutes lesmaîtresses; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant commeun vêtement, laissait voir à nu l'éternelle monotonie de lapassion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il nedistinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblancedes sentiments sous la parité des expressions. Parce que deslèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrasespareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là;on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachantles affections médiocres; comme si la plénitude de l'âme nedébordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides,puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de sesbesoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que laparole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons desmélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir lesétoiles.Mais, avec cette supériorité de critique appartenant à celui qui,dans n'importe quel engagement, se tient en arrière, Rodolpheaperçut en cet amour d'autres jouissances à exploiter. Il jugeatoute pudeur incommode. Il la traita sans façon. Il en fit quelquechose de souple et de corrompu. C'était une sorte d'attachementidiot plein d'admiration pour lui, de voluptés pour elle, unebéatitude qui l'engourdissait; et son âme s'enfonçait en cetteivresse et s'y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dansson tonneau de malvoisie.Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovarychangea d'allures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discoursplus libres; elle eut même l'inconvenance de se promener avecM. Rodolphe, une cigarette à la bouche, comme pour narguer lemonde; enfin, ceux qui doutaient encore ne doutèrent plus quand onla vit, un jour, descendre de l'Hirondelle, la taille serrée dansun gilet, à la façon d'un homme; et madame Bovary mère, qui, aprèsune épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier chezson fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. Biend'autres choses lui déplurent: d'abord Charles n'avait pointécouté ses conseils pour l'interdiction des romans; puis, le genrede la maison lui déplaisait; elle se permit des observations, etl'on se fâcha, une fois surtout, à propos de Félicité.Madame Bovary mère, la veille au soir, en traversant le corridor,l'avait surprise dans la compagnie d'un homme, un homme à collierbrun, d'environ quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s'étaitvite échappé de la cuisine. Alors Emma se prit à rire; mais labonne dame s'emporta, déclarant qu'à moins de se moquer desmoeurs, on devait surveiller celles des domestiques.-- De quel monde êtes-vous? dit la bru, avec un regard tellementimpertinent que madame Bovary lui demanda si elle ne défendaitpoint sa propre cause.-- Sortez! fit la jeune femme se levant d'un bond.-- Emma!... maman!... s'écriait Charles pour les rapatrier.Mais elles s'étaient enfuies toutes les deux dans leurexaspération. Emma trépignait en répétant:-- Ah! quel savoir-vivre! quelle paysanne!Il courut à sa mère; elle était hors des gonds, elle balbutiait:-- C'est une insolente! une évaporée! pire, peut-être!Et elle voulait partir immédiatement, si l'autre ne venait luifaire des excuses. Charles retourna donc vers sa femme et laconjura de céder; il se mit à genoux; elle finit par répondre:-- Soit! j'y vais.En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une dignité demarquise, en lui disant:-- Excusez-moi, madame.Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre sur sonlit, et elle y pleura comme un enfant, la tête enfoncée dansl'oreiller.Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu'en cas d'événementextraordinaire, elle attacherait à la persienne un petit chiffonde papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait àYonville, il accourût dans la ruelle, derrière la maison. Emma fitle signal; elle attendait depuis trois quarts d'heure, quand toutà coup elle aperçut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentéed'ouvrir la fenêtre, de l'appeler; mais déjà il avait disparu.Elle retomba désespérée.Bientôt pourtant il lui sembla que l'on marchait sur le trottoir.C'était lui, sans doute; elle descendit l'escalier, traversa lacour. Il était là, dehors. Elle se jeta dans ses bras.-- Prends donc garde, dit-il.-- Ah! si tu savais! reprit-elle.Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite,exagérant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant lesparenthèses si abondamment qu'il n'y comprenait rien.-- Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patience!-- Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre!... Unamour comme le nôtre devrait s'avouer à la face du ciel! Ils sontà me torturer. Je n'y tiens plus! Sauve-moi!Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes,étincelaient comme des flammes sous l'onde; sa gorge haletait àcoups rapides; jamais il ne l'avait tant aimée; si bien qu'il enperdit la tête et qu'il lui dit:-- Que faut-il faire? que veux-tu?-- Emmène-moi! s'écria-t-elle. Enlève-moi!... Oh! je t'en supplie!Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir leconsentement inattendu qui s'en exhalait dans un baiser.-- Mais... reprit Rodolphe.-- Quoi donc?-- Et ta fille?Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit:-- Nous la prendrons, tant pis!-- Quelle femme! se dit-il en la regardant s'éloigner.Car elle venait de s'échapper dans le jardin. On l'appelait.La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de lamétamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, etmême poussa la déférence jusqu'à lui demander une recette pourfaire mariner des cornichons.Était-ce afin de les mieux duper l'un et l'autre? ou bien voulait-elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir plusprofondément l'amertume des choses qu'elle allait abandonner? Maiselle n'y prenait garde, au contraire; elle vivait comme perduedans la dégustation anticipée de son bonheur prochain. C'étaitavec Rodolphe un éternel sujet de causeries. Elle s'appuyait surson épaule, elle murmurait:-- Hein! quand nous serons dans la malle-poste!... Y songes-tu?Est-ce possible? Il me semble qu'au moment où je sentirai lavoiture s'élancer, ce sera comme si nous montions en ballon, commesi nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte lesjours?... Et toi?Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque; elleavait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, del'enthousiasme, du succès, et qui n'est que l'harmonie dutempérament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins,l'expérience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, commefont aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil,l'avaient par gradations développée, et elle s'épanouissait enfindans la plénitude de sa nature. Ses paupières semblaient tailléestout exprès pour ses longs regards amoureux où la prunelle seperdait, tandis qu'un souffle fort écartait ses narines minces etrelevait le coin charnu de ses lèvres, qu'ombrageait à la lumièreun peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste habile encorruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux:ils s'enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon leshasards de l'adultère, qui les dénouait tous les jours. Sa voixmaintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi;quelque chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même desdraperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, commeaux premiers temps de son mariage, la trouvait délicieuse et toutirrésistible.Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n'osait pas laréveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond uneclarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceaufaisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l'ombre, aubord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l'haleinelégère de son enfant. Elle allait grandir maintenant; chaquesaison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant del'école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassièretachée d'encre, et portant au bras son panier; puis il faudrait lamettre en pension, cela coûterait beaucoup; comment faire? Alorsil réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme auxenvirons, et qu'il surveillerait lui-même, tous les matins, enallant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il leplacerait à la caisse d'épargne; ensuite il achèterait desactions, quelque part, n'importe où; d'ailleurs, la clientèleaugmenterait; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bienélevée, qu'elle eût des talents, qu'elle apprît le piano. Ah!qu'elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblantà sa mère, elle porterait comme elle, dans l'été, de grandschapeaux de paille! On les prendrait de loin pour les deux soeurs.Il se la figurait travaillant le soir auprès d'eux, sous lalumière de la lampe; elle lui broderait des pantoufles; elles'occuperait du ménage; elle emplirait toute la maison de sagentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à sonétablissement: on lui trouverait quelque brave garçon ayant unétat solide; il la rendrait heureuse; cela durerait toujours.Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d'être endormie; et,tandis qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait end'autres rêves.Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit joursvers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ilsallaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, duhaut d'une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque citésplendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts decitronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochersaigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à causedes grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleursque vous offraient des femmes habillées en corset rouge. Onentendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmuredes guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s'envolantrafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied desstatues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ilsarrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filetsbruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes.C'est là qu'ils s'arrêteraient pour vivre; ils habiteraient unemaison basse, à toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'ungolfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils sebalanceraient en hamac; et leur existence serait facile et largecomme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme lesnuits douces qu'ils contempleraient. Cependant, sur l'immensité decet avenir qu'elle se faisait apparaître, rien de particulier nesurgissait; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient commedes flots; et cela se balançait à l'horizon, infini, harmonieux,bleuâtre et couvert de soleil. Mais l'enfant se mettait à tousserdans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma nes'endormait que le matin, quand l'aube blanchissait les carreauxet que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents dela pharmacie.Elle avait fait venir M. Lheureux et lui avait dit:-- J'aurais besoin d'un manteau, un grand manteau, à long collet,doublé.-- Vous partez en voyage? demanda-t-il.-- Non! mais..., n'importe, je compte sur vous, n'est-ce pas? etvivement!Il s'inclina.-- Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse..., pas troplourde..., commode.-- Oui, oui, j'entends, de quatre-vingt-douze centimètres environsur cinquante, comme on les fait à présent.-- Avec un sac de nuit.-- Décidément, pensa Lheureux, il y a du grabuge là-dessous.-- Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa ceinture,prenez cela; vous vous payerez dessus.Mais le marchand s'écria qu'elle avait tort; ils se connaissaient;est-ce qu'il doutait d'elle? Quel enfantillage! Elle insistacependant pour qu'il prît au moins la chaîne, et déjà Lheureuxl'avait mise dans sa poche et s'en allait, quand elle le rappela.-- Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, -- elle eutl'air de réfléchir, -- ne l'apportez pas non plus; seulement, vousme donnerez l'adresse de l'ouvrier et avertirez qu'on le tienne àma disposition.C'était le mois prochain qu'ils devaient s'enfuir. Elle partiraitd'Yonville comme pour aller faire des commissions à Rouen.Rodolphe aurait retenu les places, pris des passeports, et mêmeécrit à Paris, afin d'avoir la malle entière jusqu'à Marseille, oùils achèteraient une calèche et, de là, continueraient sanss'arrêter, par la route de Gênes. Elle aurait eu soin d'envoyerchez Lheureux son bagage, qui serait directement porté àl'Hirondelle, de manière que personne ainsi n'aurait de soupçons;et, dans tout cela, jamais il n'était question de son enfant.Rodolphe évitait d'en parler; peut-être qu'elle n'y pensait pas.Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminerquelques dispositions; puis, au bout de huit jours, il en demandaquinze autres; puis il se dit malade; ensuite il fit un voyage; lemois d'août se passa, et, après tous ces retards, ils arrêtèrentque ce serait irrévocablement pour le 4 septembre, un lundi.Enfin le samedi, l'avant-veille, arriva.Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume.-- Tout est-il prêt? lui demanda-t-elle.-- Oui.Alors ils firent le tour d'une plate-bande, et allèrent s'asseoirprès de la terrasse, sur la margelle du mur.-- Tu es triste, dit Emma.-- Non, pourquoi?Et cependant il la regardait singulièrement, d'une façon tendre.-- Est-ce de t'en aller? reprit-elle, de quitter tes affections,ta vie? Ah! je comprends... Mais, moi, je n'ai rien au monde! tues tout pour moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai unefamille, une patrie; je te soignerai, je t'aimerai.-- Que tu es charmante! dit-il en la saisissant dans ses bras.-- Vrai? fit-elle avec un rire de volupté. M'aimes-tu? Jure-ledonc!-- Si je t'aime! si je t'aime! mais je t'adore, mon amour!La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras deterre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branchesdes peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideaunoir, troué. Puis elle parut, éclatante de blancheur, dans le cielvide qu'elle éclairait; et alors, se ralentissant, elle laissatomber sur la rivière une grande tache, qui faisait une infinitéd'étoiles; et cette lueur d'argent semblait s'y tordre jusqu'aufond, à la manière d'un serpent sans tête couvert d'écailleslumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueuxcandélabre, d'où ruisselaient, tout du long, des gouttes dediamant en fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; desnappes d'ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demiclos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait.Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu'ils étaient dansl'envahissement de leur rêverie. La tendresse des anciens joursleur revenait au coeur, abondante et silencieuse comme la rivièrequi coulait, avec autant de mollesse qu'en apportait le parfum desseringas, et projetait dans leur souvenir des ombres plusdémesurées et plus mélancoliques que celles des saules immobilesqui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne,hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait lesfeuilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre quitombait toute seule de l'espalier.-- Ah! la belle nuit! dit Rodolphe.-- Nous en aurons d'autres! reprit Emma.Et, comme se parlant à elle-même:-- Oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le coeur triste,cependant? Est-ce l'appréhension de l'inconnu..., l'effet deshabitudes quittées..., ou plutôt...? Non, c'est l'excès dubonheur! Que je suis faible, n'est-ce pas? Pardonne-moi!-- Il est encore temps! s'écria-t-il. Réfléchis, tu t'enrepentiras peut-être.-- Jamais! fit-elle impétueusement.Et, en se rapprochant de lui:-- Quel malheur donc peut-il me survenir? Il n'y a pas de désert,pas de précipice ni d'océan que je ne traverserais avec toi. Àmesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une étreintechaque jour plus serrée, plus complète! Nous n'aurons rien quinous trouble, pas de soucis, nul obstacle! Nous serons seuls, toutà nous, éternellement... Parle donc, réponds-moi.Il répondait à intervalles réguliers: «Oui... oui!...» Elle luiavait passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d'unevoix enfantine, malgré de grosses larmes qui coulaient:-- Rodolphe! Rodolphe!... Ah! Rodolphe, cher petit Rodolphe!Minuit sonna.-- Minuit! dit-elle. Allons, c'est demain! encore un jour!Il se leva pour partir; et, comme si ce geste qu'il faisait eûtété le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un airgai:-- Tu as les passeports?-- Oui.-- Tu n'oublies rien?-- Non.-- Tu en es sûr?-- Certainement.-- C'est à l'hôtel de Provence, n'est-ce pas, que tum'attendras?... à midi?Il fit un signe de tête.-- À demain, donc! dit Emma dans une dernière caresse.Et elle le regarda s'éloigner.Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et, se penchant aubord de l'eau entre des broussailles:-- À demain! s'écria-t-elle.Il était déjà de l'autre côté de la rivière et marchait vite dansla prairie.Au bout de quelques minutes, Rodolphe s'arrêta; et, quand il lavit avec son vêtement blanc peu à peu s'évanouir dans l'ombrecomme un fantôme, il fut pris d'un tel battement de coeur, qu'ils'appuya contre un arbre pour ne pas tomber.-- Quel imbécile je suis! fit-il en jurant épouvantablement.N'importe, c'était une jolie maîtresse!Et, aussitôt, la beauté d'Emma, avec tous les plaisirs de cetamour, lui réapparurent. D'abord il s'attendrit, puis il serévolta contre elle.-- Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pasm'expatrier, avoir la charge d'une enfant.Il se disait ces choses pour s'affermir davantage.-- Et, d'ailleurs, les embarras, la dépense... Ah! non, non, millefois non! cela eût été trop bête!XIIIÀ peine arrivé chez lui, Rodolphe s'assit brusquement à sonbureau, sous la tête de cerf faisant trophée contre la muraille.Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rientrouver, si bien que, s'appuyant sur les deux coudes, il se mit àréfléchir. Emma lui semblait être reculée dans un passé lointain,comme si la résolution qu'il avait prise venait de placer entreeux, tout à coup, un immense intervalle.Afin de ressaisir quelque chose d'elle, il alla chercher dansl'armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits deReims où il enfermait d'habitude ses lettres de femmes, et il s'enéchappa une odeur de poussière humide et de roses flétries.D'abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettespâles. C'était un mouchoir à elle, une fois qu'elle avait saignédu nez, en promenade; il ne s'en souvenait plus. Il y avaitauprès, se cognant à tous les angles, la miniature donnée parEmma; sa toilette lui parut prétentieuse et son regard en coulissedu plus pitoyable effet; puis, à force de considérer cette imageet d'évoquer le souvenir du modèle, les traits d'Emma peu à peu seconfondirent en sa mémoire, comme si la figure vivante et lafigure peinte, se frottant l'une contre l'autre, se fussentréciproquement effacées. Enfin il lut de ses lettres; ellesétaient pleines d'explications relatives à leur voyage, courtes,techniques et pressantes comme des billets d'affaires. Il voulutrevoir les longues, celles d'autrefois; pour les trouver au fondde la boîte, Rodolphe dérangea toutes les autres; et machinalementil se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, yretrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un masque noir,des épingles et des cheveux -- des cheveux! de bruns, de blonds;quelques-uns même, s'accrochant à la ferrure de la boîte, secassaient quand on l'ouvrait.Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écritures etle style des lettres, aussi variés que leurs orthographes. Ellesétaient tendres ou joviales, facétieuses, mélancoliques; il y enavait qui demandaient de l'amour et d'autres qui demandaient del'argent. À propos d'un mot, il se rappelait des visages, decertains gestes, un son de voix; quelquefois pourtant il ne serappelait rien.En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée, s'ygênaient les unes les autres et s'y rapetissaient, comme sous unmême niveau d'amour qui les égalisait. Prenant donc à poignée leslettres confondues, il s'amusa pendant quelques minutes à lesfaire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche.Enfin, ennuyé, assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte dansl'armoire en se disant:-- Quel tas de blagues!...Ce qui résumait son opinion; car les plaisirs, comme des écoliersdans la cour d'un collège, avaient tellement piétiné sur soncoeur, que rien de vert n'y poussait, et ce qui passait par là,plus étourdi que les enfants, n'y laissait pas même, comme eux,son nom gravé sur la muraille.-- Allons, se dit-il, commençons!Il écrivit:«Du courage, Emma! du courage! Je ne veux pas faire le malheur devotre existence...»-- Après tout, c'est vrai, pensa Rodolphe; j'agis dans sonintérêt; je suis honnête.«Avez-vous mûrement pesé votre détermination? Savez-vous l'abîmeoù je vous entraînais, pauvre ange? Non, n'est-ce pas? Vous alliezconfiante et folle, croyant au bonheur, à l'avenir... Ah!malheureux que nous sommes! insensés!»Rodolphe s'arrêta pour trouver ici quelque bonne excuse.-- Si je lui disais que toute ma fortune est perdue?... Ah! non,et d'ailleurs, cela n'empêcherait rien. Ce serait à recommencerplus tard. Est-ce qu'on peut faire entendre raison à des femmespareilles!Il réfléchit, puis ajouta:«Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j'auraicontinuellement pour vous un dévouement profond; mais, un jour,tôt ou tard, cette ardeur (c'est là le sort des choses humaines)se fût diminuée, sans doute! Il nous serait venu des lassitudes,et qui sait même si je n'aurais pas eu l'atroce douleur d'assisterà vos remords et d'y participer moi-même, puisque je les auraiscausés. L'idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture,Emma! Oubliez-moi! Pourquoi faut-il que je vous aie connue?Pourquoi étiez-vous si belle? Est-ce ma faute? O mon Dieu! non,non, n'en accusez que la fatalité!»-- Voilà un mot qui fait toujours de l'effet, se dit-il.«Ah! si vous eussiez été une de ces femmes au coeur frivole commeon en voit, certes, j'aurais pu, par égoïsme, tenter uneexpérience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltationdélicieuse, qui fait à la fois votre charme et votre tourment,vous a empêchée de comprendre, adorable femme que vous êtes, lafausseté de notre position future. Moi non plus, je n'y avais pasréfléchi d'abord, et je me reposais à l'ombre de ce bonheur idéal,comme à celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences.»-- Elle va peut-être croire que c'est par avarice que j'yrenonce... Ah! n'importe! tant pis, il faut en finir!«Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nousaurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questionsindiscrètes, la calomnie, le dédain, l'outrage peut-être.L'outrage à vous! Oh!... Et moi qui voudrais vous faire asseoirsur un trône! moi qui emporte votre pensée comme un talisman! Carje me punis par l'exil de tout le mal que je vous ai fait. Jepars. Où? Je n'en sais rien, je suis fou! Adieu! Soyez toujoursbonne! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue.Apprenez mon nom à votre enfant, qu'il le redise dans sesprières.»La mèche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour allerfermer la fenêtre, et, quand il se fut rassis:-- Il me semble que c'est tout. Ah! encore ceci, de peur qu'ellene vienne à me relancer:«Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes; car j'ai voulum'enfuir au plus vite afin d'éviter la tentation de vous revoir.Pas de faiblesse! Je reviendrai; et peut-être que, plus tard, nouscauserons ensemble très froidement de nos anciennes amours.Adieu!»Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots: À Dieu! cequ'il jugeait d'un excellent goût.-- Comment vais-je signer, maintenant? se dit-il. Votre toutdévoué?... Non. Votre ami?... Oui, c'est cela.«Votre ami.»Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.-- Pauvre petite femme! pensa-t-il avec attendrissement. Elle vame croire plus insensible qu'un roc; il eût fallu quelques larmeslà-dessus; mais, moi, je ne peux pas pleurer; ce n'est pas mafaute. Alors, s'étant versé de l'eau dans un verre, Rodolphe ytrempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte,qui fit une tache pâle sur l'encre; puis, cherchant à cacheter lalettre, le cachet _Amor nel cor_ se rencontra.-- Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah! n'importe!Après quoi, il fuma trois pipes et s'alla coucher.Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures environ, ilavait dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une corbeilled'abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous des feuillesde vigne, et ordonna tout de suite à Girard, son valet de charrue,de porter cela délicatement chez madame Bovary. Il se servait dece moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant, selon lasaison, des fruits ou du gibier.-- Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondras queje suis parti en voyage. Il faut remettre le panier à elle-même,en mains propres... Va, et prends garde!Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour desabricots, et marchant à grands pas lourds dans ses grossesgaloches ferrées, prit tranquillement le chemin d'Yonville.Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avecFélicité, sur la table de la cuisine, un paquet de linge.-- Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie.Elle fut saisie d'une appréhension, et, tout en cherchant quelquemonnaie dans sa poche, elle considérait le paysan d'un oeilhagard, tandis qu'il la regardait lui-même avec ébahissement, necomprenant pas qu'un pareil cadeau pût tant émouvoir quelqu'un.Enfin il sortit. Félicité restait. Elle n'y tenait plus, ellecourut dans la salle comme pour y porter les abricots, renversa lepanier, arracha les feuilles, trouva la lettre, l'ouvrit, et,comme s'il y avait eu derrière elle un effroyable incendie, Emmase mit à fuir vers sa chambre, tout épouvantée.Charles y était, elle l'aperçut; il lui parla, elle n'entenditrien, et elle continua vivement à monter les marches; haletante,éperdue, ivre, et toujours tenant cette horrible feuille depapier, qui lui claquait dans les doigts comme une plaque de tôle.Au second étage, elle s'arrêta devant la porte du grenier, quiétait fermée.Alors elle voulut se calmer; elle se rappela la lettre; il fallaitla finir, elle n'osait pas. D'ailleurs, où? comment? on laverrait.-- Ah! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.Emma poussa la porte et entra.Les ardoises laissaient tomber d'aplomb une chaleur lourde, quilui serrait les tempes et l'étouffait; elle se traîna jusqu'à lamansarde close, dont elle tira le verrou, et la lumièreéblouissante jaillit d'un bond.En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s'étalait àperte de vue. En bas, sous elle, la place du village était vide;les cailloux du trottoir scintillaient, les girouettes des maisonsse tenaient immobiles; au coin de la rue, il partit d'un étageinférieur une sorte de ronflement à modulations stridentes.C'était Binet qui tournait.Elle s'était appuyée contre l'embrasure de la mansarde, et ellerelisait la lettre avec des ricanements de colère. Mais plus elley fixait d'attention, plus ses idées se confondaient. Elle lerevoyait, elle l'entendait, elle l'entourait de ses deux bras; etdes battements de coeur, qui la frappaient sous la poitrine commeà grands coups de bélier, s'accéléraient l'un après l'autre, àintermittences inégales. Elle jetait les yeux tout autour d'elleavec l'envie que la terre croulât. Pourquoi n'en pas finir? Qui laretenait donc? Elle était libre. Et elle s'avança, elle regardales pavés en se disant:-- Allons! allons!Le rayon lumineux qui montait d'en bas directement tirait versl'abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de laplace oscillant s'élevait le long des murs, et que le planchers'inclinait par le bout, à la manière d'un vaisseau qui tangue.Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entourée d'ungrand espace. Le bleu du ciel l'envahissait, l'air circulait danssa tête creuse, elle n'avait qu'à céder, qu'à se laisser prendre;et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voixfurieuse qui l'appelait.-- Ma femme! ma femme! cria Charles.Elle s'arrêta.-- Où es-tu donc? Arrive!L'idée qu'elle venait d'échapper à la mort faillit la faires'évanouir de terreur; elle ferma les yeux; puis elle tressaillitau contact d'une main sur sa manche: c'était Félicité.-- Monsieur vous attend, Madame; la soupe est servie.Et il fallut descendre! il fallut se mettre à table!Elle essaya de manger. Les morceaux l'étouffaient. Alors elledéplia sa serviette comme pour en examiner les reprises et voulutréellement s'appliquer à ce travail, compter les fils de la toile.Tout à coup, le souvenir de la lettre lui revint. L'avait-elledonc perdue? Où la retrouver? Mais elle éprouvait une tellelassitude dans l'esprit, que jamais elle ne put inventer unprétexte à sortir de table. Puis elle était devenue lâche; elleavait peur de Charles; il savait tout, c'était sûr! En effet, ilprononça ces mots, singulièrement:-- Nous ne sommes pas près, à ce qu'il paraît, de voirM. Rodolphe.-- Qui te l'a dit? fit-elle en tressaillant.-- Qui me l'a dit? répliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque;c'est Girard, que j'ai rencontré tout à l'heure à la porte du caféFrançais. Il est parti en voyage, ou il doit partir.Elle eut un sanglot.-- Quoi donc t'étonne? Il s'absente ainsi de temps à autre pour sedistraire, et, ma foi! je l'approuve. Quand on a de la fortune etque l'on est garçon!... Du reste, il s'amuse joliment, notre ami!c'est un farceur. M. Langlois m'a conté...Il se tut par convenance, à cause de la domestique qui entrait.Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus surl'étagère; Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se lesfit apporter, en prit un et mordit à même.-- Oh! parfait! disait-il. Tiens, goûte.Et il tendit la corbeille, qu'elle repoussa doucement.-- Sens donc: quelle odeur! fit-il en la lui passant sous le nez àplusieurs reprises.-- J'étouffe! s'écria-t-elle en se levant d'un bond.Mais, par un effort de volonté, ce spasme disparut; puis:-- Ce n'est rien! dit-elle, ce n'est rien! c'est nerveux! Assieds-toi, mange!Car elle redoutait qu'on ne fût à la questionner, à la soigner,qu'on ne la quittât plus.Charles, pour obéir, s'était rassis, et il crachait dans sa mainles noyaux des abricots, qu'il déposait ensuite dans son assiette.Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place.Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la renverse.En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s'était décidé àpartir pour Rouen. Or, comme il n'y a, de la Huchette à Buchy, pasd'autre chemin que celui d'Yonville, il lui avait fallu traverserle village, et Emma l'avait reconnu à la lueur des lanternes quicoupaient comme un éclair le crépuscule.Le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans la maison, s'yprécipita. La table, avec toutes les assiettes, était renversée;de la sauce, de la viande, les couteaux, la salière et l'huilierjonchaient l'appartement; Charles appelait au secours; Berthe,effarée, criait; et Félicité, dont les mains tremblaient, délaçaitMadame, qui avait le long du corps des mouvements convulsifs.-- Je cours, dit l'apothicaire, chercher dans mon laboratoire, unpeu de vinaigre aromatique.Puis, comme elle rouvrait les yeux en respirant le flacon:-- J'en étais sûr, fit-il; cela vous réveillerait un mort.-- Parle-nous! disait Charles, parle-nous! Remets-toi! C'est moi,ton Charles qui t'aime! Me reconnais-tu? Tiens, voilà ta petitefille: embrasse-la donc!L'enfant avançait les bras vers sa mère pour se pendre à son cou.Mais, détournant la tête, Emma dit d'une voix saccadée:-- Non, non... personne!Elle s'évanouit encore. On la porta sur son lit.Elle restait étendue, la bouche ouverte, les paupières fermées,les mains à plat, immobile, et blanche comme une statue de cire.Il sortait de ses yeux deux ruisseaux de larmes qui coulaientlentement sur l'oreiller.Charles, debout, se tenait au fond de l'alcôve, et le pharmacien,près de lui, gardait ce silence méditatif qu'il est convenabled'avoir dans les occasions sérieuses de la vie.-- Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je crois que leparoxysme est passé.-- Oui, elle repose un peu maintenant! répondit Charles, qui laregardait dormir. Pauvre femme!... pauvre femme!... la voilàretombée!Alors Homais demanda comment cet accident était survenu. Charlesrépondit que cela l'avait saisie tout à coup, pendant qu'ellemangeait des abricots.-- Extraordinaire!... reprit le pharmacien. Mais il se pourraitque les abricots eussent occasionné la syncope! Il y a des naturessi impressionnables à l'encontre de certaines odeurs! et ce seraitmême une belle question à étudier, tant sous le rapportpathologique que sous le rapport physiologique. Les prêtres enconnaissaient l'importance, eux qui ont toujours mêlé des aromatesà leurs cérémonies. C'est pour vous stupéfier l'entendement etprovoquer des extases, chose d'ailleurs facile à obtenir chez lespersonnes du sexe, qui sont plus délicates que les autres. On encite qui s'évanouissent à l'odeur de la corne brûlée, du paintendre...-- Prenez garde de l'éveiller! dit à voix basse Bovary.-- Et non seulement, continua l'apothicaire, les humains sont enbutte à ces anomalies, mais encore les animaux. Ainsi, vous n'êtespas sans savoir l'effet singulièrement aphrodisiaque que produitle nepeta cataria, vulgairement appelé herbe-au-chat, sur la gentféline; et d'autre part, pour citer un exemple que je garantisauthentique, Bridoux (un de mes anciens camarades, actuellementétabli rue Malpalu) possède un chien qui tombe en convulsions dèsqu'on lui présente une tabatière. Souvent même il en faitl'expérience devant ses amis, à son pavillon du bois Guillaume.Croirait-on qu'un simple sternutatoire pût exercer de tels ravagesdans l'organisme d'un quadrupède? C'est extrêmement curieux,n'est-il pas vrai?-- Oui, dit Charles, qui n'écoutait pas.-- Cela nous prouve, reprit l'autre en souriant avec un air desuffisance bénigne, les irrégularités sans nombre du systèmenerveux. Pour ce qui est de Madame, elle m'a toujours paru, jel'avoue, une vraie sensitive. Aussi ne vous conseillerai-je point,mon bon ami, aucun de ces prétendus remèdes qui, sous prétexted'attaquer les symptômes, attaquent le tempérament. Non, pas demédicamentation oiseuse! du régime, voilà tout! des sédatifs, desémollients, des dulcifiants. Puis, ne pensez-vous pas qu'ilfaudrait peut-être frapper l'imagination?-- En quoi? comment? dit Bovary.-- Ah! c'est là la question! Telle est effectivement la question:_That is the question!_ comme je lisais dernièrement dans lejournal.Mais Emma, se réveillant, s'écria:-- Et la lettre? et la lettre?On crut qu'elle avait le délire; elle l'eut à partir de minuit:une fièvre cérébrale s'était déclarée.Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Ilabandonna tous ses malades; il ne se couchait plus, il étaitcontinuellement à lui tâter le pouls, à lui poser des sinapismes,des compresses d'eau froide. Il envoyait Justin jusqu'à Neufchâtelchercher de la glace; la glace se fondait en route; il lerenvoyait. Il appela M. Canivet en consultation; il fit venir deRouen le docteur Larivière, son ancien maître; il était désespéré.Ce qui l'effrayait le plus, c'était l'abattement d'Emma; car ellene parlait pas, n'entendait rien et même semblait ne pointsouffrir, -- comme si son corps et son âme se fussent ensemblereposés de toutes leurs agitations.Vers le milieu d'octobre, elle put se tenir assise dans son lit,avec des oreillers derrière elle. Charles pleura quand il la vitmanger sa première tartine de confitures. Les forces luirevinrent; elle se levait quelques heures pendant l'après-midi,et, un jour qu'elle se sentait mieux, il essaya de lui fairefaire, à son bras, un tour de promenade dans le jardin. Le sabledes allées disparaissait sous les feuilles mortes; elle marchaitpas à pas, en traînant ses pantoufles, et, s'appuyant de l'épaulecontre Charles, elle continuait à sourire.Ils allèrent ainsi jusqu'au fond, près de la terrasse. Elle seredressa lentement, se mit la main devant ses yeux, pour regarder;elle regarda au loin, tout au loin; mais il n'y avait à l'horizonque de grands feux d'herbe, qui fumaient sur les collines.-- Tu vas te fatiguer, ma chérie, dit Bovary.Et, la poussant doucement pour la faire entrer sous la tonnelle:-- Assieds-toi donc sur ce banc: tu seras bien.-- Oh! non, pas là, pas là! fit-elle d'une voix défaillante.Elle eut un étourdissement, et dès le soir, sa maladie recommença,avec une allure plus incertaine, il est vrai, et des caractèresplus complexes. Tantôt elle souffrait au coeur, puis dans lapoitrine, dans le cerveau, dans les membres; il lui survint desvomissements où Charles crut apercevoir les premiers symptômesd'un cancer.Et le pauvre garçon, par là-dessus, avait des inquiétudesd'argent!XIVD'abord, il ne savait comment faire pour dédommager M. Homais detous les médicaments pris chez lui; et, quoiqu'il eût pu, commemédecin, ne pas les payer, néanmoins il rougissait un peu de cetteobligation. Puis la dépense du ménage, à présent que la cuisinièreétait maîtresse, devenait effrayante; les notes pleuvaient dans lamaison; les fournisseurs murmuraient; M. Lheureux, surtout, leharcelait. En effet, au plus fort de la maladie d'Emma, celui-ci,profitant de la circonstance pour exagérer sa facture, avait viteapporté le manteau, le sac de nuit, deux caisses au lieu d'une,quantité d'autres choses encore. Charles eut beau dire qu'il n'enavait pas besoin, le marchand répondit arrogamment qu'on lui avaitcommandé tous ces articles et qu'il ne les reprendrait pas;d'ailleurs, ce serait contrarier Madame dans sa convalescence;Monsieur réfléchirait; bref, il était résolu à le poursuivre enjustice plutôt que d'abandonner ses droits et que d'emporter sesmarchandises. Charles ordonna par la suite de les renvoyer à sonmagasin; Félicité oublia; il avait d'autres soucis; on n'y pensaplus; M. Lheureux revint à la charge, et, tour à tour menaçant etgémissant, manoeuvra de telle façon, que Bovary finit parsouscrire un billet à six mois d'échéance. Mais à peine eut-ilsigné ce billet, qu'une idée audacieuse lui surgit: c'étaitd'emprunter mille francs à M. Lheureux. Donc, il demanda, d'un airembarrassé, s'il n'y avait pas moyen de les avoir, ajoutant que ceserait pour un an et au taux que l'on voudrait. Lheureux courut àsa boutique, en rapporta les écus et dicta un autre billet, parlequel Bovary déclarait devoir payer à son ordre, le Ier septembreprochain, la somme de mille soixante et dix francs; ce qui, avecles cent quatre-vingts déjà stipulés, faisait juste douze centcinquante. Ainsi, prêtant à six pour cent, augmenté d'un quart decommission, et les fournitures lui rapportant un bon tiers pour lemoins, cela devait, en douze mois, donner cent trente francs debénéfice; et il espérait que l'affaire ne s'arrêterait pas là,qu'on ne pourrait payer les billets, qu'on les renouvellerait, etque son pauvre argent, s'étant nourri chez le médecin comme dansune maison de santé, lui reviendrait, un jour, considérablementplus dodu, et gros à faire craquer le sac.Tout, d'ailleurs, lui réussissait. Il était adjudicataire d'unefourniture de cidre pour l'hôpital de Neufchâtel; M. Guillauminlui promettait des actions dans les tourbières de Grumesnil, et ilrêvait d'établir un nouveau service de diligences entre Argueil etRouen, qui ne tarderait pas, sans doute, à ruiner la guimbarde duLion d'or, et qui, marchant plus vite, étant à prix plus bas etportant plus de bagages, lui mettrait ainsi dans les mains tout lecommerce d'Yonville.Charles se demanda plusieurs fois par quel moyen, l'annéeprochaine, pouvoir rembourser tant d'argent; et il cherchait,imaginait des expédients, comme de recourir à son père ou devendre quelque chose. Mais son père serait sourd, et il n'avait,lui, rien à vendre. Alors il découvrait de tels embarras, qu'ilécartait vite de sa conscience un sujet de méditation aussidésagréable. Il se reprochait d'en oublier Emma; comme si, toutesses pensées appartenant à cette femme, c'eût été lui déroberquelque chose que de n'y pas continuellement réfléchir.L'hiver fut rude. La convalescence de Madame fut longue. Quand ilfaisait beau, on la poussait dans son fauteuil auprès de lafenêtre, celle qui regardait la Place; car elle avait maintenantle jardin en antipathie, et la persienne de ce côté restaitconstamment fermée. Elle voulut que l'on vendît le cheval; cequ'elle aimait autrefois, à présent lui déplaisait. Toutes sesidées paraissaient se borner au soin d'elle-même. Elle restaitdans son lit à faire de petites collations, sonnait sa domestiquepour s'informer de ses tisanes ou pour causer avec elle. Cependantla neige sur le toit des halles jetait dans la chambre un refletblanc, immobile; ensuite ce fut la pluie qui tombait. Et Emmaquotidiennement attendait, avec une sorte d'anxiété, l'infaillibleretour d'événements minimes, qui pourtant ne lui importaientguère. Le plus considérable était, le soir, l'arrivée del'Hirondelle. Alors l'aubergiste criait et d'autres voixrépondaient, tandis que le falot d'Hippolyte, qui cherchait descoffres sur la bâche, faisait comme une étoile dans l'obscurité. Àmidi, Charles rentrait; ensuite il sortait; puis elle prenait unbouillon, et, vers cinq heures, à la tombée du jour, les enfantsqui s'en revenaient de la classe, traînant leurs sabots sur letrottoir, frappaient tous avec leurs règles la cliquette desauvents, les uns après les autres.C'était à cette heure-là que M. Bournisien venait la voir. Ils'enquérait de sa santé, lui apportait des nouvelles etl'exhortait à la religion dans un petit bavardage câlin qui nemanquait pas d'agrément. La vue seule de sa soutane laréconfortait.Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'était crueagonisante, elle avait demandé la communion; et, à mesure que l'onfaisait dans sa chambre les préparatifs pour le sacrement, quel'on disposait en autel la commode encombrée de sirops et queFélicité semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentaitquelque chose de fort passant sur elle, qui la débarrassait de sesdouleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégéene pesait plus, une autre vie commençait; il lui sembla que sonêtre, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans cet amour comme unencens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d'eau béniteles draps du lit; le prêtre retira du saint ciboire la blanchehostie; et ce fut en défaillant d'une joie céleste qu'elle avançales lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait.Les rideaux de son alcôve se gonflaient mollement, autour d'elle,en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brûlant sur lacommode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors ellelaissa retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces lechant des harpes séraphiques et apercevoir en un ciel d'azur, surun trône d'or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieule Père tout éclatant de majesté, et qui d'un signe faisaitdescendre vers la terre des anges aux ailes de flamme pourl'emporter dans leurs bras.Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose laplus belle qu'il fût possible de rêver; si bien qu'à présent elles'efforçait d'en ressaisir la sensation, qui continuait cependant,mais d'une manière moins exclusive et avec une douceur aussiprofonde. Son âme, courbatue d'orgueil, se reposait enfin dansl'humilité chrétienne; et, savourant le plaisir d'être faible,Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, quidevait faire aux envahissements de la grâce une large entrée. Ilexistait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, unautre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittence nifin, et qui s'accroîtrait éternellement! Elle entrevit, parmi lesillusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus dela terre, se confondant avec le ciel, et où elle aspira d'être.Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets, elleporta des amulettes; elle souhaitait avoir dans sa chambre, auchevet de sa couche, un reliquaire enchâssé d'émeraudes, pour lebaiser tous les soirs.Le Curé s'émerveillait de ces dispositions, bien que la religiond'Emma, trouvait-il, pût, à force de ferveur, finir par friserl'hérésie et même l'extravagance. Mais, n'étant pas très versédans ces matières sitôt qu'elles dépassaient une certaine mesure,il écrivit à M. Boulard, libraire de Monseigneur, de lui envoyerquelque chose de fameux pour une personne du sexe, qui étaitpleine d'esprit. Le libraire, avec autant d'indifférence que s'ileût expédié de la quincaillerie à des nègres, vous emballa pêle-mêle tout ce qui avait cours pour lors dans le négoce des livrespieux. C'étaient de petits manuels par demandes et par réponses,des pamphlets d'un ton rogue dans la manière de M. de Maistre, etdes espèces de romans à cartonnage rose et à style douceâtre,fabriqués par des séminaristes troubadours ou des bas bleusrepenties. Il y avait le _Pensez-y bien_; _l'Homme du monde auxpieds de Marie_, par M. de, décoré de plusieurs ordres; _desErreurs de Voltaire, à l'usage des jeunes gens_, etc.Madame Bovary n'avait pas encore l'intelligence assez nette pours'appliquer sérieusement à n'importe quoi; d'ailleurs, elleentreprit ces lectures avec trop de précipitation. Elle s'irritacontre les prescriptions du culte; l'arrogance des écritspolémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre des gensqu'elle ne connaissait pas; et les contes profanes relevés dereligion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde,qu'ils l'écartèrent insensiblement des vérités dont elle attendaitla preuve. Elle persista pourtant, et, lorsque le volume luitombait des mains, elle se croyait prise par la plus finemélancolie catholique qu'une âme éthérée pût concevoir.Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fondde son coeur; et il restait là, plus solennel et plus immobilequ'une momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappaitde ce grand amour embaumé et qui, passant à travers tout,parfumait de tendresse l'atmosphère d'immaculation où elle voulaitvivre. Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu gothique,elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu'ellemurmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l'adultère.C'était pour faire venir la croyance; mais aucune délectation nedescendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigués,avec le sentiment vague d'une immense duperie. Cette recherche,pensait-elle, n'était qu'un mérite de plus; et dans l'orgueil desa dévotion, Emma se comparait à ces grandes dames d'autrefois,dont elle avait rêvé la gloire sur un portrait de la Vallière, etqui, traînant avec tant de majesté la queue chamarrée de leurslongues robes, se retiraient en des solitudes pour y répandre auxpieds du Christ toutes les larmes d'un coeur que l'existenceblessait.Alors, elle se livra à des charités excessives. Elle cousait deshabits pour les pauvres; elle envoyait du bois aux femmes encouches; et Charles, un jour en rentrant, trouva dans la cuisinetrois vauriens attablés qui mangeaient un potage. Elle fit revenirà la maison sa petite fille, que son mari, durant sa maladie,avait renvoyée chez la nourrice. Elle voulut lui apprendre à lire;Berthe avait beau pleurer, elle ne s'irritait plus. C'était unparti pris de résignation, une indulgence universelle. Sonlangage, à propos de tout, était plein d'expressions idéales. Elledisait à son enfant:-- Ta colique est-elle passée, mon ange?Madame Bovary mère ne trouvait rien à blâmer, sauf peut-être cettemanie de tricoter des camisoles pour les orphelins, au lieu deraccommoder ses torchons. Mais, harassée de querelles domestiques,la bonne femme se plaisait en cette maison tranquille, et mêmeelle y demeura jusques après Pâques, afin d'éviter les sarcasmesdu père Bovary, qui ne manquait pas, tous les vendredis saints, dese commander une andouille.Outre la compagnie de sa belle-mère, qui la raffermissait un peupar sa rectitude de jugement et ses façons graves, Emma, presquetous les jours, avait encore d'autres sociétés. C'était madameLanglois, madame Caron, madame Dubreuil, madame Tuvache et,régulièrement, de deux à cinq heures, l'excellente madame Homais,qui n'avait jamais voulu croire, celle-là, à aucun des cancans quel'on débitait sur sa voisine. Les petits Homais aussi venaient lavoir; Justin les accompagnait. Il montait avec eux dans lachambre, et il restait debout près de la porte, immobile, sansparler. Souvent même, madame Bovary, n'y prenant garde, se mettaità sa toilette. Elle commençait par retirer son peigne, en secouantsa tête d'un mouvement brusque; et, quand il aperçut la premièrefois cette chevelure entière qui descendait jusqu'aux jarrets endéroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant,comme l'entrée subite dans quelque chose d'extraordinaire et denouveau dont la splendeur l'effraya.Emma, sans doute, ne remarquait pas ses empressements silencieuxni ses timidités. Elle ne se doutait point que l'amour, disparu desa vie, palpitait là, près d'elle, sous cette chemise de grossetoile, dans ce coeur d'adolescent ouvert aux émanations de sabeauté. Du reste, elle enveloppait tout maintenant d'une telleindifférence, elle avait des paroles si affectueuses et desregards si hautains, des façons si diverses, que l'on nedistinguait plus l'égoïsme de la charité, ni la corruption de lavertu. Un soir, par exemple, elle s'emporta contre sa domestique,qui lui demandait à sortir et balbutiait en cherchant un prétexte;puis tout à coup:-- Tu l'aimes donc? dit-elle.Et, sans attendre la réponse de Félicité, qui rougissait elleajouta d'un air triste:-- Allons, cours-y! amuse-toi!Elle fit, au commencement du printemps, bouleverser le jardin d'unbout à l'autre, malgré les observations de Bovary; il fut heureux,cependant de lui voir enfin manifester une volonté quelconque.Elle en témoigna davantage à mesure qu'elle se rétablissait.D'abord, elle trouva moyen d'expulser la mère Rolet, la nourrice,qui avait pris l'habitude, pendant sa convalescence, de venir tropsouvent à la cuisine avec ses deux nourrissons et sonpensionnaire, plus endenté qu'un cannibale. Puis elle se dégageade la famille Homais, congédia successivement toutes les autresvisites et même fréquenta l'église avec moins d'assiduité, à lagrande approbation de l'apothicaire, qui lui dit alorsamicalement:-- Vous donniez un peu dans la calotte!M. Bournisien, comme autrefois, survenait tous les jours, ensortant du catéchisme. Il préférait rester dehors, à prendre l'airau milieu du bocage, il appelait ainsi la tonnelle. C'étaitl'heure où Charles rentrait. Ils avaient chaud; on apportait ducidre doux, et ils buvaient ensemble au complet rétablissement deMadame.Binet se trouvait là, c'est-à-dire un peu plus bas, contre le murde la terrasse, à pêcher des écrevisses. Bovary l'invitait à serafraîchir, et il s'entendait parfaitement à déboucher lescruchons.-- Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jusqu'auxextrémités du paysage un regard satisfait, tenir ainsi labouteille d'aplomb sur la table, et, après que les ficelles sontcoupées, pousser le liège à petits coups, doucement, doucement,comme on fait, d'ailleurs, à l'eau de Seltz, dans les restaurants.Mais le cidre, pendant sa démonstration, souvent leur jaillissaiten plein visage, et alors l'ecclésiastique, avec un rire opaque,ne manquait jamais cette plaisanterie:-- Sa bonté saute aux yeux!Il était brave homme, en effet, et même, un jour, ne fut pointscandalisé du pharmacien, qui conseillait à Charles, pourdistraire Madame, de la mener au théâtre de Rouen voir l'illustreténor Lagardy. Homais s'étonnant de ce silence, voulut savoir sonopinion, et le prêtre déclara qu'il regardait la musique commemoins dangereuse pour les moeurs que la littérature.Mais le pharmacien prit la défense des lettres. Le théâtre,prétendait-il, servait à fronder les préjugés, et, sous le masquedu plaisir, enseignait la vertu.-- _Castigat ridendo mores_, monsieur Bournisien! Ainsi, regardezla plupart des tragédies de Voltaire; elles sont semées habilementde réflexions philosophiques qui en font pour le peuple unevéritable école de morale et de diplomatie.-- Moi, dit Binet, j'ai vu autrefois une pièce intitulée le _Gaminde Paris_, où l'on remarque le caractère d'un vieux général quiest vraiment tapé! Il rembarre un fils de famille qui avait séduitune ouvrière, qui à la fin...-- Certainement! continuait Homais, il y a la mauvaise littératurecomme il y a la mauvaise pharmacie, mais condamner en bloc le plusimportant des beaux arts me paraît une balourdise, une idéegothique, digne de ces temps abominables où l'on enfermaitGalilée.-- Je sais bien, objecta le Curé, qu'il existe de bons ouvrages,de bons auteurs; cependant, ne serait-ce que ces personnes de sexedifférent réunies dans un appartement enchanteur, orné de pompesmondaines, et puis ces déguisements païens, ce fard, cesflambeaux, ces voix efféminées, tout cela doit finir par engendrerun certain libertinage d'esprit et vous donner des penséesdéshonnêtes, des tentations impures. Telle est du moins l'opinionde tous les Pères. Enfin, ajouta-t-il en prenant subitement un tonde voix mystique, tandis qu'il roulait sur son pouce une prise detabac, si l'Église a condamné les spectacles, c'est qu'elle avaitraison; il faut nous soumettre à ses décrets.-- Pourquoi, demanda l'apothicaire, excommunie-t-elle lescomédiens? car, autrefois, ils concouraient ouvertement auxcérémonies du culte. Oui, on jouait, on représentait au milieu duchoeur des espèces de farces appelées mystères, dans lesquellesles lois de la décence souvent se trouvaient offensées.L'ecclésiastique se contenta de pousser un gémissement, et lepharmacien poursuivit:-- C'est comme dans la Bible; il y a... savez-vous..., plus d'undétail... piquant, des choses... vraiment... gaillardes!Et, sur un geste d'irritation que faisait M. Bournisien:-- Ah! vous conviendrez que ce n'est pas un livre à mettre entreles mains d'une jeune personne, et je serais fâché qu'Athalie...-- Mais ce sont les protestants, et non pas nous, s'écria l'autreimpatienté, qui recommandent la Bible!-- N'importe! dit Homais, je m'étonne que, de nos jours, en unsiècle de lumières, on s'obstine encore à proscrire un délassementintellectuel qui est inoffensif, moralisant et même hygiéniquequelquefois, n'est-ce pas, docteur?-- Sans doute, répondit le médecin nonchalamment, soit que, ayantles mêmes idées, il voulût n'offenser personne, ou bien qu'iln'eût pas d'idées.La conversation semblait finie, quand le pharmacien jugeaconvenable de pousser une dernière botte.-- J'en ai connu, des prêtres, qui s'habillaient en bourgeois pouraller voir gigoter des danseuses.-- Allons donc! fit le curé.-- Ah! j'en ai connu!Et, séparant les syllabes de sa phrase, Homais répéta:-- J'en -- ai -- connu.-- Eh bien! ils avaient tort, dit Bournisien résigné à toutentendre.-- Parbleu! ils en font bien d'autres! exclama l'apothicaire.-- Monsieur!... reprit l'ecclésiastique avec des yeux sifarouches, que le pharmacien en fut intimidé.-- Je veux seulement dire, répliqua-t-il alors d'un ton moinsbrutal, que la tolérance est le plus sûr moyen d'attirer les âmesà la religion.-- C'est vrai! c'est vrai! concéda le bonhomme en se rasseyant sursa chaise.Mais il n'y resta que deux minutes. Puis, dès qu'il fut parti,M. Homais dit au médecin:-- Voilà ce qui s'appelle une prise de bec! Je l'ai roulé, vousavez vu, d'une manière!... Enfin, croyez-moi, conduisez Madame auspectacle, ne serait-ce que pour faire une fois dans votre vieenrager un de ces corbeaux-là, saprelotte! Si quelqu'un pouvait meremplacer, je vous accompagnerais moi-même. Dépêchez-vous! Lagardyne donnera qu'une seule représentation; il est engagé enAngleterre à des appointements considérables. C'est, à ce qu'onassure, un fameux lapin! il roule sur l'or! il mène avec lui troismaîtresses et son cuisinier! Tous ces grands artistes brûlent lachandelle par les deux bouts; il leur faut une existencedévergondée qui excite un peu l'imagination. Mais ils meurent àl'hôpital, parce qu'ils n'ont pas eu l'esprit, étant jeunes, defaire des économies. Allons, bon appétit; à demain!Cette idée de spectacle germa vite dans la tête de Bovary; caraussitôt il en fit part à sa femme, qui refusa tout d'abord,alléguant la fatigue, le dérangement, la dépense; mais, parextraordinaire, Charles ne céda pas, tant il jugeait cetterécréation lui devoir être profitable. Il n'y voyait aucunempêchement; sa mère leur avait expédié trois cents francs surlesquels il ne comptait plus, les dettes courantes n'avaient riend'énorme, et l'échéance des billets à payer au sieur Lheureuxétait encore si longue, qu'il n'y fallait pas songer. D'ailleurs,imaginant qu'elle y mettait de la délicatesse, Charles insistadavantage; si bien qu'elle finit, à force d'obsessions, par sedécider. Et, le lendemain, à huit heures, ils s'emballèrent dansl'hirondelle.L'apothicaire, que rien ne retenait à Yonville, mais qui secroyait contraint de n'en pas bouger, soupira en les voyantpartir.-- Allons, bon voyage! leur dit-il, heureux mortels que vous êtes!Puis, s'adressant à Emma, qui portait une robe de soie bleue àquatre falbalas:-- Je vous trouve jolie comme un Amour! Vous allez faire florès àRouen.La diligence descendait à l'hôtel de la Croix rouge, sur la placeBeauvoisine. C'était une de ces auberges comme il y en a dans tousles faubourgs de province, avec de grandes écuries et de petiteschambres à coucher, où l'on voit au milieu de la cour des poulespicorant l'avoine sous les cabriolets crottés des commisvoyageurs; -- bons vieux gîtes à balcon de bois vermoulu quicraquent au vent dans les nuits d'hiver, continuellement pleins demonde, de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sontpoissées par les glorias, les vitres épaisses jaunies par lesmouches, les serviettes humides tachées par le vin bleu; et qui,sentant toujours le village, comme des valets de ferme habillés enbourgeois, ont un café sur la rue, et du côté de la campagne unjardin à légumes. Charles immédiatement se mit en courses. Ilconfondit l'avant-scène avec les galeries, le parquet avec lesloges, demanda des explications, ne les comprit pas, fut renvoyédu contrôleur au directeur, revint à l'auberge, retourna aubureau, et, plusieurs fois ainsi, arpenta toute la longueur de laville, depuis le théâtre jusqu'au boulevard.Madame s'acheta un chapeau, des gants, un bouquet. Monsieurcraignait beaucoup de manquer le commencement; et, sans avoir eule temps d'avaler un bouillon, ils se présentèrent devant lesportes du théâtre, qui étaient encore fermées.XVLa foule stationnait contre le mur, parquée symétriquement entredes balustrades. À l'angle des rues voisines, de gigantesquesaffiches répétaient en caractères baroques: «_Lucie deLamermoor_... Lagardy... Opéra..., etc.» Il faisait beau; on avaitchaud; la sueur coulait dans les frisures, tous les mouchoirstirés épongeaient les fronts rouges; et parfois un vent tiède, quisoufflait de la rivière, agitait mollement la bordure des tentesen coutil suspendues à la porte des estaminets. Un peu plus bas,cependant, on était rafraîchi par un courant d'air glacial quisentait le suif, le cuir et l'huile. C'était l'exhalaison de larue des Charrettes, pleine de grands magasins noirs où l'on rouledes barriques.De peur de paraître ridicule, Emma voulut, avant d'entrer, faireun tour de promenade sur le port, et Bovary, par prudence, gardales billets à sa main, dans la poche de son pantalon, qu'ilappuyait contre son ventre.Un battement de coeur la prit dès le vestibule. Elle souritinvolontairement de vanité, en voyant la foule qui se précipitaità droite par l'autre corridor, tandis qu'elle montait l'escalierdes premières. Elle eut plaisir, comme un enfant, à pousser de sondoigt les larges portes tapissées; elle aspira de toute sapoitrine l'odeur poussiéreuse des couloirs, et, quand elle futassise dans sa loge, elle se cambra la taille avec unedésinvolture de duchesse.La salle commençait à se remplir, on tirait les lorgnettes deleurs étuis, et les abonnés, s'apercevant de loin, se faisaientdes salutations. Ils venaient se délasser dans les beaux-arts desinquiétudes de la vente; mais, n'oubliant point les affaires, ilscausaient encore cotons, trois-six ou indigo. On voyait là destêtes de vieux, inexpressives et pacifiques, et qui, blanchâtresde chevelure et de teint, ressemblaient à des médailles d'argentternies par une vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient auparquet, étalant, dans l'ouverture de leur gilet, leur cravaterose ou vert pomme; et madame Bovary les admirait d'en haut,appuyant sur des badines à pomme d'or la paume tendue de leursgants jaunes.Cependant, les bougies de l'orchestre s'allumèrent; le lustredescendit du plafond, versant, avec le rayonnement de sesfacettes, une gaieté subite dans la salle; puis les musiciensentrèrent les uns après les autres, et ce fut d'abord un longcharivari de basses ronflant, de violons grinçant, de pistonstrompettant, de flûtes et de flageolets qui piaulaient. Mais onentendit trois coups sur la scène; un roulement de timbalescommença, les instruments de cuivre plaquèrent des accords, et lerideau, se levant, découvrit un paysage.C'était le carrefour d'un bois, avec une fontaine, à gauche,ombragée par un chêne. Des paysans et des seigneurs, le plaid surl'épaule, chantaient tous ensemble une chanson de chasse; puis ilsurvint un capitaine qui invoquait l'ange du mal en levant au cielses deux bras; un autre parut; ils s'en allèrent, et les chasseursreprirent.Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en pleinWalter Scott. Il lui semblait entendre, à travers le brouillard,le son des cornemuses écossaises se répéter sur les bruyères.D'ailleurs, le souvenir du roman facilitant l'intelligence dulibretto, elle suivait l'intrigue phrase à phrase, tandis qued'insaisissables pensées qui lui revenaient, se dispersaient,aussitôt, sous les rafales de la musique. Elle se laissait allerau bercement des mélodies et se sentait elle-même vibrer de toutson être comme si les archets des violons se fussent promenés surses nerfs. Elle n'avait pas assez d'yeux pour contempler lescostumes, les décors, les personnages, les arbres peints quitremblaient quand on marchait, et les toques de velours, lesmanteaux, les épées, toutes ces imaginations qui s'agitaient dansl'harmonie comme dans l'atmosphère d'un autre monde. Mais unejeune femme s'avança en jetant une bourse à un écuyer vert. Elleresta seule, et alors on entendit une flûte qui faisait comme unmurmure de fontaine ou comme des gazouillements d'oiseau. Lucieentama d'un air brave sa cavatine en sol majeur; elle se plaignaitd'amour, elle demandait des ailes. Emma, de même, aurait voulu,fuyant la vie, s'envoler dans une étreinte. Tout à coup, Edgar-Lagardy parut.Il avait une de ces pâleurs splendides qui donnent quelque chosede la majesté des marbres aux races ardentes du Midi. Sa taillevigoureuse était prise dans un pourpoint de couleur brune; unpetit poignard ciselé lui battait sur la cuisse gauche, et ilroulait des regards langoureusement en découvrant ses dentsblanches. On disait qu'une princesse polonaise, l'écoutant un soirchanter sur la plage de Biarritz, où il radoubait des chaloupes,en était devenue amoureuse. Elle s'était ruinée à cause de lui. Ill'avait plantée là pour d'autres femmes, et cette célébritésentimentale ne laissait pas que de servir à sa réputationartistique. Le cabotin diplomate avait même soin de faire toujoursglisser dans les réclames une phrase poétique sur la fascinationde sa personne et la sensibilité de son âme. Un bel organe, unimperturbable aplomb, plus de tempérament que d'intelligence etplus d'emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cetteadmirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et dutoréador.Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans sesbras, il la quittait, il revenait, il semblait désespéré: il avaitdes éclats de colère, puis des râles élégiaques d'une douceurinfinie, et les notes s'échappaient de son cou nu, pleines desanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, égratignantavec ses ongles le velours de sa loge. Elle s'emplissait le coeurde ces lamentations mélodieuses qui se traînaient àl'accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragésdans le tumulte d'une tempête. Elle reconnaissait tous lesenivrements et les angoisses dont elle avait manqué mourir. Lavoix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement desa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chosemême de sa vie. Mais personne sur la terre ne l'avait aimée d'unpareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, auclair de lune, lorsqu'ils se disaient: «À demain; à demain!...» Lasalle craquait sous les bravos; on recommença la strette entière;les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments,d'exil, de fatalité, d'espérances, et quand ils poussèrent l'adieufinal, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibrationdes derniers accords.-- Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à lapersécuter?-- Mais non, répondit-elle; c'est son amant.-- Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis quel'autre, celui qui est venu tout à l'heure, disait:«J'aime Lucie et je m'en crois aimé.» D'ailleurs, il est partiavec son père, bras dessus, bras dessous. Car c'est bien son père,n'est-ce pas, le petit laid qui porte une plume de coq à sonchapeau?Malgré les explications d'Emma, dès le duo récitatif où Gilbertexpose à son maître Ashton ses abominables manoeuvres, Charles, envoyant le faux anneau de fiançailles qui doit abuser Lucie, crutque c'était un souvenir d'amour envoyé par Edgar. Il avouait, dureste, ne pas comprendre l'histoire, -- à cause de la musique --qui nuisait beaucoup aux paroles.-- Qu'importe? dit Emma; tais-toi!-- C'est que j'aime, reprit-il en se penchant sur son épaule, à merendre compte, tu sais bien.-- Tais-toi! tais-toi! fit-elle impatientée.Lucie s'avançait, à demi soutenue par ses femmes, une couronned'oranger dans les cheveux, et plus pâle que le satin blanc de sarobe. Emma rêvait au jour de son mariage; et elle se revoyait là-bas, au milieu des blés, sur le petit sentier, quand on marchaitvers l'église. Pourquoi donc n'avait-elle pas, comme celle-là,résisté, supplié? Elle était joyeuse, au contraire, sanss'apercevoir de l'abîme où elle se précipitait... Ah! si, dans lafraîcheur de sa beauté, avant les souillures du mariage et ladésillusion de l'adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelquegrand coeur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptés etle devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d'unefélicité si haute. Mais ce bonheur-là, sans doute, était unmensonge imaginé pour le désespoir de tout désir. Elle connaissaità présent la petitesse des passions que l'art exagérait.S'efforçant donc d'en détourner sa pensée, Emma voulait ne plusvoir dans cette reproduction de ses douleurs qu'une fantaisieplastique bonne à amuser les yeux, et même elle souriaitintérieurement d'une pitié dédaigneuse, quand au fond du théâtre,sous la portière de velours, un homme apparut en manteau noir.Son grand chapeau à l'espagnole tomba dans un geste qu'il fit; etaussitôt les instruments et les chanteurs entonnèrent le sextuor.Edgar, étincelant de furie, dominait tous les autres de sa voixplus claire. Ashton lui lançait en notes graves des provocationshomicides, Lucie poussait sa plainte aiguë, Arthur modulait àl'écart des sons moyens, et la basse-taille du ministre ronflaitcomme un orgue, tandis que les voix de femmes, répétant sesparoles, reprenaient en choeur, délicieusement. Ils étaient toussur la même ligne à gesticuler; et la colère, la vengeance, lajalousie, la terreur, la miséricorde et la stupéfactions'exhalaient à la fois de leurs bouches entrouvertes. L'amoureuxoutragé brandissait son épée nue; sa collerette de guipure selevait par saccades, selon les mouvements de sa poitrine, et ilallait de droite et de gauche, à grands pas, faisant sonner contreles planches les éperons vermeils de ses bottes molles, quis'évasaient à la cheville. Il devait avoir, pensait-elle, unintarissable amour, pour en déverser sur la foule à si largeseffluves. Toutes ses velléités de dénigrement s'évanouissaientsous la poésie du rôle qui l'envahissait, et, entraînée versl'homme par l'illusion du personnage, elle tâcha de se figurer savie, cette vie retentissante, extraordinaire, splendide, etqu'elle aurait pu mener cependant, si le hasard l'avait voulu. Ilsse seraient connus, ils se seraient aimés! Avec lui, par tous lesroyaumes de l'Europe, elle aurait voyagé de capitale en capitale,partageant ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs qu'onlui jetait, brodant elle-même ses costumes; puis, chaque soir, aufond d'une loge, derrière la grille à treillis d'or, elle eûtrecueilli, béante, les expansions de cette âme qui n'aurait chantéque pour elle seule; de la scène, tout en jouant, il l'auraitregardée. Mais une folie la saisit: il la regardait, c'est sûr!Elle eut envie de courir dans ses bras pour se réfugier en saforce, comme dans l'incarnation de l'amour même, et de lui dire,de s'écrier: «Enlève-moi, emmène-moi, partons! À toi, à toi!toutes mes ardeurs et tous mes rêves!»Le rideau se baissa.L'odeur du gaz se mêlait aux haleines; le vent des éventailsrendait l'atmosphère plus étouffante. Emma voulut sortir; la fouleencombrait les corridors, et elle retomba dans son fauteuil avecdes palpitations qui la suffoquaient. Charles, ayant peur de lavoir s'évanouir, courut à la buvette lui chercher un verred'orgeat.Il eut grand-peine à regagner sa place, car on lui heurtait lescoudes à tous les pas, à cause du verre qu'il tenait entre sesmains, et même il en versa les trois quarts sur les épaules d'uneRouennaise en manches courtes, qui, sentant le liquide froid luicouler dans les reins, jeta des cris de paon, comme si on l'eûtassassinée. Son mari, qui était un filateur, s'emporta contre lemaladroit; et, tandis qu'avec son mouchoir elle épongeait lestaches sur sa belle robe de taffetas cerise, il murmurait d'un tonbourru les mots d'indemnité, de frais, de remboursement. Enfin,Charles arriva près de sa femme, en lui disant tout essoufflé:-- J'ai cru, ma foi, que j'y resterais! Il y a un monde!... unmonde!...Il ajouta:-- Devine un peu qui j'ai rencontré là-haut? M. Léon!-- Léon?-- Lui-même! Il va venir te présenter ses civilités.Et, comme il achevait ces mots, l'ancien clerc d'Yonville entradans la loge.Il tendit sa main avec un sans-façon de gentilhomme: et madameBovary machinalement avança la sienne, sans doute obéissant àl'attraction d'une volonté plus forte. Elle ne l'avait pas sentiedepuis ce soir de printemps où il pleuvait sur les feuillesvertes, quand ils se dirent adieu, debout au bord de la fenêtre.Mais, vite, se rappelant à la convenance de la situation, ellesecoua dans un effort cette torpeur de ses souvenirs et se mit àbalbutier des phrases rapides.-- Ah! bonjour... Comment! vous voilà?-- Silence! cria une voix du parterre, car le troisième actecommençait.-- Vous êtes donc à Rouen?-- Oui.-- Et depuis quand?-- À la porte! à la porte!On se tournait vers eux; ils se turent.Mais, à partir de ce moment, elle n'écouta plus; et le choeur desconviés, la scène d'Ashton et de son valet, le grand duo en rémajeur, tout passa pour elle dans l'éloignement, comme si lesinstruments fussent devenus moins sonores et les personnages plusreculés; elle se rappelait les parties de cartes chez lepharmacien, et la promenade chez la nourrice, les lectures sous latonnelle, les tête-à-tête au coin du feu, tout ce pauvre amour sicalme et si long, si discret, si tendre, et qu'elle avait oubliécependant. Pourquoi donc revenait-il? quelle combinaisond'aventures le replaçait dans sa vie? Il se tenait derrière elle,s'appuyant de l'épaule contre la cloison; et, de temps à autre,elle se sentait frissonner sous le souffle tiède de ses narinesqui lui descendait dans la chevelure.-- Est-ce que cela vous amuse? dit-il en se penchant sur elle desi près, que la pointe de sa moustache lui effleura la joue.Elle répondit nonchalamment:-- Oh! mon Dieu, non! pas beaucoup.Alors il fit la proposition de sortir du théâtre, pour allerprendre des glaces quelque part.-- Ah! pas encore! restons! dit Bovary. Elle a les cheveuxdénoués: cela promet d'être tragique.Mais la scène de la folie n'intéressait point Emma, et le jeu dela chanteuse lui parut exagéré.-- Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles, quiécoutait.-- Oui... peut-être... un peu, répliqua-t-il, indécis entre lafranchise de son plaisir et le respect qu'il portait aux opinionsde sa femme.Puis Léon dit en soupirant-- Il fait une chaleur...-- Insupportable! c'est vrai.-- Es-tu gênée? demanda Bovary.-- Oui, j'étouffe; partons.M. Léon posa délicatement sur ses épaules son long châle dedentelle, et ils allèrent tous les trois s'asseoir sur le port, enplein air, devant le vitrage d'un café.Il fut d'abord question de sa maladie, bien qu'Emma interrompîtCharles de temps à autre, par crainte, disait-elle, d'ennuyerM. Léon; et celui-ci leur raconta qu'il venait à Rouen passer deuxans dans une forte étude, afin de se rompre aux affaires, quiétaient différentes en Normandie de celles que l'on traitait àParis. Puis il s'informa de Berthe, de la famille Homais, de lamère Lefrançois; et, comme ils n'avaient, en présence du mari,rien de plus à se dire, bientôt la conversation s'arrêta.Des gens qui sortaient du spectacle passèrent sur le trottoir,tout fredonnant ou braillant à plein gosier: O bel ange, ma Lucie!Alors Léon, pour faire le dilettante, se mit à parler musique. Ilavait vu Tamburini, Rubini, Persiani, Grisi; et à côté d'eux,Lagardy, malgré ses grands éclats, ne valait rien.-- Pourtant, interrompit Charles qui mordait à petits coups sonsorbet au rhum, on prétend qu'au dernier acte il est admirabletout à fait; je regrette d'être parti avant la fin, car çacommençait à m'amuser.-- Au reste, reprit le clerc, il donnera bientôt une autrereprésentation.Mais Charles répondit qu'ils s'en allaient dès le lendemain.-- À moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que tu neveuilles rester seule, mon petit chat?Et, changeant de manoeuvre devant cette occasion inattendue quis'offrait à son espoir, le jeune homme entama l'éloge de Lagardydans le morceau final. C'était quelque chose de superbe, desublime! Alors Charles insista:-- Tu reviendrais dimanche. Voyons, décide-toi! tu as tort, si tusens le moins du monde que cela te fait du bien.Cependant les tables, alentour, se dégarnissaient; un garçon vintdiscrètement se poster près d'eux; Charles qui comprit, tira sabourse; le clerc le retint par le bras, et même n'oublia point delaisser, en plus, deux pièces blanches, qu'il fit sonner contre lemarbre.-- Je suis fâché, vraiment, murmura Bovary, de l'argent quevous...L'autre eut un geste dédaigneux plein de cordialité, et, prenantson chapeau:-- C'est convenu, n'est-ce pas, demain, à six heures?Charles se récria encore une fois qu'il ne pouvait s'absenter pluslongtemps; mais rien n'empêchait Emma...-- C'est que..., balbutia-t-elle avec un singulier sourire, je nesais pas trop...-- Eh bien! tu réfléchiras, nous verrons, la nuit porte conseil...Puis à Léon, qui les accompagnait:-- Maintenant que vous voilà dans nos contrées, vous viendrez,j'espère de temps à autre, nous demander à dîner?Le clerc affirma qu'il n'y manquerait pas, ayant d'ailleurs besoinde se rendre à Yonville pour une affaire de son étude. Et l'on sesépara devant le passage Saint-Herbland, au moment où onze heureset demie sonnaient à la cathédrale.TROISIÈME PARTIEIM. Léon, tout en étudiant son droit, avait passablement fréquentéla Chaumière, où il obtint même de fort jolis succès près desgrisettes, qui lui trouvaient l'air distingué. C'était le plusconvenable des étudiants: il ne portait les cheveux ni trop longsni trop courts, ne mangeait pas le 1er du mois l'argent de sontrimestre, et se maintenait en de bons termes avec sesprofesseurs. Quant à faire des excès, il s'en était toujoursabstenu, autant par pusillanimité que par délicatesse.Souvent, lorsqu'il restait à lire dans sa chambre, ou bien assisle soir sous les tilleuls du Luxembourg, il laissait tomber sonCode par terre, et le souvenir d'Emma lui revenait. Mais peu à peuce sentiment s'affaiblit, et d'autres convoitises s'accumulèrentpar-dessus, bien qu'il persistât cependant à travers elles; carLéon ne perdait pas toute espérance, et il y avait pour lui commeune promesse incertaine qui se balançait dans l'avenir, tel qu'unfruit d'or suspendu à quelque feuillage fantastique.Puis, en la revoyant après trois années d'absence, sa passion seréveilla. Il fallait, pensa-t-il, se résoudre enfin à la vouloirposséder. D'ailleurs, sa timidité s'était usée au contact descompagnies folâtres, et il revenait en province, méprisant tout cequi ne foulait pas d'un pied verni l'asphalte du boulevard. Auprèsd'une Parisienne en dentelles, dans le salon de quelque docteurillustre, personnage à décorations et à voiture, le pauvre clerc,sans doute, eût tremblé comme un enfant; mais ici, à Rouen, sur leport, devant la femme de ce petit médecin, il se sentait à l'aise,sûr d'avance qu'il éblouirait. L'aplomb dépend des milieux où ilse pose: on ne parle pas à l'entresol comme au quatrième étage, etla femme riche semble avoir autour d'elle, pour garder sa vertu,tous ses billets de banque, comme une cuirasse, dans la doublurede son corset.En quittant la veille au soir M. et madame Bovary, Léon, de loin,les avait suivis dans la rue; puis les ayant vus s'arrêter à laCroix rouge, il avait tourné les talons et passé toute la nuit àméditer un plan.Le lendemain donc, vers cinq heures, il entra dans la cuisine del'auberge, la gorge serrée, les joues pâles, et avec cetterésolution des poltrons que rien n'arrête.-- Monsieur n'y est point, répondit un domestique.Cela lui parut de bon augure. Il monta.Elle ne fut pas troublée à son abord; elle lui fit, au contraire,des excuses pour avoir oublié de lui dire où ils étaientdescendus.-- Oh! je l'ai deviné, reprit Léon.-- Comment?Il prétendit avoir été guidé vers elle, au hasard, par uninstinct. Elle se mit à sourire, et aussitôt, pour réparer sasottise, Léon raconta qu'il avait passé sa matinée à la cherchersuccessivement dans tous les hôtels de la ville.-- Vous vous êtes donc décidée à rester? ajouta-t-il.-- Oui, dit-elle, et j'ai eu tort. Il ne faut pas s'accoutumer àdes plaisirs impraticables, quand on a autour de soi milleexigences...-- Oh! je m'imagine...-- Eh! non, car vous n'êtes pas une femme, vous.Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins, et la conversations'engagea par quelques réflexions philosophiques. Emma s'étenditbeaucoup sur la misère des affections terrestres et l'éternelisolement où le coeur reste enseveli.Pour se faire valoir, ou par une imitation naïve de cettemélancolie qui provoquait la sienne, le jeune homme déclara s'êtreennuyé prodigieusement tout le temps de ses études. La procédurel'irritait, d'autres vocations l'attiraient, et sa mère necessait, dans chaque lettre, de le tourmenter. Car ils précisaientde plus en plus les motifs de leur douleur, chacun, à mesure qu'ilparlait, s'exaltant un peu dans cette confidence progressive. Maisils s'arrêtaient quelquefois devant l'exposition complète de leuridée, et cherchaient alors à imaginer une phrase qui pût latraduire cependant. Elle ne confessa point sa passion pour unautre; il ne dit pas qu'il l'avait oubliée.Peut-être ne se rappelait-il plus ses soupers après le bal, avecdes débardeuses; et elle ne se souvenait pas sans doute, desrendez-vous d'autrefois, quand elle courait le matin dans lesherbes, vers le château de son amant. Les bruits de la villearrivaient à peine jusqu'à eux; et la chambre semblait petite,tout exprès pour resserrer davantage leur solitude. Emma, vêtued'un peignoir en basin, appuyait son chignon contre le dossier duvieux fauteuil; le papier jaune de la muraille faisait comme unfond d'or derrière elle; et sa tête nue se répétait dans la glaceavec la raie blanche au milieu, et le bout de ses oreillesdépassant sous ses bandeaux.-- Mais pardon, dit-elle, j'ai tort! je vous ennuie avec meséternelles plaintes!-- Non, jamais! jamais!-- Si vous saviez, reprit-elle, en levant au plafond ses beauxyeux qui roulaient une larme, tout ce que j'avais rêvé!-- Et moi, donc! Oh! j'ai bien souffert! Souvent je sortais, jem'en allais, je me traînais le long des quais, m'étourdissant aubruit de la foule sans pouvoir bannir l'obsession qui mepoursuivait. Il y a sur le boulevard, chez un marchand d'estampes,une gravure italienne qui représente une Muse. Elle est drapéed'une tunique et elle regarde la lune, avec des myosotis sur sachevelure dénouée. Quelque chose incessamment me poussait là; j'ysuis resté des heures entières.Puis, d'une voix tremblante:-- Elle vous ressemblait un peu.Madame Bovary détourna la tête, pour qu'il ne vît pas sur seslèvres l'irrésistible sourire qu'elle y sentait monter.-- Souvent, reprit-il, je vous écrivais des lettres qu'ensuite jedéchirais.Elle ne répondait pas. Il continua:-- Je m'imaginais quelquefois qu'un hasard vous amènerait. J'aicru vous reconnaître au coin des rues; et je courais après tousles fiacres où flottait à la portière un châle, un voile pareil auvôtre...Elle semblait déterminée à le laisser parler sans l'interrompre.Croisant les bras et baissant la figure, elle considérait larosette de ses pantoufles, et elle faisait dans leur satin depetits mouvements, par intervalles, avec les doigts de son pied.Cependant, elle soupira:-- Ce qu'il y a de plus lamentable, n'est-ce pas, c'est detraîner, comme moi, une existence inutile? Si nos douleurspouvaient servir à quelqu'un, on se consolerait dans la pensée dusacrifice!Il se mit à vanter la vertu, le devoir et les immolationssilencieuses, ayant lui-même un incroyable besoin de dévouementqu'il ne pouvait assouvir.-- J'aimerais beaucoup, dit-elle, à être une religieuse d'hôpital.-- Hélas! répliqua-t-il, les hommes n'ont point de ces missionssaintes, et je ne vois nulle part aucun métier..., à moins peut-être que celui de médecin...Avec un haussement léger de ses épaules, Emma l'interrompit pourse plaindre de sa maladie où elle avait manqué mourir; queldommage! elle ne souffrirait plus maintenant. Léon tout de suiteenvia le calme du tombeau, et même, un soir, il avait écrit sontestament en recommandant qu'on l'ensevelît dans ce beau couvre-pied, à bandes de velours, qu'il tenait d'elle; car c'est ainsiqu'ils auraient voulu avoir été, l'un et l'autre se faisant unidéal sur lequel ils ajustaient à présent leur vie passée.D'ailleurs, la parole est un laminoir qui allonge toujours lessentiments.Mais à cette invention du couvre-pied:-- Pourquoi donc? demanda-t-elle.-- Pourquoi?Il hésitait.-- Parce que je vous ai bien aimée!Et, s'applaudissant d'avoir franchi la difficulté, Léon, du coinde l'oeil, épia sa physionomie.Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les nuages.L'amas des pensées tristes qui les assombrissaient parut seretirer de ses yeux bleus; tout son visage rayonna.Il attendait. Enfin elle répondit:-- Je m'en étais toujours doutée...Alors, ils se racontèrent les petits événements de cette existencelointaine, dont ils venaient de résumer, par un seul mot, lesplaisirs et les mélancolies. Il se rappelait le berceau declématite, les robes qu'elle avait portées, les meubles de sachambre, toute sa maison.-- Et nos pauvres cactus, où sont-ils?-- Le froid les a tués cet hiver.-- Ah! que j'ai pensé à eux, savez-vous? Souvent je les revoyaiscomme autrefois, quand, par les matins d'été, le soleil frappaitsur les jalousies... et j'apercevais vos deux bras nus quipassaient entre les fleurs.-- Pauvre ami! fit-elle en lui tendant la main.Léon, bien vite, y colla ses lèvres. Puis, quand il eut largementrespiré:-- Vous étiez, dans ce temps-là, pour moi, je ne sais quelle forceincompréhensible qui captivait ma vie. Une fois, par exemple, jesuis venu chez vous; mais vous ne vous en souvenez pas, sansdoute?-- Si, dit-elle. Continuez.-- Vous étiez en bas, dans l'antichambre, prête à sortir, sur ladernière marche; -- vous aviez même un chapeau à petites fleursbleues; et, sans nulle invitation de votre part, malgré moi, jevous ai accompagnée. À chaque minute, cependant, j'avais de plusen plus conscience de ma sottise, et je continuais à marcher prèsde vous, n'osant vous suivre tout à fait, et ne voulant pas vousquitter. Quand vous entriez dans une boutique, je restais dans larue, je vous regardais par le carreau défaire vos gants et compterla monnaie sur le comptoir. Ensuite vous avez sonné chez madameTuvache, on vous a ouvert, et je suis resté comme un idiot devantla grande porte lourde, qui était retombée sur vous.Madame Bovary, en l'écoutant, s'étonnait d'être si vieille; toutesces choses qui réapparaissaient lui semblaient élargir sonexistence; cela faisait comme des immensités sentimentales où ellese reportait; et elle disait de temps à autre, à voix basse et lespaupières à demi fermées:-- Oui, c'est vrai!... c'est vrai!... c'est vrai...Ils entendirent huit heures sonner aux différentes horloges duquartier Beauvoisine, qui est plein de pensionnats, d'églises etde grands hôtels abandonnés. Ils ne se parlaient plus; mais ilssentaient, en se regardant, un bruissement dans leurs têtes, commesi quelque chose de sonore se fût réciproquement échappé, de leursprunelles fixes. Ils venaient de se joindre les mains; et lepassé, l'avenir, les réminiscences et les rêves, tout se trouvaitconfondu dans la douceur de cette extase. La nuit s'épaississaitsur les murs, où brillaient encore, à demi perdues dans l'ombre,les grosses couleurs de quatre estampes représentant quatre scènesde la Tour de Nesle, avec une légende au bas, en espagnol et enfrançais. Par la fenêtre à guillotine, on voyait un coin de cielnoir entre des toits pointus.Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, puis ellevint se rasseoir.-- Eh bien... fit Léon.-- Eh bien? répondit-elle.Et il cherchait comment renouer le dialogue, interrompu, quandelle lui dit:-- D'où vient que personne, jusqu'à présent, ne m'a jamais exprimédes sentiments pareils?Le clerc se récria que les natures idéales étaient difficiles àcomprendre. Lui, du premier coup d'oeil, il l'avait aimée; et ilse désespérait en pensant au bonheur qu'ils auraient eu si, parune grâce du hasard, se rencontrant plus tôt, ils se fussentattachés l'un à l'autre d'une manière indissoluble.-- J'y ai songé quelquefois, reprit-elle.-- Quel rêve! murmura Léon.Et, maniant délicatement le liséré bleu de sa longue ceintureblanche, il ajouta:-- Qui nous empêche donc de recommencer?-- Non, mon ami, répondit-elle. Je suis trop vieille... vous êtestrop jeune... oubliez-moi! D'autres vous aimeront... vous lesaimerez.-- Pas comme vous! s'écria-t-il.-- Enfant que vous êtes! Allons, soyons sage je le veux!Elle lui représenta les impossibilités de leur amour, et qu'ilsdevaient se tenir, comme autrefois, dans les simples termes d'uneamitié fraternelle.Était-ce sérieusement qu'elle parlait ainsi? Sans doute qu'Emman'en savait rien elle-même, tout occupée par le charme de laséduction et la nécessité de s'en défendre; et, contemplant lejeune homme d'un regard attendri, elle repoussait doucement lestimides caresses que ses mains frémissantes essayaient.-- Ah! pardon, dit-il en se reculant.Et Emma fut prise d'un vague effroi, devant cette timidité, plusdangereuse pour elle que la hardiesse de Rodolphe quand ils'avançait les bras ouverts. Jamais aucun homme ne lui avait parusi beau. Une exquise candeur s'échappait de son maintien. Ilbaissait ses longs cils fins qui se recourbaient. Sa joue àl'épiderme suave rougissait -- pensait-elle: -- du désir de sapersonne, et Emma sentait une invincible envie d'y porter seslèvres. Alors, se penchant vers la pendule comme pour regarderl'heure:-- Qu'il est tard, mon Dieu! dit-elle; que nous bavardons!Il comprit l'allusion et chercha son chapeau.-- J'en ai même oublié le spectacle! Ce pauvre Bovary qui m'avaitlaissée tout exprès! M Lormeaux, de la rue Grand-Pont, devait m'yconduire avec sa femme.Et l'occasion était perdue, car elle partait dès le lendemain.-- Vrai? fit Léon.-- Oui.-- Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il; j'avais àvous dire...-- Quoi?-- Une chose... grave, sérieuse. Eh! non, d'ailleurs, vous nepartirez pas, c'est impossible! Si vous saviez... Écoutez-moi...Vous ne m'avez donc pas compris? vous n'avez pas deviné?...-- Cependant vous parlez bien, dit Emma.-- Ah! des plaisanteries! Assez, assez! Faites, par pitié, que jevous revoie... une fois... une seule.-- Eh bien...Elle s'arrêta; puis, comme se ravisant:-- Oh! pas ici!-- Où vous voudrez.-- Voulez-vous...Elle parut réfléchir, et, d'un ton bref:-- Demain, à onze heures, dans la cathédrale.-- J'y serai! s'écria-t-il en saisissant ses mains, qu'elledégagea.Et, comme ils se trouvaient debout tous les deux, lui placéderrière elle et Emma baissant la tête, il se pencha vers son couet la baisa longuement à la nuque.-- Mais vous êtes fou! ah! vous êtes fou! disait-elle avec depetits rires sonores, tandis que les baisers se multipliaient.Alors, avançant la tête par-dessus son épaule, il sembla chercherle consentement de ses yeux. Ils tombèrent sur lui, pleins d'unemajesté glaciale.Léon fit trois pas en arrière, pour sortir. Il resta sur le seuil.Puis il chuchota d'une voix tremblante:-- À demain.Elle répondit par un signe de tête, et disparut comme un oiseaudans la pièce à côté.Emma, le soir, écrivit au clerc une interminable lettre où elle sedégageait du rendez-vous: tout maintenant était fini, et ils nedevaient plus, pour leur bonheur, se rencontrer. Mais, quand lalettre fut close, comme elle ne savait pas l'adresse de Léon, ellese trouva fort embarrassée.-- Je la lui donnerai moi-même, se dit-elle; il viendra.Léon, le lendemain, fenêtre ouverte et chantonnant sur son balcon,vernit lui-même ses escarpins, et à plusieurs couches. Il passa unpantalon blanc, des chaussettes fines, un habit vert, répanditdans son mouchoir tout ce qu'il possédait de senteurs, puis,s'étant fait friser, se défrisa, pour donner à sa chevelure plusd'élégance naturelle.-- Il est encore trop tôt! pensa-t-il en regardant le coucou duperruquier, qui marquait neuf heures.Il lut un vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare, remontatrois rues, songea qu'il était temps et se dirigea lestement versle parvis Notre-Dame.C'était par un beau matin d'été. Des argenteries reluisaient auxboutiques des orfèvres, et la lumière qui arrivait obliquement surla cathédrale posait des miroitements à la cassure des pierresgrises; une compagnie d'oiseaux tourbillonnaient dans le cielbleu, autour des clochetons à trèfles; la place, retentissante decris, sentait les fleurs qui bordaient son pavé, roses, jasmins,oeillets, narcisses et tubéreuses, espacés inégalement par desverdures humides, de l'herbe-au-chat et du mouron pour lesoiseaux; la fontaine, au milieu, gargouillait, et, sous de largesparapluies, parmi des cantaloups s'étageant en pyramides, desmarchandes, nu-tête, tournaient dans du papier des bouquets deviolettes.Le jeune homme en prit un. C'était la première fois qu'il achetaitdes fleurs pour une femme; et sa poitrine, en les respirant, segonfla d'orgueil, comme si cet hommage qu'il destinait à une autrese fût retourné vers lui.Cependant il avait peur d'être aperçu; il entra résolument dansl'église.Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du portail àgauche, au-dessous de la Marianne dansant plumet en tête, rapièreau mollet, canne au poing, plus majestueux qu'un cardinal etreluisant comme un saint ciboire.Il s'avança vers Léon, et, avec ce sourire de bénignité patelineque prennent les ecclésiastiques lorsqu'ils interrogent lesenfants:-- Monsieur, sans doute, n'est pas d'ici? Monsieur désire voir lescuriosités de l'église?-- Non, dit l'autre.Et il fit d'abord le tour des bas-côtés. Puis il vint regarder surla place. Emma n'arrivait pas. Il remonta jusqu'au choeur.La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencementdes ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet despeintures, se brisant au bord du marbre, continuait plus loin, surles dalles, comme un tapis bariolé. Le grand jour du dehorss'allongeait dans l'église en trois rayons énormes, par les troisportails ouverts. De temps à autre, au fond, un sacristain passaiten faisant devant l'autel l'oblique génuflexion des dévotspressés. Les lustres de cristal pendaient immobiles. Dans lechoeur, une lampe d'argent brûlait; et, des chapelles latérales,des parties sombres de l'église, il s'échappait quelquefois commedes exhalaisons de soupirs, avec le son d'une grille quiretombait, en répercutant son écho sous les hautes voûtes.Léon, à pas sérieux, marchait auprès des murs. Jamais la vie nelui avait paru si bonne. Elle allait venir tout à l'heure,charmante, agitée, épiant derrière elle les regards qui lasuivaient, -- et avec sa robe à volants, son lorgnon d'or, sesbottines minces, dans toute sorte d'élégances dont il n'avait pasgoûté, et dans l'ineffable séduction de la vertu qui succombe.L'église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autourd'elle; les voûtes s'inclinaient pour recueillir dans l'ombre laconfession de son amour; les vitraux resplendissaient pourilluminer son visage, et les encensoirs allaient brûler pourqu'elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums.Cependant elle ne venait pas. Il se plaça sur une chaise et sesyeux rencontrèrent un vitrage bleu où l'on voit des bateliers quiportent des corbeilles. Il le regarda longtemps, attentivement, etil comptait les écailles des poissons et les boutonnières despourpoints, tandis, que sa pensée vagabondait à la recherched'Emma.Le Suisse, à l'écart, s'indignait intérieurement contre cetindividu, qui se permettait d'admirer seul la cathédrale. Il luisemblait se conduire d'une façon monstrueuse, le voler en quelquesorte, et presque commettre un sacrilège.Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d'un chapeau,un camail noir... C'était elle! Léon se leva et courut à sarencontre.Emma était pâle. Elle marchait vite.-- Lisez! dit-elle en lui tendant un papier... Oh non!Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la chapellede la Vierge, où, s'agenouillant contre une chaise, elle se mit enprière.Le jeune homme fut irrité de cette fantaisie bigote; puis iléprouva pourtant un certain charme à la voir, au milieu du rendez-vous, ainsi perdue dans les oraisons comme une marquise andalouse;puis il ne tarda pas à s'ennuyer, car elle n'en finissait.Emma priait, ou plutôt s'efforçait de prier, espérant qu'il allaitlui descendre du ciel quelque résolution subite; et, pour attirerle secours divin, elle s'emplissait les yeux des splendeurs dutabernacle, elle aspirait le parfum des juliennes blanchesépanouies dans les grands vases, et prêtait l'oreille au silencede l'église, qui ne faisait qu'accroître le tumulte de son coeur.Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisses'approcha vivement, en disant:-- Madame, sans doute, n'est pas d'ici? Madame désire voir lescuriosités de l'église?-- Eh non! s'écria le clerc.-- Pourquoi pas? reprit-elle.Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante à la Vierge, auxsculptures, aux tombeaux, à toutes les occasions.Alors, afin de procéder dans l'ordre, le Suisse les conduisitjusqu'à l'entrée près de la place, où, leur montrant avec sa canneun grand cercle de pavés noirs, sans inscriptions ni ciselures:-- Voilà, fit-il majestueusement, la circonférence de la bellecloche d'Amboise. Elle pesait quarante mille livres. Il n'y avaitpas sa pareille dans toute l'Europe. L'ouvrier qui l'a fondue enest mort de joie...-- Partons, dit Léon.Le bonhomme se remit en marche; puis, revenu à la chapelle de laVierge, il étendit les bras dans un geste synthétique dedémonstration, et, plus orgueilleux qu'un propriétaire campagnardvous montrant ses espaliers:-- Cette simple dalle recouvre Pierre de Brézé, seigneur de laVarenne et de Brissac, grand maréchal de Poitou et gouverneur deNormandie, mort à la bataille de Montlhéry, le 16 juillet 1465.Léon, se mordant les lèvres, trépignait.-- Et, à droite, ce gentilhomme tout bardé de fer, sur un chevalqui se cabre, est son petit-fils Louis de Brézé, seigneur deBreval et de Montchauvet, comte de Maulevrier, baron de Mauny,chambellan du roi, chevalier de l'Ordre et pareillement gouverneurde Normandie, mort le 23 juillet 1531, un dimanche, commel'inscription porte; et, au-dessous, cet homme prêt à descendre autombeau vous figure exactement le même. Il n'est point possible,n'est-ce pas, de voir une plus parfaite représentation du néant?Madame Bovary prit son lorgnon. Léon, immobile, la regardait,n'essayant même plus de dire un seul mot, de faire un seul geste,tant il se sentait découragé devant ce double parti pris debavardage et d'indifférence.L'éternel guide continuait:-- Près de lui, cette femme à genoux qui pleure est son épouseDiane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, néeen 1499, morte en 1566; et, à gauche, celle qui porte un enfant,la sainte Vierge. Maintenant, tournez-vous de ce côté: voici lestombeaux d'Amboise. Ils ont été tous les deux cardinaux etarchevêques de Rouen. Celui-là était ministre du roi Louis XII. Ila fait beaucoup de bien à la Cathédrale. On a trouvé dans sontestament trente mille écus d'or pour les pauvres.Et, sans s'arrêter, tout en parlant, il les poussa dans unechapelle encombrée par des balustrades, en dérangea quelques-unes,et découvrit une sorte de bloc, qui pouvait bien avoir été unestatue mal faite.-- Elle décorait autrefois, dit-il avec un long gémissement, latombe de Richard Coeur de Lion, roi d'Angleterre et duc deNormandie. Ce sont les calvinistes, monsieur, qui vous l'ontréduite en cet état. Ils l'avaient, par méchanceté, ensevelie dansde la terre, sous le siège épiscopal de Monseigneur. Tenez, voicila porte par où il se rend à son habitation, Monseigneur. Passonsvoir les vitraux de la Gargouille.Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche et saisitEmma par le bras. Le Suisse demeura tout stupéfait, ne comprenantpoint cette munificence intempestive, lorsqu'il restait encore àl'étranger tant de choses à voir. Aussi, le rappelant:-- Eh! monsieur. La flèche! la flèche!...-- Merci, fit Léon.-- Monsieur a tort! Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf demoins que la grande pyramide d'Égypte. Elle est toute en fonte,elle...Léon fuyait; car il lui semblait que son amour, qui, depuis deuxheures bientôt, s'était immobilisé dans l'église comme lespierres, allait maintenant s'évaporer, telle qu'une fumée, parcette espèce de tuyau tronqué, de cage oblongue, de cheminée àjour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathédrale comme latentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste.-- Où allons-nous donc? disait-elle.Sans répondre, il continuait à marcher d'un pas rapide, et déjàmadame Bovary trempait son doigt dans l'eau bénite, quand ilsentendirent derrière eux un grand souffle haletant, entrecoupérégulièrement par le rebondissement d'une canne. Léon se détourna.-- Monsieur!-- Quoi?Et il reconnut le Suisse, portant sous son bras et maintenant enéquilibre contre son ventre une vingtaine environ de forts volumesbrochés. C'étaient les ouvrages qui frottaient de la cathédrale.-- Imbécile! grommela Léon s'élançant hors de l'église.Un gamin polissonnait sur le parvis:-- Va me chercher un fiacre!L'enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents;alors ils restèrent seuls quelques minutes, face à face et un peuembarrassés.-- Ah! Léon!... Vraiment..., je ne sais... si je dois...!Elle minaudait. Puis, d'un air sérieux:-- C'est très inconvenant, savez-vous?-- En quoi? répliqua le clerc. Cela se fait à Paris!Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina.Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur qu'elle nerentrât dans l'église. Enfin le fiacre parut.-- Sortez du moins par le portail du nord! leur cria le Suisse,qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrection, leJugement dernier, le Paradis, le Roi David, et les Réprouvés dansles flammes d'enfer.-- Où Monsieur va-t-il? demanda le cocher.-- Où vous voudrez! dit Léon poussant Emma dans la voiture.Et la lourde machine se mit en routeElle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, lequai Napoléon, le pont Neuf et s'arrêta court devant la statue dePierre Corneille.-- Continuez! fit une voix qui sortait de l'intérieur.La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La Fayette,emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la garedu chemin de fer.-- Non, tout droit! cria la même voix.Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le Cours,trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuyale front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa lavoiture en dehors des contre-allées, au bord de l'eau, près dugazon.Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé decailloux secs, et, longtemps, du côté d'Oyssel, au delà des îles.Mais tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares,Sotteville, la Grande-Chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit satroisième halte devant le jardin des plantes.-- Marchez donc! s'écria la voix plus furieusement.Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, parle quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une foispar le pont, par la place du Champ-de-Mars et derrière les jardinsde l'hôpital, où des vieillards en veste noire se promènent ausoleil, le long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elleremonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise,puis tout le Mont-Riboudet jusqu'à la côte de Deville.Elle revint; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard,elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan,à la Rouge-Mare, et place du Gaillard-bois; rue Maladrerie, rueDinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou,Saint-Nicaise, -- devant la Douane, -- à la basse Vieille-Tour,aux Trois-Pipes et au Cimetière Monumental. De temps à autre, lecocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés.Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait cesindividus à ne vouloir point s'arrêter. Il essayait quelquefois,et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations decolère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout ensueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, defatigue et de tristesse.Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dansles rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grandsyeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, unevoiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsicontinuellement, plus close qu'un tombeau et ballottée comme unnavire.Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où lesoleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternesargentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toilejaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent auvent et s'abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur unchamp de trèfles rouges tout en fleur.Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle duquartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait levoile baissé, sans détourner la tête.IIEn arrivant à l'auberge, madame Bovary fut étonnée de ne pasapercevoir la diligence. Hivert, qui l'avait attendue cinquante-trois minutes, avait fini par s'en aller.Rien pourtant ne la forçait à partir; mais elle avait donné saparole qu'elle reviendrait le soir même. D'ailleurs, Charlesl'attendait; et déjà elle se sentait au coeur cette lâche docilitéqui est, pour bien des femmes, comme le châtiment tout à la foiset la rançon de l'adultère.Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour uncabriolet, et, pressant le palefrenier, l'encourageant,s'informant à toute minute de l'heure et des kilomètres parcourus,parvint à rattraper l'Hirondelle vers les premières maisons deQuincampoix.À peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les rouvritau bas de la côte, où elle reconnut de loin Félicité, qui setenait en vedette devant la maison du maréchal. Hivert retint seschevaux, et la cuisinière, se haussant jusqu'au vasistas, ditmystérieusement:-- Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. Homais.C'est pour quelque chose de pressé.Le village était silencieux comme d'habitude. Au coin des rues, ily avait de petits tas roses qui fumaient l'air, c'était le momentdes confitures, et tout le monde à Yonville, confectionnait saprovision le même jour. Mais on admirait devant la boutique dupharmacien, un tas beaucoup plus large, et qui dépassait lesautres de la supériorité qu'une officine doit avoir sur lesfourneaux bourgeois, un besoin général sur des fantaisiesindividuelles.Elle entra. Le grand fauteuil était renversé, et même le Fanal deRouen gisait par terre, étendu entre les deux pilons. Elle poussala porte du couloir; et, au milieu de la cuisine, parmi les jarresbrunes pleines de groseilles égrenées, du sucre râpé, du sucre enmorceaux, des balances sur la table, des bassines sur le feu, elleaperçut tous les Homais, grands et petits, avec des tabliers quileur montaient jusqu'au menton et tenant des fourchettes à lamain. Justin, debout, baissait la tête, et le pharmacien criait:-- Qui t'avait dit de l'aller chercher dans le capharnaüm?-- Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?-- Ce qu'il y a? répondit l'apothicaire. On fait des confitures:elles cuisent; mais elles allaient déborder à cause du bouillontrop fort, et je commande une autre bassine. Alors, lui, parmollesse, par paresse, a été prendre, suspendue à son clou dansmon laboratoire, la clef du capharnaüm!L'apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein desustensiles et des marchandises de sa profession. Souvent il ypassait seul de longues heures à étiqueter, à transvaser, àreficeler; et il le considérait non comme un simple magasin, maiscomme un véritable sanctuaire, d'où s'échappaient ensuite,élaborées par ses mains, toutes sortes de pilules, bols, tisanes,lotions et potions, qui allaient répandre aux alentours sacélébrité. Personne au monde n'y mettait les pieds; et il lerespectait si fort, qu'il le balayait lui-même. Enfin, si lapharmacie, ouverte à tout venant, était l'endroit où il étalaitson orgueil, le capharnaüm était le refuge où, se concentrantégoïstement, Homais se délectait dans l'exercice de sesprédilections; aussi l'étourderie de Justin lui paraissait-ellemonstrueuse d'irrévérence; et, plus rubicond que les groseilles,il répétait:-- Oui, du capharnaüm! La clef qui enferme les acides avec lesalcalis caustiques! Avoir été prendre une bassine de réserve! unebassine à couvercle! et dont jamais peut-être je ne me servirai!Tout a son importance dans les opérations délicates de notre art!Mais que diable! il faut établir des distinctions et ne pasemployer à des usages presque domestiques ce qui est destiné pourles pharmaceutiques! C'est comme si on découpait une poularde avecun scalpel, comme si un magistrat...-- Mais calme-toi! disait madame Homais.Et Athalie, le tirant par sa redingote-- Papa! papa!-- Non, laissez-moi! reprenait l'apothicaire, laissez-moi!fichtre! Autant s'établir, épicier, ma parole d'honneur! Allons,va! ne respecte rien! casse! brise! lâche les sangsues! brûle laguimauve! marine des cornichons dans les bocaux! lacère lesbandages!-- Vous aviez pourtant... dit Emma.-- Tout à l'heure! -- Sais-tu à quoi tu t'exposais?... N'as-turien vu, dans le coin, à gauche, sur la troisième tablette? Parle,réponds, articule quelque chose!-- Je ne... sais pas, balbutia le jeune garçon.-- Ah! tu ne sais pas! Eh bien, je sais, moi! Tu as vu unebouteille, en verre bleu, cachetée avec de la cire jaune, quicontient une poudre blanche, sur laquelle même j'avais écrit:Dangereux! et sais-tu ce qu'il y avait dedans? De l'arsenic! et tuvas toucher à cela! prendre une bassine qui est à côté!-- À côté! s'écria madame Homais en joignant les mains. Del'arsenic? Tu pouvais nous empoisonner tous!Et les enfants se mirent à pousser des cris, comme s'ils avaientdéjà senti dans leurs entrailles d'atroces douleurs.-- Ou bien empoisonner un malade! continuait l'apothicaire. Tuvoulais donc que j'allasse sur le banc des criminels, en courd'assises? me voir traîner à l'échafaud? Ignores-tu le soin quej'observe dans les manutentions, quoique j'en aie cependant unefurieuse habitude. Souvent je m'épouvante moi-même, lorsque jepense à ma responsabilité! car le gouvernement nous persécute, etl'absurde législation qui nous régit est comme une véritable épéede Damoclès suspendue sur notre tête!Emma ne songeait plus à demander ce qu'on lui voulait, et lepharmacien poursuivait en phrases haletantes:-- Voilà comme tu reconnais les bontés qu'on a pour toi! voilàcomme tu me récompenses des soins tout paternels que je teprodigue! Car, sans moi, où serais-tu? que ferais-tu? Qui tefournit la nourriture, l'éducation, l'habillement, et tous lesmoyens de figurer un jour, avec honneur dans les rangs de lasociété! Mais il faut pour cela suer ferme sur l'aviron, etacquérir, comme on dit, du cal aux mains. _Fabricando fil faber,age quod agis._Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chinoiset du groenlandais, s'il eût connu ces deux langues; car il setrouvait dans une de ces crises où l'âme entière montreindistinctement ce qu'elle enferme, comme l'Océan, qui, dans lestempêtes, s'entrouvre depuis les fucus de son rivage jusqu'ausable de ses abîmes.Et il reprit-- Je commence à terriblement me repentir de m'être chargé de tapersonne! J'aurais certes mieux fait de te laisser autrefoiscroupir dans ta misère et dans la crasse où tu es né! Tu ne serasjamais bon qu'à être un gardeur de bêtes à cornes! Tu n'as nulleaptitude pour les sciences! à peine si tu sais coller uneétiquette! Et tu vis là, chez moi, comme un chanoine, comme un coqen pâte, à te goberger!Mais Emma, se tournant vers madame Homais:-- On m'avait fait venir...-- Ah! mon Dieu! interrompit d'un air triste la bonne dame,comment vous dirai-je bien?... C'est un malheur!Elle n'acheva pas. L'apothicaire tonnait:Vide-la! écure-la! reporte-la! dépêche-toi donc!Et, secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomberun livre de sa poche.L'enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ramassé levolume, il le contemplait, les yeux écarquillés, la mâchoireouverte.-- L'amour... conjugal! dit-il en séparant lentement ces deuxmots. Ah! très bien! très bien! très joli! Et des gravures!... Ah!c'est trop fort!Madame Homais s'avança.-- Non! n'y touche pas!Les enfants voulurent voir les images.-- Sortez! fit-il impérieusement.Et ils sortirent.Il marcha d'abord de long en large, à grands pas, gardant levolume ouvert entre ses doigts, roulant les yeux, suffoqué,tuméfié, apoplectique. Puis il vint droit à son élève, et, seplantant devant lui les bras croisés:-- Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux?... Prendsgarde, tu es sur une pente!... Tu n'as donc pas réfléchi qu'ilpouvait, ce livre infâme, tomber entre les mains de mes enfants,mettre l'étincelle dans leur cerveau, ternir la pureté d'Athalie,corrompre Napoléon! Il est déjà formé comme un homme. Es-tu biensûr, au moins, qu'ils ne l'aient pas lu? peux-tu me certifier...?-- Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me dire...?-- C'est vrai, madame... Votre beau-père est mort!En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l'avant-veille,tout à coup, d'une attaque d'apoplexie, au sortir de table; et,par excès de précaution pour la sensibilité d'Emma, Charles avaitprié M. Homais de lui apprendre avec ménagement cette horriblenouvelle.Il avait médité sa phrase, il l'avait arrondie, polie, rythmée;c'était un chef-d'oeuvre de prudence et de transitions, detournures fines et de délicatesse; mais la colère avait emporté larhétorique.Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la pharmacie;car M. Homais avait repris le cours de ses vitupérations. Il secalmait cependant, et, à présent, il grommelait d'un ton paterne,tout en s'éventant avec son bonnet grec:-- Ce n'est pas que je désapprouve entièrement l'ouvrage! L'auteurétait médecin. Il y a là-dedans certains côtés scientifiques qu'iln'est pas mal à un homme de connaître et, j'oserais dire, qu'ilfaut qu'un homme connaisse. Mais plus tard, plus tard! Attends dumoins que tu sois homme toi-même et que ton tempérament soit fait.Au coup de marteau d'Emma, Charles, qui l'attendait, s'avança lesbras ouverts et lui dit avec des larmes dans la voix:-- Ah! ma chère amie...Et il s'inclina doucement pour l'embrasser. Mais, au contact deses lèvres, le souvenir de l'autre la saisit, et elle se passa lamain sur son visage en frissonnant.Cependant elle répondit:-- Oui, je sais..., je sais...Il lui montra la lettre où sa mère narrait l'événement, sansaucune hypocrisie sentimentale. Seulement, elle regrettait que sonmari n'eût pas reçu les secours de la religion, étant mort àDoudeville, dans la rue, sur le seuil d'un café, après un repaspatriotique avec d'anciens officiers.Emma rendit la lettre; puis, au dîner, par savoir-vivre, elleaffecta quelque répugnance. Mais comme il la reforçait, elle semit résolument à manger, tandis que Charles, en face d'elle,demeurait immobile, dans une posture accablée.De temps à autre, relevant la tête, il lui envoyait un long regardtout plein de détresse. Une fois il soupira:-- J'aurais voulu le revoir encore!Elle se taisait. Enfin, comprenant qu'il fallait parler:-- Quel âge avait-il, ton père?-- Cinquante-huit ans!-- Ah!Et ce fut tout.Un quart d'heure après, il ajouta:-- Ma pauvre mère?... que va-t-elle devenir, à présent?Elle fit un geste d'ignorance.À la voir si taciturne, Charles la supposait affligée et il secontraignait à ne rien dire, pour ne pas aviver cette douleur quil'attendrissait. Cependant, secouant la sienne:-- T'es-tu bien amusée hier? demanda-t-il.-- Oui.Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas, Emma non plus; et,à mesure qu'elle l'envisageait, la monotonie de ce spectaclebannissait peu à peu tout apitoiement de son coeur. Il luisemblait chétif, faible, nul, enfin être un pauvre homme, detoutes les façons. Comment se débarrasser de lui? Quelleinterminable soirée! Quelque chose de stupéfiant comme une vapeurd'opium l'engourdissait.Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d'un bâton sur lesplanches. C'était Hippolyte qui apportait les bagages de Madame.Pour les déposer, il décrivit péniblement un quart de cercle avecson pilon.-- Il n'y pense même plus! se disait-elle en regardant le pauvrediable, dont la grosse chevelure rouge dégouttait de sueur.Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse; et, sans paraîtrecomprendre tout ce qu'il y avait pour lui d'humiliation dans laseule présence de cet homme qui se tenait là, comme le reprochepersonnifié de son incurable ineptie:-- Tiens! tu as un joli bouquet! dit-il en remarquant sur lacheminée les violettes de Léon.-- Oui, fit-elle avec indifférence; c'est un bouquet que j'aiacheté tantôt... à une mendiante.Charles prit les violettes, et, rafraîchissant dessus ses yeuxtout rouges de larmes, il les humait délicatement. Elle les retiravite de sa main, et alla les porter dans un verre d'eau.Le lendemain, madame Bovary mère arriva. Elle et son filspleurèrent beaucoup. Emma, sous prétexte d'ordres à donner,disparut.Le jour d'après, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil.On alla s'asseoir, avec les boîtes à ouvrage, au bord de l'eau,sous la tonnelle.Charles pensait à son père, et il s'étonnait de sentir tantd'affection pour cet homme qu'il avait cru jusqu'alors n'aimer quetrès médiocrement. Madame Bovary mère pensait à son mari. Lespires jours d'autrefois lui réapparaissaient enviables. Touts'effaçait sous le regret instinctif d'une si longue habitude; et,de temps à autre, tandis qu'elle poussait son aiguille, une grosselarme descendait le long de son nez et s'y tenait un momentsuspendue. Emma pensait qu'il y avait quarante-huit heures àpeine, ils étaient ensemble, loin du monde, tout en ivresse, etn'ayant pas assez d'yeux pour se contempler. Elle tâchait deressaisir les plus imperceptibles détails de cette journéedisparue. Mais la présence de la belle-mère et du mari la gênait.Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pasdéranger le recueillement de son amour qui allait se perdant, quoiqu'elle fît, sous les sensations extérieures.Elle décousait la doublure d'une robe, dont les bribess'éparpillaient autour d'elle; la mère Bovary, sans lever lesyeux, faisait crier ses ciseaux, et Charles, avec ses pantouflesde lisière et sa vieille redingote brune qui lui servait de robede chambre, restait les deux mains dans ses poches et ne parlaitpas non plus; près d'eux, Berthe, en petit tablier blanc, raclaitavec sa pelle le sable des allées.Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. Lheureux, lemarchand d'étoffes.Il venait offrir ses services, eu égard à la fatale circonstance.Emma répondit qu'elle croyait pouvoir s'en passer. Le marchand nese tint pas pour battu.-- Mille excuses, dit-il; je désirerais avoir un entretienparticulier.Puis, d'une voix basse:-- C'est relativement à cette affaire..., vous savez?Charles devint cramoisi jusqu'aux oreilles.-- Ah! oui..., effectivement.Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme:-- Ne pourrais-tu pas..., ma chérie...?Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit à samère:-- Ce n'est rien! Sans doute quelque bagatelle de ménage.Il ne voulait point qu'elle connût l'histoire du billet, redoutantses observations.Dès qu'ils furent seuls, M. Lheureux se mit, en termes assez nets,à féliciter Emma sur la succession, puis à causer de chosesindifférentes, des espaliers, de la récolte et de sa santé à lui,qui allait toujours couci-couci, entre le zist et le zest. Eneffet, il se donnait un mal de cinq cents diables, bien qu'il nefît pas, malgré les propos du monde, de quoi avoir seulement dubeurre sur son pain.Emma le laissait parler. Elle s'ennuyait si prodigieusement depuisdeux jours!-- Et vous voilà tout à fait rétablie? continuait-il. Ma foi, j'aivu votre pauvre mari dans de beaux états! C'est un brave garçon,quoique nous ayons eu ensemble des difficultés.Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché lacontestation des fournitures.-- Mais vous le savez bien! fit Lheureux. C'était pour vos petitesfantaisies, les boîtes de voyage.Il avait baissé son chapeau sur ses yeux, et, les deux mainsderrière le dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face,d'une manière insupportable. Soupçonnait-il quelque chose? Elledemeurait perdue dans toutes sortes d'appréhensions. À la finpourtant, il reprit:-- Nous nous sommes rapatriés, et je venais encore lui proposer unarrangement.C'était de renouveler le billet signé par Bovary. Monsieur, dureste, agirait à sa guise; il ne devait point se tourmenter,maintenant surtout qu'il allait avoir une foule d'embarras.-- Et même il ferait mieux de s'en décharger sur quelqu'un, survous, par exemple; avec une procuration, ce serait commode, etalors nous aurions ensemble de petites affaires...Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant à son négoce,Lheureux déclara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendrequelque chose. Il lui enverrait un barège noir, douze mètres, dequoi faire une robe.-- Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il vous enfaut une autre pour les visites. J'ai vu ça, moi, du premier coupen entrant. J'ai l'oeil américain.Il n'envoya point d'étoffe, il l'apporta. Puis il revint pourl'aunage; il revint sous d'autres prétextes, tâchant chaque fois,de se rendre aimable, serviable, s'inféodant, comme eût ditHomais, et toujours glissant à Emma quelques conseils sur laprocuration. Il ne parlait point du billet. Elle n'y songeait pas;Charles, au début de sa convalescence, lui en avait bien contéquelque chose; mais tant d'agitations avaient passé dans sa tête,qu'elle ne s'en souvenait plus. D'ailleurs, elle se garda d'ouvriraucune discussion d'intérêt; la mère Bovary en fut surprise, etattribua son changement d'humeur aux sentiments religieux qu'elleavait contractés étant malade.Mais, dès qu'elle fut partie, Emma ne tarda pas à émerveillerBovary par son bon sens pratique. Il allait falloir prendre desinformations, vérifier les hypothèques, voir s'il y avait lieu àune licitation ou à une liquidation. Elle citait des termestechniques, au hasard, prononçait les grands mots d'ordre,d'avenir, de prévoyance, et continuellement exagérait les embarrasde la succession; si bien qu'un jour elle lui montra le modèled'une autorisation générale pour «gérer et administrer sesaffaires, faire tous emprunts, signer et endosser tous billets,payer toutes sommes, etc.» Elle avait profité des leçons deLheureux.Charles, naïvement, lui demanda d'où venait ce papier.-- De M. Guillaumin.Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta:-- Je ne m'y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaiseréputation! Il faudrait peut-être consulter... Nous ne connaissonsque... Oh! personne.-- À moins que Léon..., répliqua Charles, qui réfléchissait.Mais il était difficile de s'entendre par correspondance. Alorselle s'offrit à faire ce voyage. Il la remercia. Elle insista. Cefut un assaut de prévenances. Enfin, elle s'écria d'un ton demutinerie factice:-- Non, je t'en prie, j'irai.-- Comme tu es bonne! dit-il en la baisant au front.Dès le lendemain, elle s'embarqua dans l'Hirondelle pour aller àRouen consulter M. Léon; et elle y resta trois jours.IIICe furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lunede miel.Ils étaient à l'hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaientlà, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et dessirops à la glace, qu'on leur apportait dès le matin.Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient dînerdans une île.C'était l'heure où l'on entend, au bord des chantiers, retentir lemaillet des calfats contre la coque des vaisseaux. La fumée dugoudron s'échappait d'entre les arbres, et l'on voyait sur larivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous lacouleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin,qui flottaient.Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont les longscâbles obliques frôlaient un peu le dessus de la barque.Les bruits de la ville insensiblement s'éloignaient, le roulementdes charrettes, le tumulte des voix, le jappement des chiens surle pont des navires. Elle dénouait son chapeau et ils abordaient àleur île.Ils se plaçaient dans la salle basse d'un cabaret, qui avait à saporte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient de la fritured'éperlans, de la crème et des cerises. Ils se couchaient surl'herbe; ils s'embrassaient à l'écart sous les peupliers; et ilsauraient voulu, comme deux Robinsons, vivre perpétuellement dansce petit endroit, qui leur semblait, en leur béatitude, le plusmagnifique de la terre. Ce n'était pas la première fois qu'ilsapercevaient des arbres, du ciel bleu, du gazon, qu'ilsentendaient l'eau couler et la brise soufflant dans le feuillage;mais ils n'avaient sans doute jamais admiré tout cela, comme si lanature n'existait pas auparavant, ou qu'elle n'eût commencé à êtrebelle que depuis l'assouvissance de leurs désirs.À la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des îles.Ils restaient au fond, tous les deux cachés par l'ombre, sansparler. Les avirons carrés sonnaient entre les tolets de fer; etcela marquait dans le silence comme un battement de métronome,tandis qu'à l'arrière la bauce qui traînait ne discontinuait passon petit clapotement doux dans l'eau.Une fois, la lune parut; alors ils ne manquèrent pas à faire desphrases, trouvant l'astre mélancolique et plein de poésie; mêmeelle se mit à chanter:Un soir, t'en souvient-il? nous voguions, etc.Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots; et le ventemportait les roulades que Léon écoutait passer, comme desbattements d'ailes, autour de lui.Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la chaloupe,où la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dontles draperies s'élargissaient en éventail, l'amincissait, larendait plus grande. Elle avait la tête levée, les mains jointes,et les deux yeux vers le ciel. Parfois l'ombre des saules lacachait en entier, puis elle réapparaissait tout à coup, comme unevision, dans la lumière de la lune.Léon, par terre, à côté d'elle, rencontra sous sa main un ruban desoie ponceau.Le batelier l'examina et finit par dire:-- Ah! c'est peut-être à une compagnie que j'ai promenée l'autrejour. Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avecdes gâteaux, du champagne, des cornets à pistons, tout letremblement! Il y en avait un surtout, un grand bel homme, àpetites moustaches, qui était joliment amusant! et ils disaientcomme ça: «Allons, conte-nous quelque chose..., Adolphe...,Dodolphe..., je crois.»Elle frissonna.-- Tu souffres? fit Léon en se rapprochant d'elle.-- Oh! ce n'est rien. Sans doute, la fraîcheur de la nuit.-- Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus, ajoutadoucement le vieux matelot, croyant dire une politesse àl'étranger.Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons.Il fallut pourtant se séparer! Les adieux furent tristes. C'étaitchez la mère Rolet qu'il devait envoyer ses lettres; et elle luifit des recommandations si précises à propos de la doubleenveloppe, qu'il admira grandement son astuce amoureuse.-- Ainsi, tu m'affirmes que tout est bien? dit-elle dans ledernier baiser.-- Oui certes! -- Mais pourquoi donc, songea-t-il après, en s'enrevenant seul par les rues, tient-elle si fort à cetteprocuration?IVLéon, bientôt, prit devant ses camarades un air de supériorité,s'abstint de leur compagnie, et négligea complètement lesdossiers.Il attendait ses lettres; il les relisait. Il lui écrivait. Ill'évoquait de toute la force de son désir et de ses souvenirs. Aulieu de diminuer par l'absence, cette envie de la revoir s'accrut,si bien qu'un samedi matin il s'échappa de son étude.Lorsque, du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le clocherde l'église avec son drapeau de fer-blanc qui tournait au vent, ilsentit cette délectation mêlée de vanité triomphante etd'attendrissement égoïste que doivent avoir les millionnaires,quand ils reviennent visiter leur village.Il alla rôder autour de sa maison. Une lumière brillait dans lacuisine. Il guetta son ombre derrière les rideaux. Rien ne parut.La mère Lefrançois, en le voyant, fit de grandes exclamations, etelle le trouva «grandi et minci», tandis qu'Artémise, aucontraire, le trouva «forci et bruni».Il dîna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul, sans lepercepteur; car Binet, fatigué d'attendre l'Hirondelle, avaitdéfinitivement avancé son repas d'une heure, et, maintenant, ildînait à cinq heures juste, encore prétendait-il le plus souventque la vieille patraque retardait.Léon pourtant se décida; il alla frapper à la porte du médecin:Madame était dans sa chambre, d'où elle ne descendit qu'un quartd'heure après. Monsieur parut enchanté de le revoir; mais il nebougea de la soirée, ni de tout le jour suivant.Il la vit seule, le soir, très tard, derrière le jardin, dans laruelle; -- dans la ruelle, comme avec l'autre! Il faisait del'orage, et ils causaient sous un parapluie à la lueur deséclairs.Leur séparation devenait intolérable.-- Plutôt mourir! disait Emma.Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant.-- Adieu!... adieu!... Quand te reverrai-je?Ils revinrent sur leurs pas pour s'embrasser encore; et ce fut làqu'elle lui fit la promesse de trouver bientôt, par n'importe quelmoyen, l'occasion permanente de se voir en liberté, au moins unefois la semaine. Emma n'en doutait pas. Elle était, d'ailleurs,pleine d'espoir. Il allait lui venir de l'argent.Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux jaunes àlarges raies, dont M. Lheureux lui avait vanté le bon marché; ellerêva un tapis, et Lheureux, affirmant «que ce n'était pas la mer àboire», s'engagea poliment à lui en fournir un. Elle ne pouvaitplus se passer de ses services. Vingt fois dans la journée ellel'envoyait chercher, et aussitôt il plantait là ses affaires, sansse permettre un murmure. On ne comprenait point davantage pourquoila mère Rolet déjeunait chez elle tous les jours, et même luifaisait des visites en particulier.Ce fut vers cette époque, c'est-à-dire vers le commencement del'hiver, qu'elle parut prise d'une grande ardeur musicale.Un soir que Charles l'écoutait, elle recommença quatre fois desuite le même morceau, et toujours en se dépitant, tandis que,sans y remarquer de différence, il s'écriait:-- Bravo!..., très bien!... Tu as tort! va donc!-- Eh non! c'est exécrable! j'ai les doigts rouillés.Le lendemain, il la pria de lui jouer encore quelque chose.-- Soit, pour te faire plaisir!Et Charles avoua qu'elle avait un peu perdu. Elle se trompait deportée, barbouillait; puis, s'arrêtant court:-- Ah! c'est fini! il faudrait que je prisse des leçons; mais...Elle se mordit les lèvres et ajouta:-- Vingt francs par cachet, c'est trop cher!-- Oui, en effet..., un peu..., dit Charles tout en ricanantniaisement. Pourtant, il me semble que l'on pourrait peut-être àmoins; car il y a des artistes sans réputation qui souvent valentmieux que les célébrités.-- Cherche-les, dit Emma.Le lendemain, en rentrant, il la contempla d'un oeil finaud, et neput à la fin retenir cette phrase:-- Quel entêtement tu as quelquefois! J'ai été à Barfeuchèresaujourd'hui. Eh bien, madame Liégeard m'a certifié que ses troisdemoiselles, qui sont à la Miséricorde, prenaient des leçonsmoyennant cinquante sous la séance, et d'une fameuse maîtresseencore!Elle haussa les épaules, et ne rouvrit plus son instrument.Mais, lorsqu'elle passait auprès (si Bovary se trouvait là), ellesoupirait:-- Ah! mon pauvre piano!Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendrequ'elle avait abandonné la musique et ne pouvait maintenant s'yremettre, pour des raisons majeures. Alors on la plaignait.C'était dommage! elle qui avait un si beau talent! On en parlamême à Bovary. On lui faisait honte, et surtout le pharmacien:-- Vous avez tort! il ne faut jamais laisser en friche lesfacultés de la nature. D'ailleurs, songez, mon bon ami, qu'enengageant Madame à étudier, vous économisez pour plus tard surl'éducation musicale de votre enfant! Moi, le trouve que les mèresdoivent instruire elles-mêmes leurs enfants. C'est une idée deRousseau, peut-être un peu neuve encore, mais qui finira partriompher, j'en suis sûr, comme l'allaitement maternel et lavaccination.Charles revint donc encore une fois sur cette question du piano.Emma répondit, avec aigreur qu'il valait mieux le vendre. Cepauvre piano, qui lui avait causé tant de vaniteusessatisfactions, le voir s'en aller, c'était pour Bovary commel'indéfinissable suicide d'une partie d'elle-même!-- Si tu voulais..., disait-il, de temps à autre, une leçon, celane serait pas, après tout, extrêmement ruineux.-- Mais les leçons, répliquait-elle, ne sont profitables quesuivies.Et voilà comme elle s'y prit pour obtenir de son époux lapermission d'aller à la ville, une fois la semaine, voir sonamant. On trouva même, au bout d'un mois, qu'elle avait fait desprogrès considérables.VC'était le jeudi. Elle se levait, et elle s'habillaitsilencieusement pour ne point éveiller Charles qui lui aurait faitdes observations sur ce qu'elle s'apprêtait de trop bonne heure.Ensuite elle marchait de long en large; elle se mettait devant lesfenêtres, elle regardait la Place. Le petit jour circulait entreles piliers des halles, et la maison du pharmacien, dont lesvolets étaient fermés, laissait apercevoir dans la couleur pâle del'aurore les majuscules de son enseigne.Quand la pendule marquait sept heures et un quart, elle s'enallait au lion d'or, dont Artémise, en bâillant, venait lui ouvrirla porte. Celle-ci déterrait pour Madame les charbons enfouis sousles cendres. Emma restait seule dans la cuisine. De temps à autre,elle sortait. Hivert attelait sans se dépêcher, et en écoutantd'ailleurs la mère Lefrançois, qui, passant par un guichet sa têteen bonnet de coton, le chargeait de commissions et lui donnait desexplications à troubler un tout autre homme. Emma battait lasemelle de ses bottines contre les pavés de la cour.Enfin, lorsqu'il avait mangé sa soupe, endossé sa limousine,allumé sa pipe et empoigné son fouet, il s'installaittranquillement sur le siège.L'Hirondelle partait au petit trot, et, durant trois quarts delieue, s'arrêtait de place en place pour prendre des voyageurs,qui la guettaient debout, au bord du chemin, devant la barrièredes cours. Ceux qui avaient prévenu la veille se faisaientattendre; quelques-uns même étaient encore au lit dans leurmaison; Hivert appelait, -- criait, sacrait, puis il descendait deson siège et allait frapper de grands coups contre les portes. Levent soufflait par les vasistas fêlés.Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la voitureroulait, les pommiers à la file se succédaient; et la route, entreses deux longs fossés pleins d'eau jaune, allait continuellementse rétrécissant vers l'horizon.Emma la connaissait d'un bout à l'autre; elle savait qu'après unherbage il y avait un poteau, ensuite un orme, une grange ou unecahute de cantonnier; quelquefois même, afin de se faire dessurprises, elle fermait les yeux. Mais elle ne perdait jamais lesentiment net de la distance à parcourir.Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre résonnaitsous les roues, l'Hirondelle glissait entre des jardins où l'onapercevait, par une claire-voie, des statues, un vignot, des ifstaillés et une escarpolette. Puis, d'un seul coup d'oeil, la villeapparaissait.Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elles'élargissait au delà des ponts, confusément. La pleine campagneremontait ensuite d'un mouvement monotone, jusqu'à toucher au loinla base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d'en haut, le paysage toutentier avait l'air immobile comme une peinture; les navires àl'ancre se tassaient dans un coin; le fleuve arrondissait sacourbe au pied des collines vertes, et les îles, de formeoblongue, semblaient sur l'eau de grands poissons noirs arrêtés.Les cheminées des usines poussaient d'immenses panaches bruns quis'envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderiesavec le carillon clair des églises qui se dressaient dans labrume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient desbroussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, toutreluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur desquartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers lacôte Sainte-Catherine, comme des flots aériens qui se brisaient ensilence contre une falaise.Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de cesexistences amassées, et son coeur s'en gonflait abondamment, commesi les cent vingt mille âmes qui palpitaient là lui eussent envoyétoutes à la fois la vapeur des passions qu'elle leur supposait.Son amour s'agrandissait devant l'espace, et s'emplissait detumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversaitau dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et lavieille cité normande s'étalait à ses yeux comme une capitaledémesurée, comme une Babylone où elle entrait. Elle se penchaitdes deux mains par le vasistas, en humant la brise; les troischevaux galopaient, les pierres grinçaient dans la boue, ladiligence se balançait, et Hivert, de loin, hélait les carriolessur la route, tandis que les bourgeois qui avaient passé la nuitau bois Guillaume descendaient la côte tranquillement, dans leurpetite voiture de famille.On s'arrêtait à la barrière; Emma débouclait ses socques, mettaitd'autres gants, rajustait son châle, et, vingt pas plus loin, ellesortait de l'hirondelle.La ville alors s'éveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaientla devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des panierssur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coindes rues. Elle marchait les yeux à terre, frôlant les murs, etsouriant de plaisir sous son voile noir baissé.Par peur d'être vue, elle ne prenait pas ordinairement le cheminle plus court. Elle s'engouffrait dans les ruelles sombres, etelle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, prèsde la fontaine qui est là. C'est le quartier du théâtre, desestaminets et des filles. Souvent une charrette passait prèsd'elle, portant quelque décor qui tremblait. Des garçons entablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustesverts. On sentait l'absinthe, le cigare et les huîtres.Elle tournait une rue; elle le reconnaissait à sa chevelure friséequi s'échappait de son chapeau.Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivaitjusqu'à l'hôtel; il montait, il ouvrait la porte, il entrait...Quelle étreinte!Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On seracontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, lesinquiétudes pour les lettres; mais à présent tout s'oubliait, etils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et desappellations de tendresse.Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Lesrideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, secintraient trop bas vers le chevet évasé; -- et rien au monden'était beau comme sa tête brune et sa peau blanche se détachantsur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, ellefermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornementsfolâtres et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour lesintimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, lespatères de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaienttout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée,entre les candélabres, deux de ces grandes coquilles roses où l'onentend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille.Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sasplendeur un peu fanée! Ils retrouvaient toujours les meubles àleur place, et parfois des épingles à cheveux qu'elle avaitoubliées, l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ilsdéjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté depalissandre. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans sonassiette en débitant toutes sortes de chatteries; et elle riaitd'un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagnedébordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaientsi complètement perdus en la possession d'eux-mêmes, qu'ils secroyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivrejusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaientnotre chambre, notre tapis, nos fauteuils, même elle disait mespantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue.C'étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quandelle s'asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte,pendait en l'air; et la mignarde chaussure, qui n'avait pas dequartier, tenait seulement par les orteils à son pied nu.Il savourait pour la première fois l'inexprimable délicatesse desélégances féminines. Jamais il n'avait rencontré cette grâce delangage, cette réserve du vêtement, ces poses de colombe assoupie.Il admirait l'exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe.D'ailleurs, n'était-ce pas une femme du monde, et une femmemariée! une vraie maîtresse enfin?Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse,babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle allaitrappelant en lui mille désirs, évoquant des instincts ou desréminiscences. Elle était l'amoureuse de tous les romans,l'héroïne de tous les drames, le vague _Elle_ de tous les volumesde vers. Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée del'odalisque au bain; elle avait le corsage long des châtelainesféodales; elle ressemblait aussi à la femme pâle de Barcelone,mais elle était par-dessus tout Ange!Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s'échappantvers elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête,et descendait entraînée dans la blancheur de sa poitrine.Il se mettait par terre, devant elle; et, les deux coudes sur sesgenoux, il la considérait avec un sourire, et le front tendu.Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquéed'enivrement:-- Oh! ne bouge pas! ne parle pas! regarde-moi! Il sort de tesyeux quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien!Elle l'appelait enfant-- Enfant, m'aimes-tu?Et elle n'entendait guère sa réponse, dans la précipitation de seslèvres qui lui, montaient à la bouche.Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, quiminaudait en arrondissant les bras sous une guirlande dorée. Ilsen rirent bien des fois; mais, quand il fallait se séparer, toutleur semblait sérieux.Immobiles l'un devant l'autre, ils se répétaient-- À jeudi!... à jeudi!Tout à coup elle lui prenait la tête dans les deux mains, lebaisait vite au front en s'écriant: «Adieu!» et s'élançait dansl'escalier.Elle allait rue de la Comédie, chez un coiffeur, se faire arrangerses bandeaux. La nuit tombait; on allumait le gaz dans laboutique.Elle entendait la clochette du théâtre qui appelait les cabotins àla représentation; et elle voyait, en face, passer des hommes àfigure blanche et des femmes en toilette fanée, qui entraient parla porte des coulisses.Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, où le poêlebourdonnait au milieu des perruques et des pommades. L'odeur desfers, avec ces mains grasses qui lui maniaient la tête, ne tardaitpas à l'étourdir, et elle s'endormait un peu sous son peignoir.Souvent le garçon, en la coiffant, lui proposait des billets pourle bal masqué.Puis elle s'en allait! Elle remontait les rues; elle arrivait à laCroix rouge; elle reprenait ses socques, qu'elle avait cachés lematin sous une banquette, et se tassait à sa place parmi lesvoyageurs impatientés. Quelques-uns descendaient au bas de lacôte. Elle restait seule dans la voiture.À chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous leséclairages de la ville qui faisaient une large vapeur lumineuseau-dessus des maisons confondues. Emma se mettait à genoux sur lescoussins, et elle égarait ses yeux dans cet éblouissement. Ellesanglotait, appelait Léon, et lui envoyait des paroles tendres etdes baisers qui se perdaient au vent.Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant avec sonbâton, tout au milieu des diligences. Un amas de guenilles luirecouvrait les épaules, et un vieux castor défoncé, s'arrondissanten cuvette, lui cachait la figure; mais, quand il le retirait, ildécouvrait, à la place des paupières, deux orbites béantes toutensanglantées. La chair s'effiloquait par lambeaux rouges; et ilen coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu'aunez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vousparier, il se renversait la tête avec un rire idiot; -- alors sesprunelles bleuâtres, roulant d'un mouvement continu, allaient secogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie vive.Il chantait une petite chanson en suivant les voitures:_Souvent la chaleur d'un beau jour__Fait rêver fillette à l'amour._Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et dufeuillage.Quelquefois, il apparaissait tout à coup derrière Emma, tête nue.Elle se retirait avec un cri. Hivert venait le plaisanter. Ill'engageait à prendre une baraque à la foire Saint-Romain, ou bienlui demandait, en riant, comment se portait sa bonne amie.Souvent, on était en marche, lorsque son chapeau, d'un mouvementbrusque entrait dans la diligence par le vasistas 93, tandis qu'ilse cramponnait, de l'autre bras, sur le marchepied, entrel'éclaboussure des roues. Sa voix, faible d'abord et vagissante,devenait aiguë. Elle se traînait dans la nuit, comme l'indistinctelamentation d'une vague détresse; et, à travers la sonnerie desgrelots, le murmure des arbres et le ronflement de la boîtecreuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversaitEmma. Cela lui descendait au fond de l'âme comme un tourbillondans un abîme, et l'emportait parmi les espaces d'une mélancoliesans bornes. Mais Hivert, qui s'apercevait d'un contrepoids,allongeait à l'aveugle de grands coups avec son fouet. La mèche lecinglait sur ses plaies, et il tombait dans la boue en poussant unhurlement.Puis les voyageurs de l'hirondelle finissaient par s'endormir, lesuns la bouche ouverte, les autres le menton baissé, s'appuyant surl'épaule de leur voisin, ou bien le bras passé dans la courroie,tout en oscillant régulièrement au branle de la voiture; et lereflet de la lanterne qui se balançait en dehors, sur la croupedes limoniers, pénétrant dans l'intérieur par les rideaux decalicot chocolat, posait des ombres sanguinolentes sur tous cesindividus immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous sesvêtements; et se sentait de plus en plus froid aux pieds, avec lamort dans l'âme.Charles, à la maison, l'attendait; l'Hirondelle était toujours enretard le jeudi. Madame arrivait enfin! À peine si elle embrassaitla petite. Le dîner n'était pas prêt, n'importe! elle excusait lacuisinière. Tout maintenant semblait permis à cette fille.Souvent son mari, remarquant sa pâleur, lui demandait si elle nese trouvait point malade.-- Non, disait Emma.-- Mais, répliquait-il, tu es toute drôle ce soir?-- Eh! ce n'est rien! ce n'est rien!Il y avait même des jours où, à peine rentrée, elle montait danssa chambre; et Justin, qui se trouvait là, circulait à pas muets,plus ingénieux à la servir qu'une excellente camériste. Il plaçaitles allumettes, le bougeoir, un livre, disposait sa camisole,ouvrait les draps.-- Allons, disait-elle, c'est bien, va-t'en!Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts,comme enlacé dans les fils innombrables d'une rêverie soudaine.La journée du lendemain était affreuse, et les suivantes étaientplus intolérables encore par l'impatience qu'avait Emma deressaisir son bonheur, -- convoitise âpre, enflammée d'imagesconnues, et qui, le septième jour, éclatait tout à l'aise dans lescaresses de Léon. Ses ardeurs, à lui, se cachaient sous desexpansions d'émerveillement et de reconnaissance. Emma goûtait cetamour d'une façon discrète et absorbée, l'entretenait par tous lesartifices de sa tendresse, et tremblait un peu qu'il ne se perdîtplus tard.Souvent elle lui disait, avec des douceurs de voix mélancolique:-- Ah! tu me quitteras, toi... tu te marieras!... tu seras commeles autres.Il demandait:-- Quels autres?-- Mais les hommes, enfin, répondait-elle.Puis, elle ajoutait en le repoussant d'un geste langoureux:-- Vous êtes tous des infâmes!Un jour qu'ils causaient philosophiquement des désillusionsterrestres, elle vint à dire (pour expérimenter sa jalousie oucédant peut-être à un besoin d'épanchement trop fort)qu'autrefois, avant lui, elle avait aimé quelqu'un, «pas commetoi!» reprit-elle vite, protestant sur la tête de sa fille qu'ilne s'était rien passé.Le jeune homme la crut, et néanmoins la questionna pour savoir cequ'il faisait.-- Il était capitaine de vaisseau, mon ami.N'était-ce pas prévenir toute recherche, et en même temps se posertrès haut, par cette prétendue fascination exercée sur un hommequi devait être de nature belliqueuse et accoutumé, à deshommages?Le clerc sentit alors l'infimité de sa position; il envia desépaulettes, des croix, des titres. Tout cela devait lui plaire: ils'en doutait à ses habitudes dispendieuses.Cependant Emma taisait quantité de ses extravagances, telle quel'envie d'avoir, pour l'amener à Rouen, un tilbury bleu, atteléd'un cheval anglais, et conduit par un groom en bottes à revers.C'était Justin qui lui en avait inspiré le caprice, en lasuppliant de le prendre chez elle comme valet de chambre; et, sicette privation n'atténuait pas à chaque rendez-vous le plaisir del'arrivée, elle augmentait certainement l'amertume du retour.Souvent lorsqu'ils parlaient ensemble de Paris, elle finissait parmurmurer:-- Ah! que nous serions bien là pour vivre!-- Ne sommes-nous pas heureux? reprenait doucement le jeune homme,en lui passant la main sur ses bandeaux.-- Oui, c'est vrai, disait-elle, le suis folle; embrasse-moi!Elle était pour son mari plus charmante que jamais, lui faisaitdes crèmes à la pistache et jouait des valses après dîner. Il setrouvait donc le plus fortuné des mortels, et Emma vivait sansinquiétude, lorsqu'un soir, tout à coup:-- C'est mademoiselle Lempereur, n'est-ce pas, qui te donne desleçons?-- Oui.-- Eh bien, je l'ai vue tantôt, reprit Charles, chez madameLiégeard. Je lui ai parlé de toi; elle ne te connaît pas.Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répliqua d'un airnaturel:-- Ah! sans doute, elle aura oublié mon nom?-- Mais il y a peut-être à Rouen, dit le médecin, plusieursdemoiselles Lempereur qui sont maîtresses de piano?-- C'est possible!Puis, vivement:-- J'ai pourtant ses reçus, tiens! regarde.Et elle alla au secrétaire, fouilla tous les tiroirs, confonditles papiers et finit si bien par perdre la tête, que Charlesl'engagea fort à ne point se donner tant de mal pour cesmisérables quittances.-- Oh! je les trouverai, dit-elle.En effet, dès le vendredi suivant, Charles, en passant une de sesbottes dans le cabinet noir où l'on serrait ses habits, sentit unefeuille de papier entre le cuir et sa chaussette, il la prit etlut:«Reçu, pour trois mois de leçons, plus diverses fournitures, lasomme de soixante-cinq francs. FELICIE LEMPEREUR, professeur demusique.»-- Comment diable est-ce dans mes bottes?-- Ce sera, sans doute, répondit-elle, tombé du vieux carton auxfactures, qui est sur le bord de la planche.À partir de ce moment, son existence ne fut plus qu'un assemblagede mensonges, où elle enveloppait son amour comme dans des voiles,pour le cacher.C'était un besoin, une manie, un plaisir, au point que, si elledisait avoir passé, hier par le côté droit d'une rue, il fallaitcroire qu'elle avait pris par le côté gauche.Un matin qu'elle venait de partir, selon sa coutume, assezlégèrement vêtue, il tomba de la neige tout à coup; et commeCharles regardait le temps à la fenêtre, il aperçut M. Bournisiendans le boc du sieur Tuvache qui le conduisait à Rouen. Alors ildescendit confier à l'ecclésiastique un gros châle pour qu'il leremît à Madame, sitôt qu'il arriverait à la Croix rouge. À peinefut-il à l'auberge que Bournisien demanda où était la femme dumédecin d'Yonville. L'hôtelière répondit qu'elle fréquentait fortpeu son établissement. Aussi, le soir, en reconnaissant madameBovary dans l'Hirondelle, le curé lui conta son embarras, sansparaître, du reste y attacher de l'importance; car il entamal'éloge d'un prédicateur qui pour lors faisait merveilles à lacathédrale, et que toutes les dames couraient entendre.N'importe s'il n'avait point demandé d'explications, d'autres plustard pourraient se montrer moins discrets. Aussi jugea-t-elleutile de descendre chaque fois à la Croix rouge, de sorte que lesbonnes gens de son village qui la voyaient dans l'escalier ne sedoutaient de rien.Un jour pourtant, M. Lheureux la rencontra qui sortait de l'hôtelde Boulogne au bras de Léon; et elle eut peur, s'imaginant qu'ilbavarderait. Il n'était pas si bête.Mais trois jours après, il entra dans sa chambre, ferma la porteet dit:-- J'aurais besoin d'argent.Elle déclara ne pouvoir lui en donner. Lheureux se répandit engémissements, et rappela toutes les complaisances qu'il avaiteues.En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma jusqu'àprésent n'en avait payé qu'un seul. Quant au second, le marchand,sur sa prière, avait consenti à le remplacer par deux autres, quimême avaient été renouvelés à une fort longue échéance. Puis iltira de sa poche une liste de fournitures non soldées, à savoir:les rideaux, le tapis, l'étoffe pour les fauteuils, plusieursrobes et divers articles de toilette, dont la valeur se montait àla somme de deux mille francs environ.Elle baissa la tête; il reprit:-- Mais, si vous n'avez pas d'espèces, vous avez du bien.Et il indiqua une méchante masure sise à Barneville, prèsd'Aumale, qui ne rapportait pas grand-chose. Cela dépendaitautrefois d'une petite ferme vendue par M. Bovary père, carLheureux savait tout, jusqu'à la contenance d'hectares, avec lenom des voisins.-- Moi, à votre place, disait-il, je me libérerais, et j'auraisencore le surplus de l'argent.Elle objecta la difficulté d'un acquéreur; il donna l'espoir d'entrouver; mais elle demanda comment faire pour qu'elle pût vendre.-- N'avez-vous pas la procuration? répondit-il.Ce mot lui arriva comme une bouffée d'air frais.-- Laissez-moi la note, dit Emma.-- Oh! ce n'est pas la peine! reprit Lheureux.Il revint la semaine suivante, et se vanta d'avoir, après forcedémarches, fini par découvrir un certain Langlois qui, depuislongtemps, guignait la propriété sans faire connaître son prix.-- N'importe le prix! s'écria-t-elle.Il fallait attendre, au contraire, tâter ce gaillard-là. La chosevalait la peine d'un voyage, et, comme elle ne pouvait faire cevoyage, il offrir de se rendre sur les lieux, pour s'aboucher avecLanglois. Une fois revenu, il annonça que l'acquéreur proposaitquatre mille francs.Emma s'épanouit à cette nouvelle.-- Franchement, ajouta-t-il, c'est bien payé.Elle toucha la moitié de la somme immédiatement, et, quand ellefut pour solder son mémoire, le marchand lui dit:-- Cela me fait de la peine, parole d'honneur, de vous voir vousdessaisir tout d'un coup d'une somme aussi conséquente que celle-là.Alors, elle regarda les billets de banque; et, rêvant au nombreillimité de rendez-vous que ces deux mille francs représentaient:-- Comment! comment! balbutia-t-elle.-- Oh! reprit-il en riant d'un air bonhomme, on met tout ce quel'on veut sur les factures. Est-ce que je ne connais pas lesménages?Et il la considérait fixement, tout en tenant à sa main deux longspapiers qu'il faisait glisser entre ses ongles. Enfin, ouvrant sonportefeuille, il étala sur la table quatre billets à ordre, demille francs chacun.-- Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.Elle se récria, scandalisée.-- Mais, si je vous donne le surplus, répondit effrontémentM. Lheureux, n'est-ce pas vous rendre service, à vous?Et, prenant une plume, il écrivit au bas du mémoire: «Reçu demadame Bovary quatre mille francs.»-- Qui vous inquiète, puisque vous toucherez dans six moisl'arriéré de votre baraque, et que je vous place l'échéance dudernier billet pour après le payement?Emma s'embarrassait un peu dans ses calculs, et les oreilles luitintaient comme si des pièces d'or, s'éventrant de leurs sacs,eussent sonné tout autour d'elle sur le parquet. Enfin Lheureuxexpliqua qu'il avait un sien ami Vinçart, banquier à Rouen, lequelallait escompter ces quatre billets, puis il remettrait lui-même àMadame le surplus de la dette réelle.Mais au lieu de deux mille francs, il n'en apporta que dix-huitcents, car l'ami Vinçart (comme de juste) en avait prélevé deuxcents, pour frais de commission et d'escompte.Puis il réclama négligemment une quittance.-- Vous comprenez..., dans le commerce..., quelquefois... Et avecla date, s'il vous plaît, la date.Un horizon de fantaisies réalisables s'ouvrit alors devant Emma.Elle eut assez de prudence pour mettre en réserve mille écus, avecquoi furent payés, lorsqu'ils échurent, les trois premiersbillets; mais le quatrième, par hasard, tomba dans la maison unjeudi, et Charles, bouleversé, attendit patiemment le retour de safemme pour avoir des explications.Si elle ne l'avait point instruit de ce billet, c'était afin delui épargner des tracas domestiques; elle s'assit sur ses genoux,le caressa, roucoula, fit une longue énumération de toutes leschoses indispensables prises à crédit.-- Enfin, tu conviendras que, vu la quantité, ce n'est pas tropcher.Charles, à bout d'idées, bientôt eut recours à l'éternel Lheureux,qui jura de calmer les choses, si Monsieur lui signait deuxbillets, dont l'un de sept cents francs, payable dans trois mois.Pour se mettre en mesure, il écrivit à sa mère une lettrepathétique. Au lieu d'envoyer la réponse, elle vint elle-même; et,quand Emma voulut savoir s'il en avait tiré quelque chose:-- Oui, répondit-il. Mais elle demande à connaître la facture.Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheureux leprier de refaire une autre note, qui ne dépassât point millefrancs; car pour montrer celle de quatre mille, il eût fallu direqu'elle en avait payé les deux tiers, avouer conséquemment lavente de l'immeuble, négociation bien conduite par le marchand, etqui ne fut effectivement connue que plus tard.Malgré le prix très bas de chaque article, madame Bovary mère nemanqua point de trouver la dépense exagérée.-- Ne pouvait-on se passer d'un tapis? Pourquoi avoir renouvelél'étoffe des fauteuils? De mon temps, on avait dans une maison unseul fauteuil, pour les personnes âgées, -- du moins, c'étaitcomme cela chez ma mère, qui était une honnête femme, je vousassure.-- Tout le monde ne peut être riche! Aucune fortune ne tientcontre le coulage! Je rougirais de me dorloter comme vous faites!et pourtant, moi, je suis vieille, j'ai besoin de soins... Envoilà! en voilà, des ajustements! des flaflas! Comment! de la soiepour doublure, à deux francs!... tandis qu'on trouve du jaconas àdix sous, et même à huit sous qui fait parfaitement l'affaire.Emma, renversée sur la causeuse, répliquait le plus tranquillementpossible:-- Eh! madame, assez! assez!...L'autre continuait à la sermonner, prédisant qu'ils finiraient àl'hôpital. D'ailleurs, c'était la faute de Bovary. Heureusementqu'il avait promis d'anéantir cette procuration...-- Comment?-- Ah! il me l'a juré, reprit la bonne femme.Emma ouvrit la fenêtre, appela Charles, et le pauvre garçon futcontraint d'avouer la parole arrachée par sa mère.Emma disparut, puis rentra vite en lui tendant majestueusement unegrosse feuille de papier.-- Je vous remercie, dit la vieille femme.Et elle jeta dans le feu la procuration.Emma se mit à rire d'un rire strident, éclatant, continu: elleavait une attaque de nerfs.-- Ah! mon Dieu! s'écria Charles. Eh! tu as tort aussi toi! tuviens lui faire des scènes!...Sa mère, en haussant les épaules, prétendait que tout celac'étaient des gestes.Mais Charles, pour la première fois se révoltant, prit la défensede sa femme, si bien que madame Bovary mère voulut s'en aller.Elle partit dès le lendemain, et, sur le seuil, comme il essayaità la retenir, elle répliqua:-- Non, non! Tu l'aimes mieux que moi, et tu as raison, c'est dansl'ordre. Au reste, tant pis! tu verras!... Bonne santé!... car jene suis pas près, comme tu dis, de venir lui faire des scènes.Charles n'en resta pas moins fort penaud vis-à-vis d'Emma, celle-ci ne cachant point la rancune qu'elle lui gardait pour avoirmanqué de confiance; il fallut bien des prières avant qu'elleconsentît à reprendre sa procuration, et même il l'accompagna chezM. Guillaumin pour lui en faire faire une seconde, toute pareille.-- Je comprends cela, dit le notaire; un homme de science ne peuts'embarrasser aux détails pratiques de la vie.Et Charles se sentit soulagé par cette réflexion pateline, quidonnait à sa faiblesse les apparences flatteuses d'unepréoccupation supérieure.Quel débordement, le jeudi d'après, à l'hôtel, dans leur chambre,avec Léon! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit monter dessorbets, voulut fumer des cigarettes, lui parut extravagante, maisadorable, superbe.Il ne savait pas quelle réaction de tout son être la poussaitdavantage à se précipiter sur les jouissances de la vie. Elledevenait irritable, gourmande, et voluptueuse; et elle sepromenait avec lui dans les rues, tête haute, sans peur, disait-elle, de se compromettre. Parfois, cependant, Emma tressaillait àl'idée soudaine de rencontrer Rodolphe; car il lui semblait, bienqu'ils fussent séparés pour toujours, qu'elle n'était pascomplètement affranchie de sa dépendance.Un soir, elle ne rentra point à Yonville. Charles en perdait latête, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans samaman, sanglotait à se rompre la poitrine. Justin était parti auhasard sur la route. M. Homais en avait quitté sa pharmacie.Enfin, à onze heures, n'y tenant plus, Charles attela son boc,sauta dedans, fouetta sa bête et arriva vers deux heures du matinà la Croix rouge. Personne. Il pensa que le clerc peut-êtrel'avait vue; mais où demeurait-il? Charles, heureusement, serappela l'adresse de son patron. Il y courut.Le jour commençait à paraître. Il distingua des panonceaux au-dessus d'une porte; il frappa. Quelqu'un, sans ouvrir, lui cria lerenseignement demandé, tout en ajoutant force injures contre ceuxqui dérangeaient le monde pendant la nuit.La maison que le clerc habitait n'avait ni sonnette, ni marteau,ni portier. Charles donna de grands coups de poing contre lesauvents: Un agent de police vint à passer; alors il eut peur ets'en alla.-- Je suis fou, se disait-il; sans doute, on l'aura retenue àdîner chez M. Lormeaux.La famille Lormeaux n'habitait plus Rouen.-- Elle sera restée à soigner madame Dubreuil. Eh! madame Dubreuilest morte depuis dix mois!...Où est-elle donc?Une idée lui vint. Il demanda, dans un café, l'Annuaire; etchercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait ruede la Renelle-des-Maroquiniers, n° 74.Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-même à l'autrebout; il se jeta sur elle plutôt qu'il ne l'embrassa, ens'écriant:-- Qui t'a retenue hier?-- J'ai été malade.-- Et de quoi?... Où?... Comment?...Elle se passa la main sur le front, et répondit:-- Chez mademoiselle Lempereur.-- J'en étais sûr! J'y allais.-- Oh! ce n'est pas la peine, dit Emma. Elle vient de sortit toutà l'heure; mais, à l'avenir, tranquillise-toi. Je ne suis paslibre, tu comprends, si je sais que le moindre retard tebouleverse ainsi.C'était une manière de permission qu'elle se donnait de ne pointse gêner dans ses escapades. Aussi en profita-t-elle tout à sonaise, largement. Lorsque l'envie la prenait de voir Léon, ellepartait sous n'importe quel prétexte, et, comme il ne l'attendaitpas ce jour-là, elle allait le chercher à son étude.Ce fut un grand bonheur les premières fois; mais bientôt il necacha plus la vérité, à savoir: que son patron se plaignait fortde ces dérangements.-- Ah bah! viens donc, disait-elle.Et il s'esquivait.Elle voulut qu'il se vêtît tout en noir et se laissât pousser unepointe au menton, pour ressembler aux portraits de Louis XIII.Elle désira connaître son logement, le trouva médiocre; il enrougit, elle n'y prit garde, puis lui conseilla d'acheter desrideaux pareils aux siens, et comme il objectait la dépense:-- Ah! ah! tu tiens à tes petits écus! dit-elle en riant.Il fallait que Léon, chaque fois, lui racontât toute sa conduite,depuis le dernier rendez-vous. Elle demanda des vers, des verspour elle, une pièce d'amour en son honneur; jamais il ne putparvenir à trouver la rime du second vers, et il finit par copierun sonnet dans un keepsake.Ce fut moins par vanité que dans le seul but de lui complaire. Ilne discutait pas ses idées; il acceptait tous ses goûts; ildevenait sa maîtresse plutôt qu'elle n'était la sienne. Elle avaitdes paroles tendres avec des baisers qui lui emportaient l'âme. Oùdonc avait-elle appris cette corruption, presque immatérielle àforce d'être profonde et dissimulée?VIDans les voyages qu'il faisait pour la voir, Léon souvent avaitdîné chez le pharmacien, et s'était cru contraint, par politesse,de l'inviter à son tour.-- Volontiers! avait répondu M. Homais; il faut, d'ailleurs, queje me retrempe un peu, car je m'encroûte ici. Nous irons auspectacle, au restaurant, nous ferons des folies!-- Ah! bon ami! murmura tendrement madame Homais, effrayée despérils vagues qu'il se disposait à courir.-- Eh bien, quoi? tu trouves que je ne ruine pas assez ma santé àvivre parmi les émanations continuelles de la pharmacie! Voilà, dureste, le caractère des femmes: elles sont jalouses de la Science,puis s'opposent à ce que l'on prenne les plus légitimesdistractions. N'importe, comptez sur moi; un de ces jours, jetombe à Rouen et nous ferons sauter ensemble les monacos.L'apothicaire, autrefois, se fût bien gardé d'une telleexpression; mais il donnait maintenant dans un genre folâtre etparisien qu'il trouvait du meilleur goût; et, comme madame Bovary,sa voisine, il interrogeait le clerc curieusement sur les moeursde la capitale, même il parlait argot afin d'éblouir... lesbourgeois, disant _turne, bazar, chicard, chicandard, Breda-street, _et _Je me la casse_, pour: Je m'en vais.Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer, dans la cuisinedu Lion d'or, M. Homais en costume de voyageur, c'est-à-direcouvert d'un vieux manteau qu'on ne lui connaissait pas, tandisqu'il portait d'une main une valise, et, de l'autre, lachancelière de son établissement. Il n'avait confié son projet àpersonne, dans la crainte d'inquiéter le public par son absence.L'idée de revoir les lieux où s'était passée sa jeunessel'exaltait sans doute, car tout le long du chemin il n'arrêta pasde discourir; puis, à peine arrivé, il sauta vivement de lavoiture pour se mettre en quête de Léon; et le clerc eut beau sedébattre, M. Homais l'entraîna vers le grand café de Normandie, oùil entra majestueusement sans retirer son chapeau, estimant fortprovincial de se découvrir dans un endroit public.Emma attendit Léon trois quarts d'heure. Enfin elle courut à sonétude, et, perdue dans toute sorte de conjectures, l'accusantd'indifférence et se reprochant à elle-même sa faiblesse, ellepassa l'après-midi le front collé contre les carreaux.Ils étaient encore à deux heures attablés l'un devant l'autre. Lagrande salle se vidait; le tuyau du poêle, en forme de palmier,arrondissait au plafond blanc sa gerbe dorée; et près d'eux,derrière le vitrage, en plein soleil, un petit jet d'eaugargouillait dans un bassin de marbre où, parmi du cresson et desasperges, trois homards engourdis s'allongeaient jusqu'à descailles, toutes couchées en pile, sur le flanc.Homais se délectait. Quoiqu'il se grisât de luxe encore plus quede bonne chère, le vin de Pomard, cependant, lui excitait un peules facultés, et, lorsque apparut l'omelette au rhum, il exposasur les femmes des théories immorales. Ce qui le séduisait par-dessus tout, c'était le chic. Il adorait une toilette élégantedans un appartement bien meublé, et, quant aux qualitéscorporelles, ne détestait pas le morceau.Léon contemplait la pendule avec désespoir. L'apothicaire buvait,mangeait, parlait.-- Vous devez être, dit-il tout à coup, bien privé à Rouen. Dureste, vos amours ne logent pas loin.Et, comme l'autre rougissait:-- Allons, soyez franc! Nierez-vous qu'à Yonville...?Le jeune homme balbutia.-- Chez madame Bovary, vous ne courtisiez point...?-- Et qui donc?-- La bonne!Il ne plaisantait pas; mais, la vanité l'emportant sur touteprudence, Léon, malgré lui, se récria. D'ailleurs, il n'aimait queles femmes brunes.-- Je vous approuve, dit le pharmacien; elles ont plus detempérament.Et se penchant à l'oreille de son ami, il indiqua les symptômesauxquels on reconnaissait qu'une femme avait du tempérament. Il selança même dans une digression ethnographique: l'Allemande étaitvaporeuse, la Française libertine, l'Italienne passionnée.-- Et les négresses? demanda le clerc.-- C'est un goût d'artiste, dit Homais. -- Garçon! deux demi-tasses!-- Partons-nous? reprit à la fin Léon s'impatientant.-- _Yes_.Mais il voulut, avant de s'en aller, voir le maître del'établissement et lui adressa quelques félicitations.Alors le jeune homme, pour être seul, allégua qu'il avait affaire.-- Ah! je vous escorte! dit Homais.Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de sa femme,de ses enfants, de leur avenir et de sa pharmacie, racontait enquelle décadence elle était autrefois, et le point de perfectionoù il l'avait montée.Arrivé devant l'hôtel de Boulogne, Léon le quitta brusquement,escalada l'escalier, et trouva sa maîtresse en grand émoi.Au nom du pharmacien, elle s'emporta. Cependant, il accumulait debonnes raisons; ce n'était pas sa faute, ne connaissait-elle pasM. Homais? pouvait-elle croire qu'il préférât sa compagnie? Maiselle se détournait; il la retint; et, s'affaissant sur les genoux,il lui entoura la taille de ses deux bras, dans une poselangoureuse toute pleine de concupiscence et de supplication.Elle était debout; ses grands yeux enflammés le regardaientsérieusement et presque d'une façon terrible. Puis des larmes lesobscurcirent, ses paupières roses s'abaissèrent, elle abandonnases mains, et Léon les portait à sa bouche lorsque parut undomestique, avertissant Monsieur qu'on le demandait.-- Tu vas revenir? dit-elle.-- Oui.-- Mais quand?-- Tout à l'heure.-- C'est un truc, dit le pharmacien en apercevant Léon. J'ai vouluinterrompre cette visite qui me paraissait vous contrarier. Allonschez Bridoux prendre un verre de garus.Léon jura qu'il lui fallait retourner à son étude. Alorsl'apothicaire fit des plaisanteries sur les paperasses, laprocédure.-- Laissez donc un peu Cujas et Bartole, que diable! Qui vousempêche? Soyez un brave! Allons chez Bridoux; vous verrez sonchien. C'est très curieux!Et comme le clerc s'obstinait toujours:-- J'y vais aussi. Je lirai un journal en vous attendant, ou jefeuilletterai un Code.Léon, étourdi par la colère d'Emma, le bavardage de M. Homais etpeut-être les pesanteurs du déjeuner, restait indécis et commesous la fascination du pharmacien qui répétait:-- Allons chez Bridoux! c'est à deux pas, rue Malpalu.Alors, par lâcheté, par bêtise, par cet inqualifiable sentimentqui nous entraîne aux actions les plus antipathiques, il se laissaconduire chez Bridoux; et ils le trouvèrent dans sa petite cour,surveillant trois garçons qui haletaient à tourner la grande roued'une machine pour faire de l'eau de Seltz... Homais leur donnades conseils; il embrassa Bridoux; on prit le garus. Vingt foisLéon voulut s'en aller; mais l'autre l'arrêtait par le bras en luidisant:-- Tout à l'heure! je sors. Nous irons au Fanal de Rouen, voir cesmessieurs. Je vous présenterai à Thomassin.Il s'en débarrassa pourtant et courut d'un bond jusqu'à l'hôtel.Emma n'y était plus.Elle venait de partir, exaspérée. Elle le détestait maintenant. Cemanque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage, et ellecherchait encore d'autres raisons pour s'en détacher: il étaitincapable d'héroïsme, faible, banal, plus mou qu'une femme, avared'ailleurs et pusillanime.Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait sansdoute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimonstoujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher auxidoles: la dorure en reste aux mains.Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes àleur amour; et, dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il étaitquestion de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressourcesnaïves d'une passion affaiblie, qui essayait de s'aviver à tousles secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pourson prochain voyage, une félicité profonde; puis elle s'avouait nerien sentir d'extraordinaire. Cette déception s'effaçait vite sousun espoir nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plusavide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mincede son corset, qui sifflait autour de ses hanches comme unecouleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nusregarder encore une fois si la porte était fermée, puis ellefaisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements; -- et,pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine,avec un long frisson.Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, surces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dansl'étreinte de ces bras, quelque chose d'extrême, de vague et delugubre, qui semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement,comme pour les séparer.Il n'osait lui faire des questions; mais, la discernant siexpérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, par toutes lesépreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmaitautrefois l'effrayait un peu maintenant. D'ailleurs, il serévoltait contre l'absorption, chaque jour plus grande, de sapersonnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente.Il s'efforçait même à ne pas la chérir; puis, au craquement de sesbottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue desliqueurs fortes.Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer toute sorted'attentions, depuis les recherches de table jusqu'auxcoquetteries du costume et aux langueurs du regard. Elle apportaitd'Yonville des roses dans son sein, qu'elle lui jetait à lafigure, montrait des inquiétudes pour sa santé, lui donnait desconseils sur sa conduite; et, afin de le retenir davantage,espérant que le ciel peut-être s'en mêlerait, elle lui passaautour du cou une médaille de la Vierge. Elle s'informait, commeune mère vertueuse, de ses camarades. Elle lui disait:-- Ne les vois pas, ne sors pas, ne pense qu'à nous; aime-moi!Elle aurait voulu pouvoir surveiller sa vie, et l'idée lui vint dele faire suivre dans les rues. Il y avait toujours, près del'hôtel, une sorte de vagabond qui accostait les voyageurs et quine refuserait pas... Mais sa fierté se révolta.-- Eh! tant pis! qu'il me trompe, que m'importe! est-ce que j'ytiens?Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'enrevenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de soncouvent; alors elle s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quelcalme dans ce temps-là! comme elle enviait les ineffablessentiments d'amour qu'elle tâchait, d'après des livres, de sefigurer!Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans laforêt, le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassadevant ses yeux... Et Léon lui parut soudain dans le mêmeéloignement que les autres.-- Je l'aime pourtant! se disait-elle.N'importe! elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'oùvenait donc cette insuffisance de la vie, cette pourritureinstantanée des choses où elle s'appuyait?... Mais, s'il y avaitquelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine àla fois d'exaltation et de raffinements, un coeur de poète sousune forme d'ange, lyre aux cordes d'airain, sonnant vers le cieldes épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne letrouverait-elle pas? Oh! quelle impossibilité! Rien, d'ailleurs,ne valait la peine d'une recherche; tout mentait! Chaque sourirecachait un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, toutplaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaientsur la lèvre qu'une irréalisable envie d'une volupté plus haute.Un râle métallique se traîna dans les airs et, quatre coups sefirent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures! et il luisemblait qu'elle était là, sur ce banc, depuis l'éternité. Mais uninfini de passions peut tenir dans une minute, comme une fouledans un petit espace.Emma vivait tout occupée des siennes, et ne s'inquiétait pas plusde l'argent qu'une archiduchesse.Une fois pourtant, un homme d'allure chétive, rubicond et chauve,entra chez elle, se déclarant envoyé par M. Vinçart, de Rouen. Ilretira les épingles qui fermaient la poche latérale de sa longueredingote verte, les piqua sur sa manche et tendit poliment unpapier.C'était un billet de sept cents francs, souscrit par elle, et queLheureux, malgré toutes ses protestations, avait passé à l'ordrede Vinçart.Elle expédia chez lui sa domestique. Il ne pouvait venir.Alors, l'inconnu, qui était resté debout, lançant de droite et degauche des regards curieux que dissimulaient ses gros sourcilsblonds, demanda d'un air naïf:-- Quelle réponse apporter à M. Vinçart?-- Eh bien, répondit Emma, dites-lui... que je n'en ai pas... Cesera la semaine prochaine... Qu'il attende... oui, la semaineprochaine.Et le bonhomme s'en alla sans souffler mot.Mais, le lendemain, à midi, elle reçut un protêt; et la vue dupapier timbré, où s'étalait à plusieurs reprises et en groscaractères: «Maître Hareng, huissier à Buchy», l'effraya si fort,qu'elle courut en toute hâte chez le marchand d'étoffes.Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un paquet.-- Serviteur! dit-il, je suis à vous.Lheureux n'en continua pas moins sa besogne, aidé par une jeunefille de treize ans environ, un peu bossue, et qui lui servait àla fois de commis et de cuisinière.Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la boutique,il monta devant Madame au premier étage, et l'introduisit dans unétroit cabinet, où un gros bureau en bois de sape supportaitquelques registres, défendus transversalement par une barre de fercadenassée. Contre le mur, sous des coupons d'indienne, onentrevoyait un coffre-fort, mais d'une telle dimension, qu'ildevait contenir autre chose que des billets et de l'argent.M. Lheureux, en effet, prêtait sur gages, et c'est là qu'il avaitmis la chaîne en or de madame Bovary, avec les boucles d'oreillesdu pauvre père Tellier, qui, enfin contraint de vendre, avaitacheté à Quincampoix un maigre fonds d'épicerie, où il se mouraitde son catarrhe, au milieu de ses chandelles moins jaunes que safigure.Lheureux s'assit dans son large fauteuil de paille, en disant:-- Quoi de neuf?-- Tenez.Et elle lui montra le papier.-- Eh bien, qu'y puis-je?Alors, elle s'emporta, rappelant la parole qu'il avait donnée dene pas faire circuler ses billets; il en convenait.-- Mais j'ai été forcé moi-même, j'avais le couteau sur la gorge.-- Et que va-t-il arriver, maintenant? reprit-elle.-- Oh! c'est bien simple: un jugement du tribunal, et puis lasaisie...; bernique!Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui demanda doucements'il n'y avait pas moyen de calmer M. Vinçart.-- Ah bien, oui! calmer Vinçart; vous ne le connaissez guère; ilest plus féroce qu'un Arabe.Pourtant il fallait que M. Lheureux s'en mêlât.-- Écoutez donc! il me semble que, jusqu'à présent, j'ai été assezbon pour vous.Et, déployant un de ses registres:-- Tenez!Puis, remontant la page avec son doigt:-- Voyons..., voyons... Le 3 août, deux cents francs... Au 17juin, cent cinquante... 23 mars, quarante-six... En avril...Il s'arrêta, comme craignant de faire quelque sottise.-- Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, un desept cents francs, un autre de trois cents! Quant à vos petitsacomptes, aux intérêts, ça n'en finit pas, on s'y embrouille. Jene m'en mêle plus!Elle pleurait, elle l'appela même «son bon monsieur Lheureux».Mais il se rejetait toujours sur ce «mâtin de Vinçart».D'ailleurs, il n'avait pas un centime, personne à présent ne lepayait, on lui mangeait la laine sur le dos, un pauvre boutiquiercomme lui ne pouvait faire d'avances.Emma se taisait; et M. Lheureux, qui mordillonnait les barbesd'une plume, sans doute s'inquiéta de son silence, car il reprit:-- Au moins, si un de ces jours j'avais quelques rentrées... Jepourrais...-- Du reste, dit-elle, dès que l'arriéré de Barneville...-- Comment?...Et, en apprenant que Langlois n'avait pas encore payé, il parutfort surpris. Puis, d'une voix mielleuse:-- Et nous convenons, dites-vous...?-- Oh! de ce que vous voudrez!Alors, il ferma les yeux pour réfléchir, écrivit quelqueschiffres, et, déclarant qu'il aurait grand mal, que la chose étaitscabreuse et qu'il se saignait, il dicta quatre billets de deuxcent cinquante francs, chacun, espacés les uns des autres à unmois d'échéance.-- Pourvu que Vinçart veuille m'entendre! Du reste c'est convenu,je ne lanterne pas, je suis rond comme une pomme.Ensuite il lui montra négligemment plusieurs marchandisesnouvelles, mais dont pas une, dans son opinion, n'était digne deMadame.-- Quand je pense que voilà une robe à sept sous le mètre, etcertifiée bon teint! Ils gobent cela pourtant! on ne leur contepas ce qui en est, vous pensez bien, voulant par cet aveu decoquinerie envers les autres la convaincre tout à fait de saprobité.Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de guipure qu'ilavait trouvées dernièrement «dans une vendue».-- Est-ce beau! disait Lheureux; on s'en sert beaucoup maintenant,comme têtes de fauteuils, c'est le genre.Et, plus prompt qu'un escamoteur, il enveloppa la guipure depapier bleu et la mit dans les mains d'Emma.-- Au moins, que je sache...?-- Ah! plus tard, reprit-il en lui tournant les talons.Dès le soir, elle pressa Bovary d'écrire à sa mère pour qu'elleleur envoyât bien vite tout l'arriéré de l'héritage. La belle-mèrerépondit n'avoir plus rien; la liquidation était close, et il leurrestait, outre Barneville, six cents livres de rente, qu'elle leurservirait exactement.Alors Madame expédia des factures chez deux ou trois clients, etbientôt usa largement de ce moyen, qui lui réussissait. Elle avaittoujours soin d'ajouter en post-scriptum: «N'en parlez pas à monmari, vous savez comme il est fier... Excusez-moi... Votreservante...» Il y eut quelques réclamations; elle les intercepta.Pour se faire de l'argent, elle se mit à vendre ses vieux gants,ses vieux chapeaux, la vieille ferraille; et elle marchandait avecrapacité, -- son sang de paysanne la poussant au gain. Puis, dansses voyages à la ville, elle brocanterait des babioles, queM. Lheureux, à défaut d'autres, lui prendrait certainement. Elles'acheta des plumes d'autruche, de la porcelaine chinoise et desbahuts; elle empruntait à Félicité, à madame Lefrançois, àl'hôtelière de la Croix rouge, à tout le monde, n'importe où. Avecl'argent qu'elle reçut enfin de Barneville, elle paya deuxbillets; les quinze cents autres francs s'écoulèrent. Elles'engagea de nouveau, et toujours ainsi!Parfois, il est vrai, elle tâchait de faire des calculs; mais elledécouvrait des choses si exorbitantes, qu'elle n'y pouvait croire.Alors elle recommençait, s'embrouillait vite, plantait tout là etn'y pensait plus.La maison était bien triste, maintenant! On en voyait sortir lesfournisseurs avec des figures furieuses. Il y avait des mouchoirstraînant sur les fourneaux; et la petite Berthe, au grand scandalede madame Homais, portait des bas percés. Si Charles, timidement,hasardait une observation, elle répondait avec brutalité que cen'était point sa faute!Pourquoi ces emportements? Il expliquait tout par son anciennemaladie nerveuse; et, se, reprochant d'avoir pris pour des défautsses infirmités, il s'accusait d'égoïsme, avait envie de courirl'embrasser.-- Oh! non, se disait-il, je l'ennuierais!Et il restait.Après le dîner, il se promenait seul dans le jardin; il prenait lapetite Berthe sur ses genoux, et, déployant son journal demédecine, essayait de lui apprendre à lire. L'enfant, quin'étudiait jamais, ne tardait pas à ouvrir de grands yeux tristeset se mettait à pleurer. Alors il la consolait; il allait luichercher de l'eau dans l'arrosoir pour faire des rivières sur lesable, ou cassait les branches des troènes pour planter des arbresdans les plates-bandes, ce qui gâtait peu le jardin; tout encombréde longues herbes; on devait tant de journées à Lestiboudois! Puisl'enfant avait froid et demandait sa mère.-- Appelle ta bonne, disait Charles. Tu sais bien, ma petite, queta maman ne veut pas qu'on la dérange.L'automne commençait et déjà les feuilles tombaient, -- comme il ya deux ans, lorsqu'elle était malade! -- Quand donc tout celafinira-t-il!... Et il continuait à marcher, les deux mainsderrière le dos.Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait làtout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et, de temps àautre, faisant fumer des pastilles du sérail qu'elle avaitachetées à Rouen, dans la boutique d'un Algérien. Pour ne pasavoir la nuit auprès d'elle, cet homme étendu qui dormait, ellefinit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage; etelle lisait jusqu'au matin des livres extravagants où il y avaitdes tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent uneterreur la prenait, elle poussait un cri, Charles accourait.-- Ah! va-t'en! disait-elle.Ou, d'autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime quel'adultère avivait, haletante, émue, tout en désir, elle ouvraitsa fenêtre, aspirait l'air froid, éparpillait au vent sa cheveluretrop lourde, et, regardant les étoiles, souhaitait des amours deprince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pourun seul de ces rendez-vous, qui la rassasiaient.C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et,lorsqu'il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait lesurplus libéralement, ce qui arrivait à peu près toutes les fois.Il essaya de lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bienailleurs, dans quelque hôtel plus modeste; mais elle trouva desobjections.Un jour, elle tira de son sac six petites cuillers en vermeil(c'était le cadeau de noces du père Rouault), en le priant d'allerimmédiatement porter cela, pour elle, au mont-de-piété; et Léonobéit, bien que cette démarche lui déplût. Il avait peur de secompromettre.Puis, en y réfléchissant, il trouva que sa maîtresse prenait desallures étranges, et qu'on n'avait peut-être pas tort de vouloirl'en détacher.En effet, quelqu'un avait envoyé à sa mère une longue lettreanonyme, pour la prévenir qu'il se perdait avec une femme mariée;et aussitôt la bonne dame, entrevoyant l'éternel épouvantail desfamilles, c'est-à-dire la vague créature pernicieuse, la sirène,le monstre, qui habite fantastiquement les profondeurs de l'amour,écrivit à maître Dubocage son patron, lequel fut parfait danscette affaire. Il le tint durant trois quarts d'heure, voulant luidessiller les yeux, l'avertir du gouffre. Une telle intriguenuirait plus tard à son établissement. Il le supplia de rompre,et, s'il ne faisait ce sacrifice dans son propre intérêt, qu'il lefît au moins pour lui, Dubocage!Léon enfin avait juré de ne plus revoir Emma; et il se reprochaitde n'avoir pas tenu sa parole, considérant tout ce que cette femmepourrait encore lui attirer d'embarras et de discours, sanscompter les plaisanteries de ses camarades, qui se débitaient lematin, autour du poêle. D'ailleurs, il allait devenir premierclerc: c'était le moment d'être sérieux. Aussi renonçait-il à laflûte, aux sentiments exaltés, à l'imagination; -- car toutbourgeois, dans l'échauffement de sa jeunesse, ne fût-ce qu'unjour, une minute, s'est cru capable d'immenses passions, de hautesentreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé des sultanes; chaquenotaire porte en soi les débris d'un poète.Il s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sursa poitrine; et son coeur, comme les gens qui ne peuvent endurerqu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifférence auvacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de lapossession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée delui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultèretoutes les platitudes du mariage.Mais comment pouvoir s'en débarrasser? Puis, elle avait beau sesentir humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait parhabitude ou par corruption; et, chaque jour, elle s'y acharnaitdavantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elleaccusait Léon de ses espoirs déçus, comme s'il l'avait trahie; etmême elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation,puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettresamoureuses, en vertu de cette idée, qu'une femme doit toujoursécrire à son amant.Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme faitde ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, deses convoitises les plus fortes; et il devenait à la fin sivéritable, et accessible, qu'elle en palpitait émerveillée, sanspouvoir néanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, commeun dieu, sous l'abondance de ses attributs. Il habitait la contréebleuâtre où les échelles de soie se balancent à des balcons, sousle souffle des fleurs, dans la clarté de la lune. Elle le sentaitprès d'elle, il allait venir et l'enlèverait tout entière dans unbaiser. Ensuite elle retombait à plat, brisée; car ces élansd'amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches.Elle éprouvait maintenant une courbature incessante etuniverselle. Souvent même, Emma recevait des assignations, dupapier timbré qu'elle regardait à peine. Elle aurait voulu ne plusvivre, ou continuellement dormir.Le jour de la mi-carême, elle ne rentra pas à Yonville; elle allale soir au bal masqué. Elle mit un pantalon de velours et des basrouges, avec une perruque à catogan et un lampion sur l'oreille.Elle sauta toute la nuit au son furieux des trombones; on faisaitcercle autour d'elle; et elle se trouva le matin sur le péristyledu théâtre parmi cinq ou six masques, débardeuses et matelots, descamarades de Léon, qui parlaient d'aller souper.Les cafés d'alentour étaient pleins. Ils avisèrent sur le port unrestaurant des plus médiocres, dont le maître leur ouvrit, auquatrième étage, une petite chambre.Les hommes chuchotèrent dans un coin, sans doute se consultant surla dépense. Il y avait un clerc, deux carabins et un commis:quelle société pour elle! Quant aux femmes Emma s'aperçut vite, autimbre de leurs voix, qu'elles devaient être, presque toutes, dudernier rang. Elle eut peur alors, recula sa chaise et baissa lesyeux.Les autres se mirent à manger. Elle ne mangea pas; elle avait lefront en feu, des picotements aux paupières et un froid de glace àla peau. Elle sentait dans sa tête le plancher du bal,rebondissant encore sous la pulsation rythmique des mille piedsqui dansaient. Puis, l'odeur du punch avec la fumée des cigaresl'étourdit. Elle s'évanouissait; on la porta devant la fenêtre.Le jour commençait à se lever, et une grande tache de couleurpourpre s'élargissait dans le ciel pâle, du côté de Sainte-Catherine. La rivière livide frissonnait au vent; il n'y avaitpersonne sur les ponts; les réverbères s'éteignaient.Elle se ranima cependant, et vint à penser à Berthe, qui dormaitlà-bas, dans la chambre de sa bonne. Mais une charrette pleine delongs rubans de fer passa, en jetant contre le mur des maisons unevibration métallique assourdissante.Elle s'esquiva brusquement, se débarrassa de son costume, dit àLéon qu'il lui fallait s'en retourner, et enfin resta seule àl'hôtel de Boulogne. Tout et elle-même lui étaient insupportables.Elle aurait voulu, s'échappant comme un oiseau, aller se rajeunirquelque part, bien loin, dans les espaces immaculés.Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoise et lefaubourg, jusqu'à une rue découverte qui dominait des jardins.Elle marchait vite, le grand air la calmait: et peu à peu lesfigures de la foule, les masques, les quadrilles, les lustres, lesouper, ces femmes, tout disparaissait comme des brumes emportées.Puis, revenue à la Croix rouge, elle se jeta sur son lit, dans lapetite chambre du second, où il y avait les images de la Tour deNesle. À quatre heures du soir, Hivert la réveilla.En rentrant chez elle, Félicité lui montra derrière la pendule unpapier gris. Elle lut:«En vertu de la grosse, en forme exécutoire d'un jugement...»Quel jugement? La veille, en effet, on avait apporté un autrepapier qu'elle ne connaissait pas; aussi fut-elle stupéfaite deces mots:«Commandement de par le roi, la loi et justice, à madameBovary...»Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperçut:«Dans vingt-quatre heures pour tout délai.» -- Quoi donc?»Payer lasomme totale de huit mille francs.» Et même il y avait plus bas:«Elle y sera contrainte par toute voie de droit, et notamment parla saisie exécutoire de ses meubles et effets.»Que faire?... C'était dans vingt-quatre heures; demain! Lheureux,pensa-t-elle, voulait sans doute l'effrayer encore; car elledevina du coup toutes ses manoeuvres, le but de ses complaisances.Ce qui la rassurait, c'était l'exagération même de la somme.Cependant, à force d'acheter, de ne pas payer, d'emprunter, desouscrire des billets, puis de renouveler ces billets, quis'enflaient à chaque échéance nouvelle, elle avait fini parpréparer au sieur Lheureux un capital, qu'il attendaitimpatiemment pour ses spéculations.Elle se présenta chez lui d'un air dégagé.-- Vous savez ce qui m'arrive? C'est une plaisanterie sans doute!-- Non.-- Comment cela?Il se détourna lentement, et lui dit en se croisant les bras:-- Pensiez-vous, ma petite dame, que j'allais, jusqu'à laconsommation des siècles, être votre fournisseur et banquier pourl'amour de Dieu? Il faut bien que je rentre dans mes déboursés,soyons justes!Elle se récria sur la dette.-- Ah! tant pis! le tribunal l'a reconnue! il y a jugement! onvous l'a signifié! D'ailleurs, ce n'est pas moi, c'est Vinçart.-- Est-ce que vous ne pourriez...?-- Oh! rien du tout.-- Mais..., cependant..., raisonnons.Et elle battit la campagne; elle n'avait rien su... c'était unesurprise...-- À qui la faute? dit Lheureux en la saluant ironiquement. Tandisque je suis, moi, à bûcher comme un nègre, vous vous repassez dubon temps.-- Ah! pas de morale!-- Ça ne nuit jamais, répliqua-t-il.Elle fut lâche, elle le supplia; et même elle appuya sa jolie mainblanche et longue, sur les genoux du marchand.-- Laissez-moi donc! On dirait que vous voulez me séduire!-- Vous êtes un misérable! s'écria-t-elle.-- Oh! oh! comme vous y allez! reprit-il en riant.-- Je ferai savoir qui vous êtes. Je dirai à mon mari...-- Eh bien, moi, je lui montrerai quelque chose, à votre mari!Et Lheureux tira de son coffre-fort le reçu de dix-huit centsfrancs, qu'elle lui avait donné lors de l'escompte Vinçart.-- Croyez-vous, ajouta-t-il, qu'il ne comprenne pas votre petitvol, ce pauvre cher homme?Elle s'affaissa, plus assommée qu'elle n'eût été par un coup demassue. Il se promenait depuis la fenêtre jusqu'au bureau, tout enrépétant:-- Ah! je lui montrerai bien... je lui montrerai bien...Ensuite il se rapprocha d'elle, et, d'une voix douce:-- Ce n'est pas amusant, je le sais; personne, après tout n'en estmort, et, puisque c'est le seul moyen qui vous reste de me rendremon argent...-- Mais où en trouverai-je? dit Emma en se tordant les bras.-- Ah bah! quand on a comme vous des amis!Et il la regardait d'une façon si perspicace et si terrible,qu'elle en frissonna jusqu'aux entrailles.-- Je vous promets, dit-elle, je signerai...-- J'en ai assez, de vos signatures!-- Je vendrai encore...-- Allons donc! fit-il en haussant les épaules, vous n'avez plusrien.Et il cria dans le judas qui s'ouvrait sur la boutique:-- Annette! n'oublie pas les trois coupons du n° 14.La servante parut; Emma comprit, et demanda «ce qu'il faudraitd'argent pour arrêter toutes les poursuites».-- Il est trop tard!-- Mais, si je vous apportais plusieurs mille francs, le quart dela somme, le tiers, presque tout?-- Eh! non, c'est inutile!Il la poussait doucement vers l'escalier.-- Je vous en conjure, monsieur Lheureux, quelques jours encore!Elle sanglotait.-- Allons, bon! des larmes!-- Vous me désespérez!-- Je m'en moque pas mal! dit-il en refermant la porte.VIIElle fut stoïque, le lendemain, lorsque maître Hareng, l'huissier,avec deux témoins, se présenta chez elle pour faire le procès-verbal de la saisie.Ils commencèrent par le cabinet de Bovary et n'inscrivirent pointla tête phrénologique, qui fut considérée comme instrument de saprofession; mais ils comptèrent dans la cuisine les plats, lesmarmites, les chaises, les flambeaux, et, dans sa chambre àcoucher, toutes les babioles de l'étagère. Ils examinèrent sesrobes, le linge, le cabinet de toilette; et son existence, jusquedans ses recoins les plus intimes, fut, comme un cadavre que l'onautopsie, étalée tout du long aux regards de ces trois hommes.Maître Hareng, boutonné dans un mince habit noir, en cravateblanche, et portant des sous-pieds fort tendus, répétait de tempsà autre:-- Vous permettez; madame? vous permettez?Souvent il faisait des exclamations:-- Charmant!... fort joli!Puis il se remettait à écrire, trempant sa plume dans l'encrier decorne qu'il tenait de la main gauche.Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils montèrent augrenier.Elle y gardait un pupitre où étaient enfermées les lettres deRodolphe. Il fallut l'ouvrir.-- Ah! une correspondance! dit maître Hareng avec un sourirediscret. Mais permettez! car je dois m'assurer si la boîte necontient pas autre chose.Et il inclina les papiers, légèrement, comme pour en faire tomberdes napoléons. Alors l'indignation la prit, à voir cette grossemain, aux doigts rouges et mous comme des limaces, qui se posaitsur ces pages où son coeur avait battu.Ils partirent enfin! Félicité rentra. Elle l'avait envoyée auxaguets pour détourner Bovary; et elles installèrent vivement sousles toits le gardien de la saisie, qui jura de s'y tenir.Charles, pendant la soirée, lui parut soucieux. Emma l'épiait d'unregard plein d'angoisse, croyant apercevoir dans les rides de sonvisage des accusations. Puis, quand ses yeux se reportaient sur lacheminée garnie d'écrans chinois, sur les larges rideaux, sur lesfauteuils, sur toutes ces choses enfin qui avaient adoucil'amertume de sa vie, un remords la prenait, ou plutôt un regretimmense et qui irritait la passion, loin de l'anéantir. Charlestisonnait avec placidité, les deux pieds sur les chenets.Il y eut un moment où le gardien, sans doute s'ennuyant dans sacachette, fit un peu de bruit.-- On marche là-haut? dit Charles.-- Non! reprit-elle, c'est une lucarne restée ouverte que le ventremue.Elle partit pour Rouen, le lendemain dimanche, afin d'aller cheztous les banquiers dont elle connaissait le nom. Ils étaient à lacampagne ou en voyage. Elle ne se rebuta pas; et ceux qu'elle putrencontrer, elle leur demandait de l'argent, protestant qu'il luien fallait, qu'elle le rendrait. Quelques-uns lui rirent au nez;tous la refusèrent.À deux heures, elle courut chez Léon, frappa contre sa porte. Onn'ouvrit pas. Enfin il parut.-- Qui t'amène?-- Cela te dérange?-- Non..., mais...Et il avoua que le propriétaire n'aimait point que l'on reçût «desfemmes».-- J'ai à te parler, reprit-elle.Alors il atteignit sa clef. Elle l'arrêta.-- Oh! non, là-bas, chez nous.Et ils allèrent dans leur chambre, à l'hôtel de Boulogne.Elle but en arrivant un grand verre d'eau. Elle était très pâle.Elle lui dit:-- Léon, tu vas me rendre un service.Et, le secouant par ses deux mains, qu'elle serrait étroitement,elle ajouta:-- Écoute, j'ai besoin de huit mille francs!-- Mais tu es folle!-- Pas encore!Et, aussitôt, racontant l'histoire de la saisie, elle lui exposasa détresse; car Charles ignorait tout, sa belle-mère ladétestait, le père Rouault ne pouvait rien; mais lui, Léon, ilallait se mettre en course pour trouver cette indispensablesomme...-- Comment veux-tu...?-- Quel lâche tu fais! s'écria-t-elle.Alors il dit bêtement:-- Tu t'exagères le mal. Peut-être qu'avec un millier d'écus tonbonhomme se calmerait.Raison de plus pour tenter quelque démarche; il n'était paspossible que l'on ne découvrît point trois mille francs.D'ailleurs, Léon pouvait s'engager à sa place.-- Va! essaye! il le faut! cours!... Oh! tâche! tâche! jet'aimerai bien!Il sortit, revint au bout d'une heure, et dit avec une figuresolennelle:-- J'ai été chez trois personnes... inutilement!Puis ils restèrent assis l'un en face de l'autre, aux deux coinsde la cheminée, immobiles, sans parler. Emma haussait les épaules,tout en trépignant. Il l'entendit qui murmurait:-- Si j'étais à ta place, moi, j'en trouverais bien!-- Où donc?-- À ton étude!Et elle le regarda.Une hardiesse infernale s'échappait de ses prunelles enflammées,et les paupières se rapprochaient d'une façon lascive etencourageante; -- si bien que le jeune homme se sentit faiblirsous la muette volonté de cette femme qui lui conseillait uncrime. Alors il eut peur, et pour éviter tout éclaircissement, ilse frappa le front en s'écriant:-- Morel doit revenir cette nuit! il ne me refusera pas, j'espère(c'était un de ses amis, le fils d'un négociant fort riche), et jet'apporterai cela demain, ajouta-t-il.Emma n'eut point l'air d'accueillir cet espoir avec autant de joiequ'il l'avait imaginé. Soupçonnait-elle le mensonge? Il reprit enrougissant:-- Pourtant, si tu ne me voyais pas à trois heures, ne m'attendsplus, ma chérie. Il faut que je m'en aille, excuse-moi. Adieu!Il serra sa main, mais il la sentit tout inerte. Emma n'avait plusla force d'aucun sentiment.Quatre heures sonnèrent; et elle se leva pour s'en retourner àYonville, obéissant comme un automate à l'impulsion des habitudes.Il faisait beau; c'était un de ces jours du mois de mars clairs etâpres, où le soleil reluit dans un ciel tout blanc. Des Rouennaisendimanchés se promenaient d'un air heureux. Elle arriva sur laplace du Parvis. On sortait des vêpres; la foule s'écoulait parles trois portails, comme un fleuve par les trois arches d'unpont, et, au milieu, plus immobile qu'un roc, se tenait le suisse.Alors elle se rappela ce jour où, tout anxieuse et pleined'espérances, elle était entrée sous cette grande nef quis'étendait devant elle moins profonde que son amour; et ellecontinua de marcher, en pleurant sous son voile, étourdie,chancelante, près de défaillir.-- Gare! cria une voix sortant d'une porte cochère qui s'ouvrait.Elle s'arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffant dansles brancards d'un tilbury que conduisait un gentleman en fourrurede zibeline. Qui était-ce donc? Elle le connaissait... La voitures'élança et disparut.Mais c'était lui, le Vicomte! Elle se détourna: la rue étaitdéserte. Et elle fut si accablée, si triste, qu'elle s'appuyacontre un mur pour ne pas tomber.Puis elle pensa qu'elle s'était trompée. Au reste, elle n'ensavait rien. Tout, en elle-même et au dehors, l'abandonnait. Ellese sentait perdue, roulant au hasard dans des abîmesindéfinissables; et ce fut presque avec joie qu'elle aperçut, enarrivant à la Croix rouge, ce bon Homais qui regardait charger surl'Hirondelle une grande boîte pleine de provisionspharmaceutiques. Il tenait à sa main, dans un foulard, sixcheminots pour son épouse.Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en forme deturban, que l'on mange dans le carême avec du beurre salé: dernieréchantillon des nourritures gothiques, qui remonte peut-être ausiècle des croisades, et dont les robustes Normands s'emplissaientautrefois, croyant voir sur la table, à la lueur des torchesjaunes, entre les brocs d'hypocras et les gigantesquescharcuteries, des têtes de Sarrasins à dévorer. La femme del'apothicaire les croquait comme eux, héroïquement, malgré sadétestable dentition; aussi, toutes les fois que M. Homais faisaitun voyage à la ville, il ne manquait pas de lui en rapporter,qu'il prenait toujours chez le grand faiseur, rue Massacre.-- Charmé de vous voir! dit-il en offrant la main à Emma pourl'aider à monter dans l'Hirondelle.Puis il suspendit les cheminots aux lanières du filet, et restanu-tête et les bras croisés, dans une attitude pensive etnapoléonienne.Mais, quand l'Aveugle, comme d'habitude, apparut au bas de lacôte, il s'écria:-- Je ne comprends pas que l'autorité tolère encore de sicoupables industries! On devrait enfermer ces malheureux, que l'onforcerait à quelque travail! Le Progrès, ma parole d'honneur,marche à pas de tortue! nous pataugeons en pleine barbarie!L'Aveugle tendait son chapeau, qui ballottait au bord de laportière, comme une poche de la tapisserie déclouée.-- Voilà, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse!Et, bien qu'il connût ce pauvre diable, il feignit de le voir pourla première fois, murmura les mots de cornée, cornée opaque,sclérotique, faciès, puis lui demanda d'un ton paterne:-- Y a-t-il longtemps, mon ami, que tu as cette épouvantableinfirmité? Au lieu de t'enivrer au cabaret, tu ferais mieux desuivre un régime.Il l'engageait à prendre de bon vin, de bonne bière, de bonsrôtis. L'Aveugle continuait sa chanson; il paraissait, d'ailleurs,presque idiot. Enfin, M. Homais ouvrit sa bourse.-- Tiens, voilà un sou, rends-moi deux liards; et n'oublie pas mesrecommandations, tu t'en trouveras bien.Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur efficacité. Maisl'apothicaire certifia qu'il le guérirait lui-même, avec unepommade antiphlogistique de sa composition, et il donna sonadresse:-- M. Homais, près des halles, suffisamment connu.-- Eh bien, pour la peine, dit Hivert, tu vas nous montrer lacomédie.L'Aveugle s'affaissa sur ses jarrets, et, la tête renversée, touten roulant ses yeux verdâtres et tirant la langue, il se frottaitl'estomac à deux mains, tandis qu'il poussait une sorte dehurlement sourd, comme un chien affamé. Emma, prise de dégoût, luienvoya, par-dessus l'épaule, une pièce de cinq francs. C'étaittoute sa fortune. Il lui semblait beau de la jeter ainsi.La voiture était repartie, quand soudain M. Homais se pencha endehors du vasistas et cria:-- Pas de farineux ni de laitage! Porter de la laine sur la peauet exposer les parties malades à la fumée de baies de genièvre!Le spectacle des objets connus qui défilaient devant ses yeux peuà peu détournait Emma de sa douleur présente. Une intolérablefatigue l'accablait, et elle arriva chez elle hébétée, découragée,presque endormie.-- Advienne que pourra! se disait-elle.Et puis, qui sait? pourquoi, d'un moment à l'autre, ne surgirait-il pas un événement extraordinaire? Lheureux même pouvait mourir.Elle fut, à neuf heures du matin, réveillée par un bruit de voixsur la place. Il y avait un attroupement autour des halles pourlire une grande affiche collée contre un des poteaux, et elle vitJustin qui montait sur une borne et qui déchirait l'affiche. Mais,à ce moment, le garde champêtre lui posa la main sur le collet.M. Homais sortit de la pharmacie, et la mère Lefrançois, au milieude la foule, avait l'air de pérorer.-- Madame! madame! s'écria Félicité en entrant, c'est uneabomination!Et la pauvre fille, émue, lui tendit un papier jaune qu'ellevenait d'arracher à la porte. Emma lut d'un clin d'oeil que toutson mobilier était à vendre.Alors elles se considérèrent silencieusement. Elles n'avaient, laservante et la maîtresse, aucun secret l'une pour l'autre. EnfinFélicité soupira:-- Si j'étais de vous, madame, j'irais chez M. Guillaumin.-- Tu crois?...Et cette interrogation voulait dire:-- Toi qui connais la maison par le domestique, est-ce que lemaître quelquefois aurait parlé de moi?-- Oui, allez-y, vous ferez bien.Elle s'habilla, mit sa robe noire avec sa capote à grains de jais;et, pour qu'on ne la vît pas (il y avait toujours beaucoup demonde sur la place), elle prit en dehors du village, par lesentier au bord de l'eau.Elle arriva tout essoufflée devant la grille du notaire; le cielétait sombre et un peu de neige tombait.Au bruit de la sonnette, Théodore, en gilet rouge, parut sur leperron; il vint lui ouvrir presque familièrement, comme à uneconnaissance, et l'introduisit dans la salle à manger.Un large poêle de porcelaine bourdonnait sous un cactus quiemplissait la niche, et, dans des cadres de bois noir, contre latenture de papier chêne, il y avait la Esméralda de Steuben, avecla Putiphar de Schopin. La table servie, deux réchauds d'argent,le bouton des portes en cristal, le parquet et les meubles, toutreluisait d'une propreté méticuleuse, anglaise; les carreauxétaient décorés, à chaque angle, par des verres de couleur.-- Voilà une salle à manger, pensait Emma, comme il m'en faudraitune.Le notaire entra, serrant du bras gauche contre son corps sa robede chambre à palmes, tandis qu'il ôtait et remettait vite del'autre main sa toque de velours marron, prétentieusement poséesur le côté droit, où retombaient les bouts de trois mèchesblondes qui, prises à l'occiput, contournaient son crâne chauve.Après qu'il eut offert un siège, il s'assit pour déjeuner, tout ens'excusant beaucoup de l'impolitesse.-- Monsieur, dit-elle, je vous prierais...-- De quoi, madame? J'écoute.Elle se mit à lui exposer sa situation.Maître Guillaumin la connaissait, étant lié secrètement avec lemarchand d'étoffes, chez lequel il trouvait toujours des capitauxpour les prêts hypothécaires qu'on lui demandait à contracter.Donc, il savait (et mieux qu'elle) la longue histoire de cesbillets, minimes d'abord, portant comme endosseurs des nomsdivers, espacés à de longues échéances et renouveléscontinuellement, jusqu'au jour où, ramassant tous les protêts, lemarchand avait chargé son ami Vinçart de faire en son nom propreles poursuites qu'il fallait, ne voulant point passer pour untigre parmi ses concitoyens.Elle entremêla son récit de récriminations contre Lheureux,récriminations auxquelles le notaire répondait de temps à autrepar une parole insignifiante. Mangeant sa côtelette et buvant sonthé, il baissait le menton dans sa cravate bleu de ciel, piquéepar deux épingles de diamants que rattachait une chaînette d'or;et il souriait d'un singulier sourire, d'une façon douceâtre etambiguë. Mais, s'apercevant qu'elle avait les pieds humides:-- Approchez-vous donc du poêle... plus haut..., contre laporcelaine.Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit d'un ton galant:-- Les belles choses ne gâtent rien.Alors elle tâcha de l'émouvoir, et, s'émotionnant elle-même, ellevint à lui conter l'étroitesse de son ménage, ses tiraillements,ses besoins. Il comprenait cela: une femme élégante! et, sanss'interrompre de manger, il s'était tourné vers elle complètement,si bien qu'il frôlait du genou sa bottine, dont la semelle serecourbait tout en fumant contre le poêle.Mais, lorsqu'elle lui demanda mille écus, il serra les lèvres,puis se déclara très peiné de n'avoir pas eu autrefois ladirection de sa fortune, car il y avait cent moyens fort commodes,même pour une dame, de faire valoir son argent. On aurait pu, soitdans les tourbières de Grumesnil ou les terrains du Havre,hasarder presque à coup sûr d'excellentes spéculations; et il lalaissa se dévorer de rage à l'idée des sommes fantastiques qu'elleaurait certainement gagnées.-- D'où vient, reprit-il, que vous n'êtes pas venue chez moi?-- Je ne sais trop, dit-elle.-- Pourquoi, hein?... Je vous faisais donc bien peur? C'est moi,au contraire, qui devrais me plaindre! À peine si nous nousconnaissons! Je vous suis pourtant très dévoué; vous n'en doutezplus, j'espère?Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d'un baiser vorace,puis la garda sur son genou; et il jouait avec ses doigtsdélicatement, tout en lui contant mille douceurs.Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule; une étincellejaillissait de sa pupille à travers le miroitement de seslunettes, et ses mains s'avançaient dans la manche d'Emma, pourlui palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle d'unerespiration haletante. Cet homme la gênait horriblement.Elle se leva d'un bond et lui dit:-- Monsieur, j'attends!-- Quoi donc? fit le notaire, qui devint tout à coup extrêmementpâle.-- Cet argent.-- Mais...Puis, cédant à l'irruption d'un désir trop fort:-- Eh bien, oui!...Il se traînait à genoux vers elle, sans égard pour sa robe dechambre.-- De grâce, restez! je vous aime!Il la saisit par la taille.Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle serecula d'un air terrible, en s'écriant:-- Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur! Je suis àplaindre, mais pas à vendre!Et elle sortit.Le notaire resta fort stupéfait, les yeux fixés sur ses bellespantoufles en tapisserie. C'était un présent de l'amour. Cette vueà la fin le consola. D'ailleurs, il songeait qu'une aventurepareille l'aurait entraîné trop loin.-- Quel misérable! quel goujat!... quelle infamie! se disait-elle,en fuyant d'un pied nerveux sous les trembles de la route. Ledésappointement de l'insuccès renforçait l'indignation de sapudeur outragée; il lui semblait que la Providence s'acharnait àla poursuivre, et, s'en rehaussant d'orgueil, jamais elle n'avaiteu tant d'estime pour elle-même ni tant de mépris pour les autres.Quelque chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulubattre les hommes, leur cracher au visage, les broyer tous; etelle continuait à marcher rapidement devant elle, pâle,frémissante, enragée, furetant d'un oeil en pleurs l'horizon vide,et comme se délectant à la haine qui l'étouffait.Quand elle aperçut sa maison, un engourdissement la saisit. Ellene pouvait avancer; il le fallait cependant; d'ailleurs, où fuir?Félicité l'attendait sur la porte.-- Eh bien?-- Non! dit Emma.Et, pendant un quart d'heure, toutes les deux, elles avisèrent lesdifférentes personnes d'Yonville disposées peut-être à lasecourir. Mais, chaque fois que Félicité nommait quelqu'un, Emmarépliquait:-- Est-ce possible! Ils ne voudront pas!-- Et monsieur qui va rentrer!-- Je le sais bien... Laisse-moi seule.Elle avait tout tenté. Il n'y avait plus rien à faire maintenant;et, quand Charles paraîtrait, elle allait donc lui dire:-- Retire-toi. Ce tapis où tu marches n'est plus à nous. De tamaison, tu n'as pas un meuble, une épingle, une paille, et c'estmoi qui t'ai ruiné, pauvre homme!Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abondamment,et enfin, la surprise passée, il pardonnerait.-- Oui, murmurait-elle en grinçant des dents, il me pardonnera,lui qui n'aurait pas assez d'un million à m'offrir pour que jel'excuse de m'avoir connue... Jamais! jamais!Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle l'exaspérait.Puis, qu'elle avouât ou n'avouât pas, tout à l'heure, tantôt,demain, il n'en saurait pas moins la catastrophe; donc, il fallaitattendre cette horrible scène et subir le poids de sa magnanimité.L'envie lui vint de retourner chez Lheureux: à quoi bon? d'écrireà son père; il était trop tard; et peut-être qu'elle se repentaitmaintenant de n'avoir pas cédé à l'autre, lorsqu'elle entendit letrot d'un cheval dans l'allée. C'était lui, il ouvrait labarrière, il était plus blême que le mur de plâtre. Bondissantdans l'escalier, elle s'échappa vivement par la place; et la femmedu maire, qui causait devant l'église avec Lestiboudois, la vitentrer chez le percepteur.Elle courut le dire à madame Caron. Ces deux dames montèrent dansle grenier; et cachées par du linge étendu sur des perches, sepostèrent commodément pour apercevoir tout l'intérieur de Binet.Il était seul, dans sa mansarde, en train d'imiter, avec du bois,une de ces ivoireries indescriptibles, composées de croissants, desphères creusées les unes dans les autres, le tout droit comme unobélisque et ne servant à rien; et il entamait la dernière pièce,il touchait au but! Dans le clair-obscur de l'atelier, lapoussière blonde s'envolait de son outil, comme une aigretted'étincelles sous les fers d'un cheval au galop; les deux rouestournaient, ronflaient; Binet souriait, le menton baissé, lesnarines ouvertes, et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurscomplets, n'appartenant sans doute qu'aux occupations médiocres,qui amusent l'intelligence par des difficultés faciles, etl'assouvissent en une réalisation au delà de laquelle il n'y a pasà rêver.-- Ah! la voici! fit madame Tuvache.Mais il n'était guère possible, à cause du tour, d'entendre cequ'elle disait.Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la mèreTuvache souffla tout bas:-- Elle le prie, pour obtenir un retard à ses contributions.-- D'apparence! reprit l'autre.Elles la virent qui marchait de long en large, examinant contreles murs les ronds de serviette, les chandeliers, les pommes derampe, tandis que Binet se caressait la barbe avec satisfaction.-- Viendrait-elle lui commander quelque chose? dit madame Tuvache.-- Mais il ne vend rien! objecta sa voisine.Le percepteur avait l'air d'écouter, tout en écarquillant lesyeux, comme s'il ne comprenait pas. Elle continuait d'une manièretendre, suppliante. Elle se rapprocha; son sein haletait; ils neparlaient plus.-- Est-ce qu'elle lui fait des avances? dit madame Tuvache.Binet était rouge jusqu'aux oreilles. Elle lui prit les mains.-- Ah! c'est trop fort!Et sans doute qu'elle lui proposait une abomination; car lepercepteur, -- il était brave pourtant, il avait combattu àBautzen et à Lutzen, fait la campagne de France, et même été portépour la croix; -- tout à coup, comme à la vue d'un serpent, serecula bien loin en s'écriant:-- Madame! y pensez-vous?...-- On devrait fouetter ces femmes-là! dit madame Tuvache.-- Où est-elle donc? reprit madame Caron.Car elle avait disparu durant ces mots; puis, l'apercevant quienfilait la Grande-Rue et tournait à droite comme pour gagner lecimetière, elles se perdirent en conjectures.-- Mère Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice,j'étouffe!... délacez-moi.Elle tomba sur le lit; elle sanglotait. La mère Rolet la couvritd'un jupon et resta debout près d'elle. Puis, comme elle nerépondait pas, la bonne femme s'éloigna, prit son rouet et se mità filer du lin.-- Oh! finissez! murmura-t-elle, croyant entendre le tour deBinet.-- Qui la gêne? se demandait la nourrice. Pourquoi vient-elle ici?Elle y était accourue, poussée par une sorte d'épouvante qui lachassait de sa maison.Couchée sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle discernaitvaguement les objets, bien qu'elle y appliquât son attention avecune persistance idiote. Elle contemplait les écaillures de lamuraille, deux tisons fumant bout à bout, et une longue araignéequi marchait au-dessus de sa tête, dans la fente de la poutrelle.Enfin, elle rassembla ses idées. Elle se souvenait... Un jour,avec Léon... Oh! comme c'était loin... Le soleil brillait sur larivière et les clématites embaumaient... Alors, emportée dans sessouvenirs comme dans un torrent qui bouillonne, elle arrivabientôt à se rappeler la journée de la veille.-- Quelle heure est-il? demanda-t-elle.La mère Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite du côtéque le ciel était le plus clair, et rentra lentement en disant:-- Trois heures, bientôt.-- Ah! merci! merci!Car il allait venir. C'était sûr! Il aurait trouvé de l'argent.Mais il irait peut-être là-bas, sans se douter qu'elle fût là; etelle commanda à la nourrice de courir chez elle pour l'amener.-- Dépêchez-vous!-- Mais, ma chère dame, j'y vais! j'y vais!Elle s'étonnait, à présent, de n'avoir pas songé à lui toutd'abord; hier, il avait donné sa parole, il n'y manquerait pas; etelle se voyait déjà chez Lheureux, étalant sur son bureau lestrois billets de banque. Puis il faudrait inventer une histoirequi expliquât les choses à Bovary. Laquelle?Cependant la nourrice était bien longue à revenir. Mais, comme iln'y avait point d'horloge dans la chaumière, Emma craignait des'exagérer peut-être la longueur du temps. Elle se mit à faire destours de promenade dans le jardin, pas à pas; elle alla dans lesentier le long de la haie, et s'en retourna vivement, espérantque la bonne femme serait rentrée par une autre route. Enfin,lasse d'attendre, assaillie de soupçons qu'elle repoussait, nesachant plus si elle était là depuis un siècle ou une minute, elles'assit dans un coin et ferma les yeux, se boucha les oreilles. Labarrière grinça: elle fit un bond; avant qu'elle eût parlé, lamère Rolet lui avait dit:-- Il n'y a personne chez vous!-- Comment?-- Oh! personne! Et monsieur pleure. Il vous appelle. On vouscherche.Emma ne répondit rien. Elle haletait, tout en roulant les yeuxautour d'elle, tandis que la paysanne, effrayée de son visage, sereculait instinctivement, la croyant folle. Tout à coup elle sefrappa le front, poussa un cri, car le souvenir de Rodolphe, commeun grand éclair dans une nuit sombre, lui avait passé dans l'âme.Il était si bon, si délicat, si généreux! Et, d'ailleurs, s'ilhésitait à lui rendre ce service, elle saurait bien l'ycontraindre en rappelant d'un seul clin d'oeil leur amour perdu.Elle partit donc vers la Huchette, sans s'apercevoir qu'ellecourait s'offrir à ce qui l'avait tantôt si fort exaspérée, ni sedouter le moins du monde de cette prostitution.VIIIElle se demandait tout en marchant: «Que vais-je dire? Par oùcommencerai-je?» Et à mesure qu'elle avançait, elle reconnaissaitles buissons, les arbres, les joncs marins sur la colline, lechâteau là-bas. Elle se retrouvait dans les sensations de sapremière tendresse, et son pauvre coeur comprimé s'y dilataitamoureusement. Un vent tiède lui soufflait au visage; la neige, sefondant, tombait goutte à goutte des bourgeons sur l'herbe.Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puisarriva à la cour d'honneur, que bordait un double rang de tilleulstouffus. Ils balançaient, en sifflant, leurs longues branches. Leschiens au chenil aboyèrent tous, et l'éclat de leurs voixretentissait sans qu'il parût personne.Elle monta le large escalier droit, à balustres de bois, quiconduisait au corridor pavé de dalles poudreuses où s'ouvraientplusieurs chambres à la file, comme dans les monastères ou lesauberges. La sienne était au bout, tout au fond, à gauche. Quandelle vint à poser les doigts sur la serrure, ses forces subitementl'abandonnèrent. Elle avait peur qu'il ne fût pas là, lesouhaitait presque, et c'était pourtant son seul espoir, ladernière chance de salut. Elle se recueillit une minute, et,retrempant son courage au sentiment de la nécessité présente, elleentra.Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en trainde fumer une pipe.-- Tiens! c'est vous! dit-il en se levant brusquement.-- Oui, c'est moi!... je voudrais, Rodolphe, vous demander unconseil.Et malgré tous ses efforts, il lui était impossible de desserrerla bouche.-- Vous n'avez pas changé, vous êtes toujours charmante!-- Oh! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes, mon ami,puisque vous les avez dédaignés.Alors il entama une explication de sa conduite, s'excusant entermes vagues, faute de pouvoir inventer mieux.Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa voix et parle spectacle de sa personne; si bien qu'elle fit semblant decroire, ou crut-elle peut-être, au prétexte de leur rupture;c'était un secret d'où dépendaient l'honneur et même la vie d'unetroisième personne.-- N'importe! fit-elle en le regardant tristement, j'ai biensouffert!Il répondit d'un ton philosophique:-- L'existence est ainsi!-- A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous depuisnotre séparation?-- Oh! ni bonne... ni mauvaise.-- Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.-- Oui..., peut-être!-- Tu crois? dit-elle en se rapprochant.Et elle soupira.-- O Rodolphe! si tu savais... Je t'ai bien aimé!Ce fut alors qu'elle prit sa main, et ils restèrent quelque tempsles doigts entrelacés, -- comme le premier jour, aux Comices! Parun geste d'orgueil, il se débattait sous l'attendrissement. Mais,s'affaissant contre sa poitrine, elle lui dit:-- Comment voulais-tu que je vécusse sans toi? On ne peut pas sedéshabituer du bonheur! J'étais désespérée! j'ai cru mourir! Je teconterai tout cela, tu verras. Et toi... tu m'as fuie!...Car, depuis trois ans, il l'avait soigneusement évitée par suitede cette lâcheté naturelle qui caractérise le sexe fort; et Emmacontinuait avec des gestes mignons de tête, plus câline qu'unechatte amoureuse:-- Tu en aimes d'autres, avoue-le. Oh! je les comprends, va! jeles excuse; tu les auras séduites, comme tu m'avais séduite. Tu esun homme, toi! tu as tout ce qu'il faut pour te faire chérir. Maisnous recommencerons, n'est-ce pas? nous nous aimerons! Tiens, jeris, je suis heureuse!... parle donc!Et elle était ravissante à voir, avec son regard où tremblait unelarme, comme l'eau d'un orage dans un calice bleu.Il l'attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la mainses bandeaux lisses, où, dans la clarté du crépuscule, miroitaitcomme une flèche d'or un dernier rayon du soleil. Elle penchait lefront; il finit par la baiser sur les paupières, tout doucement,du bout de ses lèvres.-- Mais tu as pleuré! dit-il. Pourquoi?Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c'était l'explosion deson amour; comme elle se taisait, il prit ce silence pour unedernière pudeur, et alors il s'écria:-- Ah! pardonne-moi! tu es la seule qui me plaise. J'ai étéimbécile et méchant! Je t'aime, je t'aimerai toujours!... Qu'as-tu? dis-le donc!Il s'agenouillait.-- Eh bien!... je suis ruinée, Rodolphe! Tu vas me prêter troismille francs!-- Mais..., mais..., dit-il en se relevant peu à peu, tandis quesa physionomie prenait une expression grave.-- Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé toutesa fortune chez un notaire; il s'est enfui. Nous avons emprunté;les clients ne payaient pas. Du reste la liquidation n'est pasfinie; nous en aurons plus tard. Mais, aujourd'hui, faute de troismille francs, on va nous saisir; c'est à présent, à l'instantmême; et, comptant sur ton amitié, je suis venue.-- Ah! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c'estpour cela qu'elle est venue!Enfin il dit d'un air calme:-- Je ne les ai pas, chère madame.Il ne mentait point. Il les eût eus qu'il les aurait donnés, sansdoute, bien qu'il soit généralement désagréable de faire de sibelles actions: une demande pécuniaire, de toutes les bourrasquesqui tombent sur l'amour, étant la plus froide et la plusdéracinante.Elle resta d'abord quelques minutes à le regarder.-- Tu ne les as pas!Elle répéta plusieurs fois:-- Tu ne les as pas!... J'aurais dû m'épargner cette dernièrehonte. Tu ne m'as jamais aimée! tu ne vaux pas mieux que lesautres!Elle se trahissait, elle se perdait.Rodolphe l'interrompit, affirmant qu'il se trouvait «gêné» lui-même.-- Ah! je te plains! dit Emma. Oui, considérablement!...Et, arrêtant ses yeux sur une carabine damasquinée qui brillaitdans la panoplie:-- Mais, lorsqu'on est si pauvre, on ne met pas d'argent à lacrosse de son fusil! On n'achète pas une pendule avec desincrustations d'écaille! continuait-elle en montrant l'horloge deBoulle; ni des sifflets de vermeil pour ses fouets -- elle lestouchait! -- ni des breloques pour sa montre! Oh! rien ne luimanque! Jusqu'à un porte-liqueurs dans sa chambre; car tu t'aimes,tu vis bien, tu as un château, des fermes, des bois; tu chasses àcourre, tu voyages à Paris... Eh! quand ce ne serait que cela,s'écria-t-elle en prenant sur la cheminée ses boutons demanchettes, que la moindre de ces niaiseries! on en peut faire del'argent!...Oh! je n'en veux pas! garde-les!Et elle lança bien loin les deux boutons, dont la chaîne d'or serompit en cognant contre la muraille.-- Mais, moi, je t'aurais tout donné, j'aurais tout vendu,j'aurais travaillé de mes mains, j'aurais mendié sur les routes,pour un sourire, pour un regard, pour t'entendre dire: «Merci!» Ettu restes là tranquillement dans ton fauteuil, comme si déjà tu nem'avais pas fait assez souffrir? Sans toi, sais-tu bien, j'auraispu vivre heureuse! Qui t'y forçait? Était-ce une gageure? Tum'aimais cependant, tu le disais... Et tout à l'heure encore...Ah! il eût mieux valu me chasser! J'ai les mains chaudes de tesbaisers, et voilà la place, sur le tapis, où tu jurais à mesgenoux une éternité d'amour. Tu m'y as fait croire: tu m'aspendant deux ans, traînée dans le rêve le plus magnifique et leplus suave!... Hein! nos projets de voyage, tu te rappelles? Oh!ta lettre, ta lettre! elle m'a déchiré le coeur!... Et puis, quandje reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux, libre! pourimplorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante etlui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que çalui coûterait trois mille francs!-- Je ne les ai pas! répondit Rodolphe avec ce calme parfait dontse recouvrent comme d'un bouclier les colères résignées.Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'écrasait; et ellerepassa par la longue allée, en trébuchant contre les tas defeuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-de-loup devant la grille; elle se cassa les ongles contre laserrure, tant elle se dépêchait pour l'ouvrir. Puis, cent pas plusloin, essoufflée, près de tomber, elle s'arrêta. Et alors, sedétournant, elle aperçut encore une fois l'impassible château,avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenêtresde la façade.Elle resta perdue de stupeur, et n'ayant plus conscience d'elle-même que par le battement de ses artères, qu'elle croyait entendres'échapper comme une assourdissante musique qui emplissait lacampagne. Le sol sous ses pieds était plus mou qu'une onde, et lessillons lui parurent d'immenses vagues brunes, qui déferlaient.Tout ce qu'il y avait dans sa tête de réminiscences, d'idées,s'échappait à la fois, d'un seul bond, comme les mille pièces d'unfeu d'artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leurchambre là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eutpeur, et parvint à se ressaisir, d'une manière confuse, il estvrai; car elle ne se rappelait point la cause de son horribleétat, c'est-à-dire la question d'argent. Elle ne souffrait que deson amour, et sentait son âme l'abandonner par ce souvenir, commeles blessés, en agonisant, sentent l'existence qui s'en va parleur plaie qui saigne.La nuit tombait, des corneilles volaient.Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feuéclataient dans l'air comme des balles fulminantes ens'aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre surla neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacund'eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent,et ils se rapprochaient, la pénétraient; tout disparut. Ellereconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans lebrouillard.Alors sa situation, telle qu'un abîme, se représenta. Ellehaletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un transportd'héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la côteen courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l'allée,les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.Il n'y avait personne. Elle allait entrer; mais, au bruit de lasonnette, on pouvait venir; et, se glissant par la barrière,retenant son haleine, tâtant les murs, elle s'avança jusqu'auseuil de la cuisine, où brûlait une chandelle posée sur lefourneau. Justin, en manches de chemise, emportait un plat.-- Ah! ils dînent. Attendons.Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.-- La clef! celle d'en haut, où sont les...-- Comment?Et il la regardait, tout étonné par la pâleur de son visage, quitranchait en blanc sur le fond noir de la nuit. Elle lui apparutextraordinairement belle, et majestueuse comme un fantôme; sanscomprendre ce qu'elle voulait, il pressentait quelque chose deterrible.Mais elle reprit vivement, à voix basse, d'une voix douce,dissolvante:-- Je la veux! donne-la-moi.Comme la cloison était mince, on entendait le cliquetis desfourchettes sur les assiettes dans la salle à manger.Elle prétendit avoir besoin de tuer les rats qui l'empêchaient dedormir.-- Il faudrait que j'avertisse monsieur.-- Non! reste!Puis, d'un air indifférent:-- Eh! ce n'est pas la peine, je lui dirai tantôt. Allons,éclaire-moi!Elle entra dans le corridor où s'ouvrait la porte du laboratoire.Il y avait contre la muraille une clef étiquetée capharnaüm.-- Justin! cria l'apothicaire, qui s'impatientait.-- Montons!Et il la suivit.La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers latroisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit lebocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main, et, laretirant pleine d'une poudre blanche, elle se mit à manger à même.-- Arrêtez! s'écria-t-il en se jetant sur elle.-- Tais-toi! on viendrait...Il se désespérait, voulait appeler.-- N'en dis rien, tout retomberait sur ton maître!Puis elle s'en retourna subitement apaisée, et presque dans lasérénité d'un devoir accompli.Quand Charles, bouleversé par la nouvelle de la saisie, étaitrentré à la maison, Emma venait d'en sortir. Il cria, pleura,s'évanouit, mais elle ne revint pas. Où pouvait-elle être? Ilenvoya Félicité chez Homais, chez M. Tuvache, chez Lheureux, auLion d'or, partout; et, dans les intermittences de son angoisse,il voyait sa considération anéantie, leur fortune perdue, l'avenirde Berthe brisé! Par quelle cause?... pas un mot! Il attenditjusqu'à six heures du soir. Enfin, n'y pouvant plus tenir, etimaginant qu'elle était partie pour Rouen, il alla sur la granderoute, fit une demi-lieue, ne rencontra personne, attendit encoreet s'en revint.Elle était rentrée.-- Qu'y avait-il?... Pourquoi?... Explique-moi!...Elle s'assit à son secrétaire, et écrivit une lettre qu'ellecacheta lentement, ajoutant la date du jour et l'heure.Puis elle dit d'un ton solennel:-- Tu la liras demain; d'ici là, je t'en prie, ne m'adresse pasune seule question!... Non, pas une!-- Mais...-- Oh! laisse-moi!Et elle se coucha tout du long sur son lit.Une saveur âcre qu'elle sentait dans sa bouche la réveilla. Elleentrevit Charles et referma les yeux.Elle s'épiait curieusement, pour discerner si elle ne souffraitpas. Mais non! rien encore. Elle entendait le battement de lapendule, le bruit du feu, et Charles, debout près de sa couche,qui respirait.-- Ah! c'est bien peu de chose, la mort! Pensait-elle; je vaism'endormir, et tout sera fini!Elle but une gorgée d'eau et se tourna vers la muraille.Cet affreux goût d'encre continuait.-- J'ai soif!... oh! j'ai bien soif! soupira-t-elle.-- Qu'as-tu donc? dit Charles, qui lui tendait un verre.-- Ce n'est rien!... Ouvre la fenêtre..., j'étouffe!Et elle fut prise d'une nausée si soudaine, qu'elle eut à peine letemps de saisir son mouchoir sous l'oreiller.-- Enlève-le! dit-elle vivement; jette-le!Il la questionna; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile,de peur que la moindre émotion ne la fît vomir. Cependant, ellesentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu'aucoeur.-- Ah! voilà que ça commence! murmura-t-elle.-- Que dis-tu?Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d'angoisse, et touten ouvrant continuellement les mâchoires, comme si elle eût portésur sa langue quelque chose de très lourd. À huit heures, lesvomissements reparurent.Charles observa qu'il y avait au fond de la cuvette une sorte degravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine.-- C'est extraordinaire! c'est singulier! répéta-t-il.Mais elle dit d'une voix forte:-- Non, tu te trompes!Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa lamain sur l'estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula touteffrayé.Puis elle se mit à geindre, faiblement d'abord. Un grand frissonlui secouait les épaules, et elle devenait plus pâle que le drapoù s'enfonçaient ses doigts crispés. Son pouls inégal étaitpresque insensible maintenant.Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait commefigée dans l'exhalaison d'une vapeur métallique. Ses dentsclaquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour d'elle,et à toutes les questions elle ne répondait qu'en hochant la tête;même elle sourit deux ou trois fois. Peu à peu, ses gémissementsfurent plus forts. Un hurlement sourd lui échappa; elle prétenditqu'elle allait mieux et qu'elle se lèverait tout à l'heure. Maisles convulsions la saisirent; elle s'écria:-- Ah! c'est atroce, mon Dieu!Il se jeta à genoux contre son lit.-- Parle! qu'as-tu mangé? Réponds, au nom du ciel!Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme elle n'enavait jamais vu.-- Eh bien, là..., là!... dit-elle d'une voix défaillante.Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut: Qu'onn'accuse personne... Il s'arrêta, se passa la main sur les yeux,et relut encore.-- Comment!... Au secours! à moi!Et il ne pouvait que répéter ce mot: «Empoisonnée! empoisonnée!»Félicité courut chez Homais, qui l'exclama sur la place; madameLefrançois l'entendit au Lion d'or; quelques-uns se levèrent pourl'apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut enéveil.Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans lachambre. Il se heurtait aux meubles, s'arrachait les cheveux, etjamais le pharmacien n'avait cru qu'il pût y avoir de siépouvantable spectacle.Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteurLarivière. Il perdait la tête; il fit plus de quinze brouillons.Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le chevalde Bovary, qu'il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbuet aux trois quarts crevé.Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine; il n'yvoyait pas, les lignes dansaient.-- Du calme! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement d'administrerquelque puissant antidote. Quel est le poison?Charles montra la lettre. C'était de l'arsenic.-- Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l'analyse.Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements, faire uneanalyse; et l'autre, qui ne comprenait pas, répondit:-- Ah! faites! faites! sauvez-la...Puis, revenu près d'elle, il s'affaissa par terre sur le tapis, etil restait la tête appuyée contre le bord de sa couche, àsangloter.-- Ne pleure pas! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenteraiplus!-- Pourquoi? Qui t'a forcée?Elle répliqua:-- Il le fallait, mon ami.-- N'étais-tu pas heureuse? Est-ce ma faute? J'ai fait tout ce quej'ai pu pourtant!-- Oui..., c'est vrai..., tu es bon, toi!Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. Ladouceur de cette sensation surchargeait sa tristesse; il sentaittout son être s'écrouler de désespoir à l'idée qu'il fallait laperdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus d'amourque jamais; et il ne trouvait rien; il ne savait pas, il n'osait,l'urgence d'une résolution immédiate achevant de le bouleverser.Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, lesbassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Ellene haïssait personne, maintenant; une confusion de crépuscules'abattait en sa pensée, et de tous les bruits de la terre Emman'entendait plus que l'intermittente lamentation de ce pauvrecoeur, douce et indistincte, comme le dernier écho d'une symphoniequi s'éloigne.-- Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude.-- Tu n'es pas plus mal, n'est-ce pas? demanda Charles.-- Non! non!L'enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise denuit, d'où sortaient ses pieds nus, sérieuse et presque rêvantencore. Elle considérait avec étonnement la chambre tout endésordre, et clignait des yeux, éblouie par les flambeaux quibrûlaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute lesmatins du jour de l'an ou de la mi-carême, quand, ainsi réveilléede bonne heure à la clarté des bougies, elle venait dans le lit desa mère pour y recevoir ses étrennes, car elle se mit à dire:-- Où est-ce donc, maman?Et comme tout le monde se taisait:-- Mais je ne vois pas mon petit soulier!Félicité la penchait vers le lit, tandis qu'elle regardaittoujours du côté de la cheminée.-- Est-ce nourrice qui l'aurait pris? demanda-t-elle.Et, à ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses adultèreset de ses calamités, madame Bovary détourna sa tête, comme audégoût d'un autre poison plus fort qui lui remontait à la bouche.Berthe, cependant, restait posée sur le lit.-- Oh! comme tu as de grands yeux, maman! comme tu es pâle! commetu sues!...Sa mère la regardait.-- J'ai peur! dit la petite en se reculant.Emma prit sa main pour la baiser; elle se débattait.-- Assez! qu'on l'emmène! s'écria Charles, qui sanglotait dansl'alcôve.Puis les symptômes s'arrêtèrent un moment; elle paraissait moinsagitée; et, à chaque parole insignifiante, à chaque souffle de sapoitrine un peu plus calme, il reprenait espoir. Enfin, lorsqueCanivet entra, il se jeta dans ses bras en pleurant.-- Ah! c'est vous! merci! vous êtes bon! Mais tout va mieux.Tenez, regardez-la...Le confrère ne fut nullement de cette opinion, et, n'y allant pas,comme il le disait lui-même, par quatre chemins, il prescrivit del'émétique, afin de dégager complètement l'estomac.Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèrentdavantage. Elle avait les membres crispés, le corps couvert detaches brunes, et son pouls glissait sous les doigts comme un filtendu, comme une corde de harpe près de se rompre.Puis elle se mettait à crier, horriblement. Elle maudissait lepoison, l'invectivait, le suppliait de se hâter, et repoussait deses bras roidis tout ce que Charles, plus agonisant qu'elle,s'efforçait de lui faire boire. Il était debout, son mouchoir surles lèvres, râlant, pleurant, et suffoqué par des sanglots qui lesecouaient jusqu'aux talons; Félicité courait çà et là dans lachambre; Homais, immobile, poussait de gros soupirs, etM. Canivet, gardant toujours son aplomb, commençait néanmoins à sesentir troublé.-- Diable!... cependant... elle est purgée, et, du moment que lacause cesse...-- L'effet doit cesser, dit Homais; c'est évident.-- Mais sauvez-la! exclamait Bovary.Aussi, sans écouter le pharmacien, qui hasardait encore cettehypothèse: «C'est peut-être un paroxysme salutaire», Canivetallait administrer de la thériaque, lorsqu'on entendit leclaquement d'un fouet; toutes les vitres frémirent, et, uneberline de poste qu'enlevaient à plein poitrail trois chevauxcrottés jusqu'aux oreilles, débusqua d'un bond au coin des halles.C'était le docteur Larivière.L'apparition d'un dieu n'eût pas causé plus d'émoi. Bovary levales mains, Canivet s'arrêta court, et Homais retira son bonnetgrec bien avant que le docteur fût entré.Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du tablier deBichat, à cette génération, maintenant disparue, de praticiensphilosophes qui, chérissant leur art d'un amour fanatique,l'exerçaient avec exaltation et sagacité! Tout tremblait dans sonhôpital quand il se mettait en colère, et ses élèves le vénéraientsi bien, qu'ils s'efforçaient, à peine établis, de l'imiter leplus possible; de sorte que l'on retrouvait sur eux, par lesvilles d'alentour, sa longue douillette de mérinos et son largehabit noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu sesmains charnues, de fort belles mains, et qui n'avaient jamais degants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères.Dédaigneux des croix, des titres et des académies, hospitalier,libéral, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans ycroire, il eût presque passé pour un saint si la finesse de sonesprit ne l'eût fait craindre comme un démon. Son regard, plustranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans l'âme etdésarticulait tout mensonge à travers les allégations et lespudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire quedonnent la conscience d'un grand talent, de la fortune, etquarante ans d'une existence laborieuse et irréprochable.Il fronça les sourcils dès la porte, en apercevant la facecadavéreuse d'Emma, étendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis,tout en ayant l'air d'écouter Canivet, il se passait l'index sousles narines et répétait:-- C'est bien, c'est bien.Mais il fit un geste lent des épaules. Bovary l'observa: ils seregardèrent; et cet homme, si habitué pourtant à l'aspect desdouleurs, ne put retenir une larme qui tomba sur son jabot.Il voulut emmener Canivet dans la pièce voisine. Charles lesuivit.-- Elle est bien mal, n'est-ce pas? Si l'on posait des sinapismes?je ne sais quoi! Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tantsauvé!Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il lecontemplait d'une manière effarée, suppliante, à demi pâmé contresa poitrine.-- Allons, mon pauvre garçon, du courage! Il n'y a plus rien àfaire.Et le docteur Larivière se détourna.-- Vous partez?-- Je vais revenir.Il sortit comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieurCanivet, qui ne se souciait pas non plus de voir Emma mourir entreses mains.Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, partempérament, se séparer des gens célèbres. Aussi conjura-t-ilM. Larivière de lui faire cet insigne honneur d'accepter àdéjeuner.On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion d'or, tout cequ'il y avait de côtelettes à la boucherie, de la crème chezTuvache, des oeufs chez Lestiboudois, et l'apothicaire aidait lui-même aux préparatifs, tandis que madame Homais disait, en tirantles cordons de sa camisole:-- Vous ferez excuse, monsieur; car dans notre malheureux pays, dumoment qu'on n'est pas prévenu la veille...-- Les verres à patte!!! souffla Homais.-- Au moins, si nous étions à la ville, nous aurions la ressourcedes pieds farcis.-- Tais-toi!... À table, docteur!Il jugea bon, après les premiers morceaux, de fournir quelquesdétails sur la catastrophe:-- Nous avons eu d'abord un sentiment de siccité au pharynx, puisdes douleurs intolérables à l'épigastre, superpurgation, coma.-- Comment s'est-elle donc empoisonnée?-- Je l'ignore, docteur, et même je ne sais pas trop où elle a puse procurer cet acide arsénieux.Justin, qui apportait alors une pile d'assiettes, fut saisi d'untremblement.-- Qu'as-tu? dit le pharmacien.Le jeune homme, à cette question, laissa tout tomber par terre,avec un grand fracas.-- Imbécile! s'écria Homais, maladroit! lourdaud! fichu âne!Mais, soudain, se maîtrisant:-- J'ai voulu, docteur, tenter une analyse, et primo, j'aidélicatement introduit dans un tube...-- Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vosdoigts dans la gorge.Son confrère se taisait, ayant tout à l'heure reçuconfidentiellement une forte semonce à propos de son émétique, desorte que ce bon Canivet, si arrogant et verbeux lors du pied-bot,était très modeste aujourd'hui; il souriait sans discontinuer,d'une manière approbative.Homais s'épanouissait dans son orgueil d'amphitryon, etl'affligeante idée de Bovary contribuait vaguement à son plaisir,par un retour égoïste qu'il faisait sur lui-même. Puis la présencedu Docteur le transportait. Il étalait son érudition, il citaitpêle-mêle les cantharides, l'upas, le mancenillier, la vipère.-- Et même j'ai lu que différentes personnes s'étaient trouvéesintoxiquées, docteur, et comme foudroyées par des boudins quiavaient subi une trop véhémente fumigation! Du moins, c'était dansun fort beau rapport, composé par une de nos sommitéspharmaceutiques, un de nos maîtres, l'illustre Cadet deGassicourt!Madame Homais réapparut, portant une de ces vacillantes machinesque l'on chauffe avec de l'esprit-de-vin; car Homais tenait àfaire son café sur la table, l'ayant d'ailleurs torréfié lui-même,porphyrisé lui-même, mixtionné lui-même.-- _Saccharum_, docteur, dit-il en offrant du sucre.Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d'avoir l'avis duchirurgien sur leur constitution.Enfin, M. Larivière allait partir, quand madame Homais lui demandaune consultation pour son mari. Il s'épaississait le sang às'endormir chaque soir après le dîner.-- Oh! ce n'est pas le sens qui le gêne.Et, souriant un peu de ce calembour inaperçu, le docteur ouvrit laporte. Mais la pharmacie regorgeait de monde; et il eut grand-peine à pouvoir se débarrasser du sieur Tuvache, qui redoutaitpour son épouse une fluxion de poitrine, parce qu'elle avaitcoutume de cracher dans les cendres; puis de M. Binet, quiéprouvait parfois des fringales, et de madame Caron, qui avait despicotements; de Lheureux, qui avait des vertiges; de Lestiboudois,qui avait un rhumatisme; de madame Lefrançois, qui avait desaigreurs. Enfin les trois chevaux détalèrent, et l'on trouvagénéralement qu'il n'avait point montré de complaisance.L'attention publique fut distraite par l'apparition deM. Bournisien, qui passait sous les halles avec les sainteshuiles.Homais, comme il le devait à ses principes, compara les prêtres àdes corbeaux qu'attire l'odeur des morts; la vue d'unecclésiastique lui était personnellement désagréable, car lasoutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait l'une un peupar épouvante de l'autre.Néanmoins, ne reculant pas devant ce qu'il appelait sa mission, ilretourna chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Larivière,avant de partir, avait engagé fortement à cette démarche; et même,sans les représentations de sa femme, il eût emmené avec lui sesdeux fils, afin de les accoutumer aux fortes circonstances, pourque ce fût une leçon, un exemple, un tableau solennel qui leurrestât plus tard dans la tête.La chambre, quand ils entrèrent, était toute pleine d'unesolennité lugubre. Il y avait sur la table à ouvrage, recouverted'une serviette blanche, cinq ou six petites boules de coton dansun plat d'argent, près d'un gros crucifix, entre deux chandeliersqui brûlaient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvraitdémesurément les paupières; et ses pauvres mains se traînaient surles draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants quisemblent vouloir déjà se recouvrir du suaire. Pâle comme unestatue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sanspleurer, se tenait en face d'elle, au pied du lit, tandis que leprêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses.Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voirtout à coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'unapaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiersélancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle quicommençaient.Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongeale cou comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses lèvres sur lecorps de l'Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirantele plus grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné. Ensuite ilrécita le Misereatur et Undulgentiam, trempa son pouce droit dansl'huile et commença les onctions: d'abord sur les yeux, quiavaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres; puis surles narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses;puis sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, quiavait gémi d'orgueil et crié dans la luxure; puis sur les mains,qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante despieds, si rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissancede ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de cotontrempés d'huile, et revint s'asseoir près de la moribonde pour luidire qu'elle devait à présent joindre ses souffrances à celles deJésus-Christ et s'abandonner à la miséricorde divine.En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans lamain un cierge bénit, symbole des gloires célestes dont elleallait tout à l'heure être environnée. Emma, trop faible, ne putfermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombéà terre.Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait uneexpression de sérénité, comme si le sacrement l'eût guérie.Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation; il expliqua,même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeaitl'existence des personnes lorsqu'il le jugeait convenable pourleur salut; et Charles se rappela un jour où, ainsi près demourir, elle avait reçu la communion.-- Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.En effet, elle regarda tout autour d'elle, lentement, commequelqu'un qui se réveille d'un songe; puis, d'une voix distincte,elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelquetemps, jusqu'au moment où de grosses larmes lui découlèrent desyeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir etretomba sur l'oreiller.Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue toutentière lui sortit hors de la bouche; ses yeux, en roulant,pâlissaient comme deux globes de lampe qui s'éteignent, à lacroire déjà morte, sans l'effrayante accélération de ses côtes,secouées par un souffle furieux, comme si l'âme eût fait des bondspour se détacher. Félicité s'agenouilla devant le crucifix, et lepharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis queM. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s'étaitremis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche,avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dansl'appartement. Charles était de l'autre côté, à genoux, les brasétendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait,tressaillant à chaque battement de son coeur, comme au contrecoupd'une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort,l'ecclésiastique précipitait ses oraisons; elles se mêlaient auxsanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblaitdisparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, quitintaient comme un glas de cloche.Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots,avec le frôlement d'un bâton; et une voix s'éleva, une voixrauque, qui chantait:_Souvent la chaleur d'un beau jour__Fait rêver fillette à l'amour._Emma se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveuxdénoués, la prunelle fixe, béante._Pour amasser diligemment__Les épis que la faux moissonne,__Ma Nanette va s'inclinant__Vers le sillon qui nous les donne._-- L'Aveugle s'écria-t-elle.Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré,croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dansles ténèbres éternelles comme un épouvantement._Il souffla bien fort ce jour-là,__Et le jupon court s'envola!_Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent.Elle n'existait plus.IXIl y a toujours après la mort de quelqu'un comme une stupéfactionqui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenuedu néant et de se résigner à y croire. Mais, quand il s'aperçutpourtant de son immobilité, Charles se jeta sur elle en criant:-- Adieu! adieu!Homais et Canivet l'entraînèrent hors de la chambre.-- Modérez-vous!-- Oui, disait-il en se débattant, je serai raisonnable, je neferai pas de mal. Mais laissez-moi! je veux la voir! c'est mafemme!Et il pleurait.-- Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours à la nature, celavous soulagera!Devenu plus faible qu'un enfant, Charles se laissa conduire enbas, dans la salle, et M. Homais bientôt s'en retourna chez lui.Il fut sur la Place accosté par l'Aveugle, qui, s'étant traînéjusqu'à Yonville dans l'espoir de la pommade antiphlogistique,demandait à chaque passant où demeurait l'apothicaire.-- Allons, bon! comme si je n'avais pas d'autres chiens àfouetter! Ah! tant pis, reviens plus tard!Et il entra précipitamment dans la pharmacie.Il avait à écrire deux lettres, à faire une potion calmante pourBovary, à trouver un mensonge qui pût cacher l'empoisonnement et àle rédiger en article pour le Fanal, sans compter les personnesqui l'attendaient, afin d'avoir des informations; et, quand lesYonvillais eurent tous entendu son histoire d'arsenic qu'elleavait pris pour du sucre, en faisant une crème à la vanille,Homais, encore une fois, retourna chez Bovary.Il le trouva seul (M. Canivet venait de partir), assis dans lefauteuil, près de la fenêtre, et contemplant d'un regard idiot lespavés de la salle.-- Il faudrait à présent, dit le pharmacien, fixer vous-mêmel'heure de la cérémonie.-- Pourquoi? quelle cérémonie?Puis d'une voix balbutiante et effrayée:-- Oh! non, n'est-ce pas? non, je veux la garder.Homais, par contenance; prit une carafe sur l'étagère pour arroserles géraniums.-- Ah! merci, dit Charles, vous êtes bon!Et il n'acheva pas, suffoquant sous une abondance de souvenirs quece geste du pharmacien lui rappelait.Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de causer un peuhorticulture; les plantes avaient besoin d'humidité. Charlesbaissa la tête en signe d'approbation.-- Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir.-- Ah! fit Bovary.L'apothicaire, à bout d'idées, se mit à écarter doucement lespetits rideaux du vitrage.-- Tiens, voilà M. Tuvache qui passe.Charles répéta comme une machine:-- M. Tuvache qui passe.Homais n'osa lui reparler des dispositions funèbres; ce futl'ecclésiastique qui parvint à l'y résoudre.Il s'enferma dans son cabinet, prit une plume, et, après avoirsangloté quelque temps, il écrivit:«Je veux qu'on l'enterre dans sa robe de noces, avec des souliersblancs, une couronne. On lui étaiera les cheveux sur les épaules;trois cercueils, un de chêne, un d'acajou, un de plomb. Qu'on neme dise rien, j'aurai de la force. On lui mettra par-dessus toutune grande pièce de velours vert. Je le veux. Faites-le.»Ces messieurs s'étonnèrent beaucoup des idées romanesques deBovary, et aussitôt le pharmacien alla lui dire:-- Ce velours me parait une superfétation. La dépense,d'ailleurs...-- Est-ce que cela vous regarde? s'écria Charles. Laissez-moi!vous ne l'aimiez pas! Allez-vous-en!L'ecclésiastique le prit par-dessous le bras pour lui faire faireun tour de promenade dans le jardin. Il discourait sur la vanitédes choses terrestres. Dieu était bien grand, bien bon; on devaitsans murmure se soumettre à ses décrets, même le remercier.Charles éclata en blasphèmes.-- Je l'exècre, votre Dieu!-- L'esprit de révolte est encore en vous, soupiral'ecclésiastique.Bovary était loin. Il marchait à grands pas, le long du mur, prèsde l'espalier, et il grinçait des dents, il levait au ciel desregards de malédiction; mais pas une feuille seulement n'enbougea.Une petite pluie tombait. Charles, qui avait la poitrine nue,finit par grelotter; il rentra s'asseoir dans la cuisine.À six heures; on entendit un bruit de ferraille sur la Place:c'était l'Hirondelle qui arrivait; et il resta le front contre lescarreaux, à voir descendre les uns après les autres tous lesvoyageurs. Félicité lui étendit un matelas dans le salon; il sejeta dessus et s'endormit.Bien que philosophe, M. Homais respectait les morts. Aussi, sansgarder rancune au pauvre Charles, il revint le soir pour faire laveillée du cadavre, apportant avec lui trois volumes, et unportefeuille afin de prendre des notes.M. Bournisien s'y trouvait, et deux grands cierges brûlaient auchevet du lit, que l'on avait tiré hors de l'alcôve.L'apothicaire, à qui le silence pesait, ne tarda pas à formulerquelques plaintes sur cette «infortunée jeune femme»; et le prêtrerépondit qu'il ne restait plus maintenant qu'à prier pour elle.-- Cependant, reprit Homais, de deux choses l'une: ou elle estmorte en état de grâce (comme s'exprime l'Église), et alors ellen'a nul besoin de nos prières; ou bien elle est décédéeimpénitente (c'est, je crois, l'expression ecclésiastique), etalors...Bournisien l'interrompit, répliquant d'un ton bourru qu'il n'enfallait pas moins prier.-- Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connaît tous nosbesoins, à quoi peut servir la prière?-- Comment! fit l'ecclésiastique, la prière! Vous n'êtes donc paschrétien?-- Pardonnez! dit Homais. J'admire le christianisme. Il a d'abordaffranchi les esclaves, introduit dans le monde une morale...-- Il ne s'agit pas de cela! Tous les textes...-- Oh! oh! quant aux textes, ouvrez l'histoire; on sait qu'ils ontété falsifiés par les jésuites.Charles entra, et, s'avançant vers le lit, il tira lentement lesrideaux.Emma avait la tête penchée sur l'épaule droite. Le coin de sabouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au basde son visage; les deux pouces restaient infléchis dans la paumedes mains; une sorte de poussière blanche lui parsemait les cils,et ses yeux commençaient à disparaître dans une pâleur visqueusequi ressemblait à une toile mince, comme si des araignées avaientfilé dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à sesgenoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils; et ilsemblait à Charles que des masses infinies, qu'un poids énormepesait sur elle.L'horloge de l'église sonna deux heures. On entendait le grosmurmure de la rivière qui coulait dans les ténèbres, au pied de laterrasse. M. Bournisien, de temps à autre, se mouchait bruyamment,et Homais faisait grincer sa plume sur le papier.-- Allons, mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle vousdéchire!Charles une fois parti, le pharmacien et le curé recommencèrentleurs discussions.-- Lisez Voltaire! disait l'un; lisez d'Holbach, lisezl'Encyclopédie!-- Lisez les Lettres de quelques juifs portugais disait l'autre;lisez la Raison du christianisme, par Nicolas, ancien magistrat!Ils s'échauffaient, ils étaient rouges, ils parlaient à la foissans s'écouter; Bournisien se scandalisait d'une telle audace;Homais s'émerveillait d'une telle bêtise; et ils n'étaient pasloin de s'adresser des injures, quand Charles, tout à coup,reparut. Une fascination l'attirait. Il remontait continuellementl'escalier.Il se posait en face d'elle pour la mieux voir, et il se perdaiten cette contemplation, qui n'était plus douloureuse à forced'être profonde.Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles dumagnétisme; et il se disait qu'en le voulant extrêmement, ilparviendrait peut-être à la ressusciter. Une fois même il sepencha vers elle, et il cria tout bas: «Emma! Emma!» Son haleine,fortement poussée, fit trembler la flamme des cierges contre lemur.Au petit jour, madame Bovary mère arriva; Charles en l'embrassant,eut un nouveau débordement de pleurs. Elle essaya, comme avaittenté le pharmacien, de lui faire quelques observations sur lesdépenses de l'enterrement. Il s'emporta si fort qu'elle se tut, etmême il la chargea de se rendre immédiatement à la ville pouracheter ce qu'il fallait.Charles resta seul toute l'après-midi: on avait conduit Berthechez madame Homais; Félicité se tenait en haut, dans la chambre,avec la mère Lefrançois.Le soir, il reçut des visites. Il se levait, vous serrait lesmains sans pouvoir parler, puis l'on s'asseyait auprès des autres,qui faisaient devant la cheminée un grand demi-cercle. La figurebasse et le jarret sur le genou, ils dandinaient leur jambe, touten poussant par intervalles un gros soupir; et chacun s'ennuyaitd'une façon démesurée; c'était pourtant à qui ne partirait pas.Homais, quand il revint à neuf heures (on ne voyait que lui sur laPlace depuis deux jours), était chargé d'une provision de camphre,de benjoin et d'herbes aromatiques. Il portait aussi un vase pleinde chlore, pour bannir les miasmes. À ce moment, la domestique,madame Lefrançois et la mère Bovary tournaient autour d'Emma, enachevant de l'habiller; et elles abaissèrent le long voile raide,qui la recouvrit jusqu'à ses souliers de satin.Félicité sanglotait:-- Ah! ma pauvre maîtresse! ma pauvre maîtresse!-- Regardez-la, disait en soupirant l'aubergiste, comme elle estmignonne encore! Si l'on ne jurerait pas qu'elle va se lever toutà l'heure.Puis elles se penchèrent, pour lui mettre sa couronne.Il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de liquidesnoirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche.--Ah! mon Dieu! la robe, prenez garde! s'écria madame Lefrançois.Aidez-nous donc! disait-elle au pharmacien. Est-ce que vous avezpeur, par hasard?-- Moi, peur? répliqua-t-il en haussant les épaules. Ah bien, oui!J'en ai vu d'autres à l'Hôtel-Dieu, quand j'étudiais la pharmacie!Nous faisions du punch dans l'amphithéâtre aux dissections! Lenéant n'épouvante pas un philosophe; et même, je le dis souvent,j'ai l'intention de léguer mon corps aux hôpitaux, afin de servirplus tard à la Science.En arrivant, le Curé demanda comment se portait Monsieur; et, surla réponse de l'apothicaire, il reprit:-- Le coup, vous comprenez, est encore trop récent!Alors Homais le félicita de n'être pas exposé, comme tout lemonde, à perdre une compagne chérie; d'où s'ensuivit unediscussion sur le célibat des prêtres.-- Car, disait le pharmacien, il n'est pas naturel qu'un homme sepasse de femmes! On a vu des crimes...-- Mais, sabre de bois! s'écria l'ecclésiastique, comment voulez-vous qu'un individu pris dans le mariage puisse garder, parexemple, le secret de la confession?Homais attaqua la confession. Bournisien la défendit; il s'étenditsur les restitutions qu'elle faisait opérer. Il cita différentesanecdotes de voleurs devenus honnêtes tout à coup. Des militaires,s'étant approchés du tribunal de la pénitence, avaient senti lesécailles leur tomber des yeux. Il y avait à Fribourg unministre...Son compagnon dormait. Puis, comme il étouffait un peu dansl'atmosphère trop lourde de la chambre, il ouvrit la fenêtre, cequi réveilla le pharmacien.-- Allons, une prise! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe.Des aboiements continus se traînaient au loin, quelque part.-- Entendez-vous un chien qui hurle? dit le pharmacien.-- On prétend, qu'ils sentent les morts, réponditl'ecclésiastique. C'est comme les abeilles: elles s'envolent de laruche au décès des personnes. Homais ne releva pas ces préjugés,car il s'était rendormi.M. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps à remuer toutbas les lèvres; puis, insensiblement, il baissa le menton, lâchason gros livre noir et se mit à ronfler.Ils étaient en face l'un de l'autre, le ventre en avant, la figurebouffie, l'air renfrogné, après tant de désaccord se rencontrantenfin dans la même faiblesse humaine; et ils ne bougeaient pasplus que le cadavre à côté d'eux, qui avait l'air de dormir.Charles, en entrant, ne les réveilla point. C'était la dernièrefois. Il venait lui faire ses adieux.Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillons devapeur bleuâtre se confondaient au bord de la croisée avec lebrouillard qui entrait. Il y avait quelques étoiles, et la nuitétait douce.La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les draps dulit. Charles les regardait brûler, fatiguant ses yeux contre lerayonnement de leur flamme jaune.Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche comme unclair de lune. Emma disparaissait dessous; et il lui semblait que,s'épandant au dehors d'elle-même, elle se perdait confusément dansl'entourage des choses, dans le silence, dans la nuit, dans levent qui passait, dans les senteurs humides qui montaient.Puis, tout à coup, il la voyait dans le jardin de Tostes, sur lebanc, contre la haie d'épines, ou bien à Rouen dans les rues, surle seuil de leur maison, dans la cour des Bertaux. Il entendaitencore le rire des garçons en gaieté qui dansaient sous lespommiers; la chambre était pleine du parfum de sa chevelure, et sarobe lui frissonnait dans les bras avec un bruit d'étincelles.C'était la même, celle-là!Il fut longtemps à se rappeler ainsi toutes les félicitésdisparues, ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix. Aprèsun désespoir, il en venait un autre, et toujours,intarissablement, comme les flots d'une marée qui déborde.Il eut une curiosité terrible: lentement, du bout des doigts, enpalpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri d'horreurqui réveilla les deux autres. Ils l'entraînèrent en bas, dans lasalle.Puis Félicité vint dire qu'il demandait des cheveux.-- Coupez-en! répliqua l'apothicaire.Et, comme elle n'osait, il s'avança lui-même, les ciseaux à lamain. Il tremblait si fort, qu'il piqua la peau des tempes enplusieurs places. Enfin, se raidissant contre l'émotion, Homaisdonna deux ou trois grands coups au hasard, ce qui fit des marquesblanches dans cette belle chevelure noire.Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs occupations,non sans dormir de temps à autre, ce dont ils s'accusaientréciproquement à chaque réveil nouveau. Alors M. Bournisienaspergeait la chambre d'eau bénite et Homais jetait un peu dechlore par terre.Félicité avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode, unebouteille d'eau-de-vie, un fromage et une grosse brioche. Aussil'apothicaire, qui n'en pouvait plus, soupira, vers quatre heuresdu matin:-- Ma foi, je me sustenterais avec plaisir!L'ecclésiastique ne se fit point prier; il sortit pour aller diresa messe, revint; puis ils mangèrent et trinquèrent, tout enricanant un peu, sans savoir pourquoi, excités par cette gaietévague qui vous prend après des séances de tristesse; et, audernier petit verre, le prêtre dit au pharmacien, tout en luifrappant sur l'épaule:-- Nous finirons par nous entendre!Ils rencontrèrent en bas, dans le vestibule, les ouvriers quiarrivaient. Alors Charles, pendant deux heures, eut à subir lesupplice du marteau qui résonnait sur les planches. Puis on ladescendit dans son cercueil de chêne, que l'on emboîta dans lesdeux autres; mais, comme la bière était trop large, il fallutboucher les interstices avec la laine d'un matelas. Enfin, quandles trois couvercles furent rabotés, cloués, soudés, on l'exposadevant la porte; on ouvrit toute grande la maison, et les gensd'Yonville commencèrent à affluer.Le père Rouault arriva. Il s'évanouit sur la Place en apercevantle drap noir.XIl n'avait reçu la lettre du pharmacien que trente-six heuresaprès l'événement; et, par égard pour sa sensibilité, M. Homaisl'avait rédigée de telle façon qu'il était impossible de savoir àquoi s'en tenir.Le bonhomme tomba d'abord comme frappé d'apoplexie. Ensuite ilcomprit qu'elle n'était pas morte. Mais elle pouvait l'être...Enfin il avait passé sa blouse, pris son chapeau, accroché unéperon à son soulier et était parti ventre à terre; et, tout lelong de la route, le père Rouault, haletant, se dévorad'angoisses. Une fois même, il fut obligé de descendre. Il n'yvoyait plus, il entendait des voix autour de lui, il se sentaitdevenir fou.Le jour se leva. Il aperçut trois poules noires qui dormaient dansun arbre; il tressaillit, épouvanté de ce présage. Alors il promità la sainte Vierge trois chasubles pour l'église, et qu'il iraitpieds nus depuis le cimetière des Bertaux jusqu'à la chapelle deVassonville.Il entra dans Maromme en hélant les gens de l'auberge, enfonça laporte d'un coup d'épaule, bondit au sac d'avoine, versa dans lamangeoire une bouteille de cidre doux, et renfourcha son bidet,qui faisait feu des quatre fers.Il se disait qu'on la sauverait sans doute; les médecinsdécouvriraient un remède, c'était sûr. Il se rappela toutes lesguérisons miraculeuses qu'on lui avait contées.Puis elle lui apparaissait morte. Elle était là, devant lui,étendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride etl'hallucination disparaissait.À Quincampoix, pour se donner du coeur, il but trois cafés l'unsur l'autre.Il songea qu'on s'était trompé de nom en écrivant. Il chercha lalettre dans sa poche, l'y sentit, mais il n'osa pas l'ouvrir.Il en vint à supposer que c'était peut-être une farce, unevengeance de quelqu'un, une fantaisie d'homme en goguette; et,d'ailleurs, si elle était morte, on le saurait? Mais non! lacampagne n'avait rien d'extraordinaire: le ciel était bleu, lesarbres se balançaient; un troupeau de moutons passa. Il aperçut levillage; on le vit accourant tout penché sur son cheval, qu'ilbâtonnait à grands coups, et dont les sangles dégouttelaient desang.Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs dans lesbras de Bovary:-- Ma fille! Emma! mon enfant! expliquez-moi...?Et l'autre répondait avec des sanglots:-- Je ne sais pas, je ne sais pas! c'est une malédiction!L'apothicaire les sépara.-- Ces horribles détails sont inutiles. J'en instruirai monsieur.Voici le monde qui vient. De la dignité, fichtre! de laphilosophie!Le pauvre garçon voulut paraître fort, et. il répéta plusieursfois:-- Oui..., du courage!-- Eh bien, s'écria le bonhomme, j'en aurai, nom d'un tonnerre deDieu! Je m'en vas la conduire jusqu'au bout.La cloche tintait. Tout était prêt. Il fallut se mettre en marche.Et, assis dans une stalle du choeur, l'un près de l'autre, ilsvirent passer, devant eux et repasser continuellement les troischantres qui psalmodiaient. Le serpent soufflait à pleinepoitrine. M. Bournisien, en grand appareil, chantait d'une voixaiguë; il saluait le tabernacle, élevait les mains, étendait lesbras. Lestiboudois circulait dans l'église avec sa latte debaleine; près du lutrin, la bière reposait entre quatre rangs decierges. Charles avait envie de se lever pour les éteindre.Il tâchait cependant de s'exciter à la dévotion, de s'élancer dansl'espoir d'une vie future où il la reverrait. Il imaginait qu'elleétait partie en voyage, bien loin, depuis longtemps. Mais, quandil pensait qu'elle se trouvait là-dessous, et que tout était fini,qu'on l'emportait dans la terre, il se prenait d'une ragefarouche, noire, désespérée. Parfois il croyait ne plus riensentir; et il savourait cet adoucissement de sa douleur, tout ense reprochant d'être un misérable.On entendit sur les dalles comme le bruit sec d'un bâton ferré quiles frappait à temps égaux. Cela venait du fond, et s'arrêta courtdans les bas-côtés de l'église. Un homme en grosse veste brunes'agenouilla péniblement. C'était Hippolyte, le garçon du Liond'or. Il avait mis sa jambe neuve.L'un des chantres vint faire le tour de la nef pour quêter, et lesgros sous, les uns après les autres, sonnaient dans le platd'argent.-- Dépêchez-vous donc! Je souffre, moi! s'écria Bovary tout en luijetant avec colère une pièce de cinq francs.L'homme d'église le remercia par une longue révérence.On chantait, on s'agenouillait, on se relevait, cela n'enfinissait pas! Il se rappela qu'une fois, dans les premiers temps,ils avaient ensemble assisté à la messe, et ils s'étaient mis del'autre côté, à droite, contre le mur. La cloche recommença. Il yeut un grand mouvement de chaises. Les porteurs glissèrent leurstrois bâtons sous la bière, et l'on sortit de l'église.Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y rentra toutà coup, pâle, chancelant.On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortège. Charles, enavant, se cambrait la taille. Il affectait un air brave et saluaitd'un signe ceux qui, débouchant des ruelles ou des portes, serangeaient dans la foule.Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au petit pas eten haletant un peu. Les prêtres, les chantres et les deux enfantsde choeur récitaient le De profundis; et leurs voix s'en allaientsur la campagne, montant et s'abaissant avec des ondulations.Parfois ils disparaissaient aux détours du sentier; mais la grandecroix d'argent se dressait toujours entre les arbres.Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchonrabattu; elles portaient à la main un gros cierge qui brûlait, etCharles se sentait défaillir à cette continuelle répétition deprières et de flambeaux, sous ces odeurs affadissantes de cire etde soutane. Une brise fraîche soufflait, les seigles et les colzasverdoyaient, des gouttelettes de rosée tremblaient au bord duchemin, sur les haies d'épines. Toutes sortes de bruits joyeuxemplissaient l'horizon: le claquement d'une charrette roulant auloin dans les ornières, le cri d'un coq qui se répétait ou lagalopade d'un poulain que l'on voyait s'enfuir sous les pommiers.Le ciel pur était tacheté de nuages roses; des fumignons bleuâtresse rabattaient sur les chaumières couvertes d'iris; Charles, enpassant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins commecelui-ci, où, après avoir visité quelque malade, il en sortait, etretournait vers elle.Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de temps à autreen découvrant la bière. Les porteurs fatigués se ralentissaient,et elle avançait par saccades continues, comme une chaloupe quitangue à chaque flot.On arriva.Les hommes continuèrent jusqu'en bas, à une place dans le gazon oùla fosse était creusée.On se rangea tout autour; et, tandis que le prêtre parlait, laterre rouge, rejetée sur les bords, coulait par les coins, sansbruit, continuellement.Puis, quand les quatre cordes furent disposées, on poussa la bièredessus. Il la regarda descendre. Elle descendait toujours.Enfin on entendit un choc; les cordes en grinçant remontèrent.Alors Bournisien prit la bêche que lui tendait Lestiboudois; de samain gauche, tout en aspergeant de la droite, il poussavigoureusement une large pelletée; et le bois du cercueil, heurtépar les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble être leretentissement de l'éternité.L'ecclésiastique passa le goupillon à son voisin. C'étaitM. Homais. Il le secoua gravement, puis le tendit à Charles, quis'affaissa jusqu'aux genoux dans la terre, et il en jetait àpleines mains tout en criant: «Adieu!» Il lui envoyait desbaisers; il se traînait vers la fosse pour s'y engloutir avecelle.On l'emmena; et il ne tarda pas à s'apaiser, éprouvant peut-être,comme tous les autres, la vague satisfaction d'en avoir fini.Le père Rouault, en revenant, se mit tranquillement à fumer unepipe; ce que Homais, dans son for intérieur, jugea peu convenable.Il remarqua de même que M. Binet s'était abstenu de paraître, queTuvache «avait filé» après la messe, et que Théodore, ledomestique du notaire, portait un habit bleu, «comme si l'on nepouvait pas trouver un habit noir, puisque c'est l'usage, quediable!» Et pour communiquer ses observations, il allait d'ungroupe à l'autre. On y déplorait la mort d'Emma, et surtoutLheureux, qui n'avait point manqué de venir à l'enterrement.-- Cette pauvre petite dame! quelle douleur pour son mari!L'apothicaire reprenait:-- Sans moi, savez-vous bien, il se serait porté sur lui-même àquelque attentat funeste!-- Une si bonne personne! Dire pourtant que je l'ai encore vuesamedi dernier dans ma boutique!-- Je n'ai pas eu le loisir, dit Homais, de préparer quelquesparoles que j'aurais jetées sur sa tombe.En rentrant, Charles se déshabilla, et le père Rouault repassa sablouse bleue. Elle était neuve, et, comme il s'était, pendant laroute, souvent essuyé les yeux avec les manches, elle avaitdéteint sur sa figure; et la trace des pleurs y faisait des lignesdans la couche de poussière qui la salissait.Madame Bovary mère était avec eux. Ils se taisaient tous lestrois. Enfin le bonhomme soupira:-- Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu à Tostes unefois, quand vous veniez de perdre votre première défunte. Je vousconsolais dans ce temps-là! Je trouvais quoi dire; mais àprésent...Puis, avec un long gémissement qui souleva toute sa poitrine:-- Ah! c'est la fin pour moi, voyez-vous! J'ai vu partir mafemme..., mon fils après..., et voilà ma fille, aujourd'hui!Il voulut s'en retourner tout de suite aux Bertaux, disant qu'ilne pourrait pas dormir dans cette maison-là. Il refusa même devoir sa petite-fille.-- Non! Non! ça me ferait trop de deuil. Seulement, vousl'embrasserez bien! Adieu!... vous êtes un bon garçon! Et puis,jamais je n'oublierai ça, dit-il en se frappant la cuisse; n'ayezpeur! vous recevrez toujours votre dinde.Mais, quand il fut au haut de la côte, il se détourna, commeautrefois il s'était détourné sur le chemin de Saint-Victor, en seséparant d'elle. Les fenêtres du village étaient tout en feu sousles rayons obliques du soleil, qui se couchait dans la prairie. Ilmit sa main devant ses yeux; et il aperçut à l'horizon un enclosde murs où des arbres, çà et là, faisaient des bouquets noirsentre des pierres blanches, puis il continua sa route, au petittrot, car son bidet boitait.Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leur fatigue, fortlongtemps à causer ensemble. Ils parlèrent des jours d'autrefoiset de l'avenir. Elle viendrait habiter Yonville, elle tiendraitson ménage, ils ne se quitteraient plus. Elle fut ingénieuse etcaressante, se réjouissant intérieurement à ressaisir uneaffection qui depuis tant d'années lui échappait. Minuit sonna. Levillage, comme d'habitude, était silencieux, et Charles, éveillé,pensait toujours à elle.Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois toute lajournée, dormait tranquillement dans son château; et Léon, là-bas,dormait aussi.Il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne dormait pas.Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, etsa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l'ombre, sousla pression d'un regret immense plus doux que la lune et plusinsondable que la nuit. La grille tout à coup craqua. C'étaitLestiboudois; il venait chercher sa bêche qu'il avait oubliéetantôt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors à quois'en tenir sur le malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre.XICharles, le lendemain, fit revenir la petite. Elle demanda samaman. On lui répondit qu'elle était absente, qu'elle luirapporterait des joujoux. Berthe en reparla plusieurs fois; puis,à la longue, elle n'y pensa plus. La gaieté de cette enfantnavrait Bovary, et il avait à subir les intolérables consolationsdu pharmacien.Les affaires d'argent bientôt recommencèrent, M. Lheureux excitantde nouveau son ami Vinçart, et Charles s'engagea pour des sommesexorbitantes; car jamais il ne voulut consentir à laisser vendrele moindre des meubles ne lui avaient appartenu. Sa mère en futexaspérée. Il s'indigna plus fort qu'elle. Il avait changé tout àfait. Elle abandonna la maison.Alors chacun se mit à profiter. Mademoiselle Lempereur réclama sixmois de leçons, bien qu'Emma n'en eût jamais pris une seule(malgré cette facture acquittée qu'elle avait fait voir à Bovary):c'était une convention entre elles deux; le loueur de livresréclama trois ans d'abonnement; la mère Rolet réclama le portd'une vingtaine de lettres; et, comme Charles demandait desexplications, elle eut la délicatesse de répondre:-- Ah! je ne sais rien! c'était pour ses affaires.À chaque dette qu'il payait, Charles croyait en avoir fini. Il ensurvenait d'autres, continuellement.Il exigea l'arriéré d'anciennes visites. On lui montra les lettresque sa femme avait envoyées. Alors il fallut faire des excuses.Félicité portait maintenant les robes de Madame; non pas toutes,car il en avait gardé quelques-unes, et il les allait voir dansson cabinet de toilette, où il s'enfermait; elle était à peu prèsde sa taille, souvent Charles, en l'apercevant par derrière, étaitsaisi d'une illusion, et s'écriait:-- Oh! reste! reste!Mais, à la Pentecôte, elle décampa d'Yonville, enlevée parThéodore, et en volant tout ce qui restait de la garde-robe.Ce fut vers cette époque que madame veuve Dupuis eut l'honneur delui faire part du «mariage de M. Léon Dupuis, son fils, notaire àYvetot, avec mademoiselle Léocadie Leboeuf, de Bondeville».Charles, parmi les félicitations qu'il lui adressa, écrivit cettephrase:«Comme ma pauvre femme aurait été heureuse!»Un jour qu'errant sans but dans la maison, il était monté jusqu'augrenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin.Il l'ouvrit et il lut: «Du courage, Emma! du courage! Je ne veuxpas faire le malheur de votre existence.» C'était la lettre deRodolphe, tombée à terre entre des caisses, qui était restée là,et que le vent de la lucarne venait de pousser vers la porte. EtCharles demeura tout immobile et béant à cette même place oùjadis, encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulumourir. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page.Qu'était-ce? il se rappela les assiduités de Rodolphe, sadisparition soudaine et l'air contraint qu'il avait eu en larencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respectueux dela lettre l'illusionna.-- Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il.D'ailleurs, Charles n'était pas de ceux qui descendent au fond deschoses: il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine seperdit dans l'immensité de son chagrin.On avait dû, pensait-il, l'adorer. Tous les hommes, à coup sûr,l'avaient convoitée. Elle lui en parut plus belle; et il en conçutun désir permanent, furieux, qui enflammait son désespoir et quin'avait pas de limites, parce qu'il était maintenant irréalisable.Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta sesprédilections, ses idées; il s'acheta des bottes vernies, il pritl'usage des cravates blanches. Il mettait du cosmétique à sesmoustaches, il souscrivit comme elle des billets à ordre. Elle lecorrompait par delà le tombeau.Il fut obligé de vendre l'argenterie pièce à pièce, ensuite ilvendit les meubles du salon. Tous les appartements se dégarnirent;mais la chambre, sa chambre à elle, était restée comme autrefois.Après son dîner, Charles montait là. Il poussait devant le feu latable ronde, et il approchait son fauteuil. Il s'asseyait en face.Une chandelle brûlait dans un des flambeaux dorés. Berthe, près delui, enluminait des estampes.Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue, avec sesbrodequins sans lacet et l'emmanchure de ses blouses déchiréejusqu'aux hanches, car la femme de ménage n'en prenait guère desouci. Mais elle était si douce, si gentille, et sa petite tête sepenchait si gracieusement en laissant retomber sur ses joues rosessa bonne chevelure blonde, qu'une délectation infiniel'envahissait, plaisir tout mêlé d'amertume comme ces vins malfaits qui sentent la résine. Il raccommodait ses joujoux, luifabriquait des pantins avec du carton, ou recousait le ventredéchiré de ses poupées. Puis, s'il rencontrait des yeux la boîte àouvrage, un ruban qui traînait ou même une épingle restée dans unefente de la table, il se prenait à rêver, et il avait l'air sitriste, qu'elle devenait triste comme lui.Personne à présent ne venait les voir; car Justin s'était enfui àRouen, où il est devenu garçon épicier, et les enfants del'apothicaire fréquentaient de moins en moins la petite, M. Homaisne se souciant pas, vu la différence de leurs conditions sociales,que l'intimité se prolongeât.L'Aveugle, qu'il n'avait pu guérir avec sa pommade, était retournédans la côte du Bois-Guillaume, où il narrait aux voyageurs lavaine tentative du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu'ilallait à la ville, se dissimulait derrière les rideaux del'Hirondelle, afin d'éviter sa rencontre. Il l'exécrait; et, dansl'intérêt de sa propre réputation, voulant s'en débarrasser àtoute force, il dressa contre lui une batterie cachée, quidécelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse desa vanité. Durant six mois consécutifs, on put donc lire dans leFanal de Rouen des entrefilets ainsi conçus:«Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contréesde la Picardie auront remarqué sans doute, dans la côte du Bois-Guillaume, un misérable atteint d'une horrible plaie faciale. Ilvous importune, vous persécute et prélève un véritable impôt surles voyageurs. Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du MoyenAge, où il était permis aux vagabonds d'étaler par nos placespubliques la lèpre et les scrofules qu'ils avaient rapportées dela croisade?»Ou bien:«Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandesvilles continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On envoit qui circulent isolément, et qui, peut-être, ne sont pas lesmoins dangereux. À quoi songent nos édiles?»Puis Homais inventait des anecdotes:«Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux...» Etsuivait le récit d'un accident occasionné par la présence del'Aveugle.Il fit si bien, qu'on l'incarcéra. Mais on le relâcha. Ilrecommença, et Homais aussi recommença. C'était une lutte. Il eutla victoire; car son ennemi fut condamné à une réclusionperpétuelle dans un hospice.Ce succès l'enhardit; et dès lors il n'y eut plus dansl'arrondissement un chien écrasé, une grange incendiée, une femmebattue, dont aussitôt il ne fît part au public, toujours guidé parl'amour du progrès et la haine des prêtres. Il établissait descomparaisons entre les écoles primaires et les frères ignorantins,au détriment de ces derniers, rappelait la Saint-Barthélemy àpropos d'une allocation de cent francs faite à l'église, etdénonçait des abus, lançait des boutades. C'était son mot. Homaissapait; il devenait dangereux.Cependant il étouffait dans les limites étroites du journalisme,et bientôt il lui fallut le livre, l'ouvrage! Alors il composa uneStatistique générale du canton d'Yonville, suivie d'observationsclimatologiques, et la statistique le poussa vers la philosophie.Il se préoccupa des grandes questions: problème social,moralisation des classes pauvres, pisciculture, caoutchouc,chemins de fer, etc. Il en vint à rougir d'être un bourgeois. Ilaffectait le genre artiste, il fumait! Il s'acheta deux statuetteschic Pompadour, pour décorer son salon.Il n'abandonnait point la pharmacie; au contraire! il se tenait aucourant des découvertes. Il suivait le grand mouvement deschocolats. C'est le premier qui ait fait venir dans la Seine-Inférieure du cho-ca et de la revalentia. Il s'épritd'enthousiasme pour les chaînes hydro-électriques Pulvermacher; ilen portait une lui-même; et, le soir, quand il retirait son giletde flanelle, madame Homais restait tout éblouie devant la spiraled'or sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler sesardeurs pour cet homme plus garrotté qu'un Scythe et splendidecomme un mage.Il eut de belles idées à propos du tombeau d'Emma. Il proposad'abord un tronçon de colonne avec une draperie, ensuite unepyramide, puis un temple de Vesta, une manière de rotonde... oubien «un amas de ruines». Et, dans tous les plans, Homais nedémordait point du saule pleureur, qu'il considérait comme lesymbole obligé de la tristesse.Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour voir destombeaux, chez un entrepreneur de sépultures, -- accompagnés d'unartiste peintre, un nommé Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui, toutle temps, débita des calembours. Enfin, après avoir examiné unecentaine de dessins, s'être commandé un devis et avoir fait unsecond voyage à Rouen, Charles se décida pour un mausolée quidevait porter sur ses deux faces principales «un génie tenant unetorche éteinte».Quant à l'inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme: _Staviator_, et il en restait là; il se creusait l'imagination; ilrépétait continuellement: _Sta viator_... Enfin, il découvrit:_amabilem conjugem calcas_! qui fut adopté.Une chose étrange, c'est que Bovary, tout en pensant à Emmacontinuellement, l'oubliait; et il se désespérait à sentir cetteimage lui échapper de la mémoire au milieu des efforts qu'ilfaisait pour la retenir. Chaque nuit pourtant, il la rêvait;c'était toujours le même rêve: il s'approchait d'elle; mais, quandil venait à l'étreindre, elle tombait en pourriture dans ses bras.On le vit pendant une semaine entrer le soir à l'église.M. Bournisien lui fit même deux ou trois visites, puisl'abandonna. D'ailleurs, le bonhomme tournait à l'intolérance, aufanatisme, disait Homais; il fulminait contre l'esprit du siècle,et ne manquait pas, tous les quinze jours, au sermon, de raconterl'agonie de Voltaire, lequel mourut en dévorant ses excréments,comme chacun sait.Malgré l'épargne où vivait Bovary, il était loin de pouvoiramortir ses anciennes dettes. Lheureux refusa de renouveler aucunbillet. La saisie devint imminente. Alors il eut recours à samère, qui consentit à lui laisser prendre une hypothèque sur sesbiens, mais en lui envoyant force récriminations contre Emma; etelle demandait, en retour de son sacrifice, un châle, échappé auxravages de Félicité. Charles le lui refusa. Ils se brouillèrent.Elle fit les premières ouvertures de raccommodement, en luiproposant de prendre chez elle la petite, qui la soulagerait danssa maison. Charles y consentit. Mais, au moment du départ, toutcourage l'abandonna. Alors, ce fut une rupture définitive,complète.À mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plusétroitement à l'amour de son enfant. Elle l'inquiétait cependant;car elle toussait quelquefois, et avait des plaques rouges auxpommettes.En face de lui s'étalait, florissante et hilare, la famille dupharmacien, que tout au monde contribuait à satisfaire. Napoléonl'aidait au laboratoire, Athalie lui brodait un bonnet grec, Irmadécoupait des rondelles de papier pour couvrir les confitures, etFranklin récitait tout d'une haleine la table de Pythagore. Ilétait le plus heureux des pères, le plus fortuné des hommes.Erreur! une ambition sourde le rongeait: Homais désirait la croix.Les titres ne lui manquaient point:I° S'être, lors du choléra, signalé par un dévouement sans bornes;2° avoir publié, et à mes frais, différents ouvrages d'utilitépublique, tels que... (et il rappelait son mémoire intitulé: Ducidre, de sa fabrication et de ses effets; plus, des observationssur le puceron laniger, envoyées à l'Académie; son volume destatistique, et jusqu'à sa thèse de pharmacien); sans compter queje suis membre de plusieurs sociétés savantes (il l'était d'uneseule).-- Enfin, s'écriait-il, en faisant une pirouette, quand ce neserait que de me signaler aux incendies!Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrètement àM. le préfet de grands services dans les élections. Il se venditenfin, il se prostitua. Il adressa même au souverain une pétitionoù il le suppliait de lui faire justice; il l'appelait notre bonroi et le comparait à Henri IV.Et chaque matin, l'apothicaire se précipitait sur le journal poury découvrir sa nomination; elle ne venait pas. Enfin, n'y tenantplus, il fit dessiner dans son jardin un gazon figurant l'étoilede l'honneur, avec deux petits tordillons d'herbe qui partaient dusommet pour imiter le ruban. Il se promenait autour, les brascroisés, en méditant sur l'ineptie du gouvernement etl'ingratitude des hommes.Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisait mettrede la lenteur dans ses investigations, Charles n'avait pas encoreouvert le compartiment secret d'un bureau de palissandre dont Emmase servait habituellement. Un jour, enfin, il s'assit devant,tourna la clef et poussa le ressort. Toutes les lettres de Léons'y trouvaient. Plus de doute, cette fois! Il dévora jusqu'à ladernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous lestiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Ildécouvrit une boîte, la défonça d'un coup de pied. Le portrait deRodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets douxbouleversés.On s'étonna de son découragement. Il ne sortait plus, ne recevaitpersonne, refusait même d'aller voir ses malades. Alors onprétendit qu'il s'enfermait pour boire.Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie dujardin, et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue,couvert d'habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut enmarchant.Le soir, dans l'été, il prenait avec lui sa petite fille et laconduisait au cimetière. Ils s'en revenaient à la nuit close,quand il n'y avait plus d'éclairé sur la Place que la lucarne deBinet.Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car iln'avait autour de lui personne qui la partageât; et il faisait desvisites à la mère Lefrançois afin de pouvoir parler d'elle. Maisl'aubergiste ne l'écoutait que d'une oreille, ayant comme lui deschagrins, car M. Lheureux venait enfin d'établir les Favorites ducommerce, et Hivert, qui jouissait d'une grande réputation pourles commissions, exigeait un surcroît d'appointements et menaçaitde s'engager «à la Concurrence».Un jour qu'il était allé au marché d'Argueil pour y vendre soncheval, -- dernière ressource, -- il rencontra Rodolphe.Ils pâlirent en s'apercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoyésa carte, balbutia d'abord quelques excuses, puis s'enhardit etmême poussa l'aplomb (il faisait très chaud, on était au moisd'août), jusqu'à l'inviter à prendre une bouteille de bière aucabaret.Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, etCharles se perdait en rêveries devant cette figure qu'elle avaitaimée. Il lui semblait revoir quelque chose d'elle. C'était unémerveillement. Il aurait voulu être cet homme.L'autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchantavec des phrases banales tous les interstices où pouvait seglisser une allusion. Charles ne l'écoutait pas; Rodolphe s'enapercevait, et il suivait sur la mobilité de sa figure le passagedes souvenirs. Elle s'empourprait peu à peu, les narines battaientvite, les lèvres frémissaient; il y eut même un instant oùCharles, plein d'une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphequi, dans une sorte d'effroi, s'interrompit. Mais bientôt la mêmelassitude funèbre réapparut sur son visage.-- Je ne vous en veux pas, dit-il.Rodolphe était resté muet. Et Charles, la tête dans ses deuxmains, reprit d'une voix éteinte et avec l'accent résigné desdouleurs infinies:-- Non, je ne vous en veux plus!Il ajouta même un grand mot, le seul qu'il ait jamais dit:-- C'est la faute de la fatalité!Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva biendébonnaire pour un homme dans sa situation, comique même, et unpeu vil.Le lendemain, Charles alla s'asseoir sur le banc, dans latonnelle. Des jours passaient par le treillis; les feuilles devigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait,le ciel était bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lisen fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent sous lesvagues effluves amoureux qui gonflaient son coeur chagrin.À sept heures, la petite Berthe, qui ne l'avait pas vu de toutel'après-midi, vint le chercher pour dîner.Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la boucheouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveuxnoirs.-- Papa, viens donc! dit-elle.Et, croyant qu'il voulait jouer, elle le poussa doucement. Iltomba par terre. Il était mort.Trente-six heures après, sur la demande de l'apothicaire,M. Canivet accourut. Il l'ouvrit et ne trouva rien.Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinzecentimes qui servirent à payer le voyage de mademoiselle Bovarychez sa grand-mère. La bonne femme mourut dans l'année même; lepère Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s'en chargea.Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner sa vie, dans une filaturede coton.Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé àYonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout desuite battus en brèche. Il fait une clientèle d'enfer; l'autoritéle ménage et l'opinion publique le protège.Il vient de recevoir la croix d'honneur.EOT;/*End of the Project Gutenberg EBook of Madame Bovary, by Gustave Flaubert*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME BOVARY ******** This file should be named 14155-8.txt or 14155-8.zip *****This and all associated files of various formats will be found in:http://www.gutenberg.net/1/4/1/5/14155/Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.comUpdated editions will replace the previous one--the old editionswill be renamed.Creating the works from public domain print editions means that noone owns a United States copyright in these works, so the Foundation(and you!) can copy and distribute it in the United States withoutpermission and without paying copyright royalties. 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It existsbecause of the efforts of hundreds of volunteers and donations frompeople in all walks of life.Volunteers and financial support to provide volunteers with theassistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm'sgoals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection willremain freely available for generations to come. In 2001, the ProjectGutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secureand permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundationand how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary ArchiveFoundationThe Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit501(c)(3) educational corporation organized under the laws of thestate of Mississippi and granted tax exempt status by the InternalRevenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identificationnumber is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted athttp://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project GutenbergLiterary Archive Foundation are tax deductible to the full extentpermitted by U.S. federal laws and your state's laws.The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scatteredthroughout numerous locations. Its business office is located at809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, emailbusiness@pglaf.org. Email contact links and up to date contactinformation can be found at the Foundation's web site and officialpage at http://pglaf.orgFor additional contact information:Dr. Gregory B. NewbyChief Executive and Directorgbnewby@pglaf.orgSection 4. Information about Donations to the Project GutenbergLiterary Archive FoundationProject Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission ofincreasing the number of public domain and licensed works that can befreely distributed in machine readable form accessible by the widestarray of equipment including outdated equipment. Many small donations($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exemptstatus with the IRS.The Foundation is committed to complying with the laws regulatingcharities and charitable donations in all 50 states of the UnitedStates. Compliance requirements are not uniform and it takes aconsiderable effort, much paperwork and many fees to meet and keep upwith these requirements. We do not solicit donations in locationswhere we have not received written confirmation of compliance. 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Hart is the originator of the Project Gutenberg-tmconcept of a library of electronic works that could be freely sharedwith anyone. For thirty years, he produced and distributed ProjectGutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printededitions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarilykeep eBooks in compliance with any particular paper edition.Most people start at our Web site which has the main PG search facility:http://www.gutenberg.netThis Web site includes information about Project Gutenberg-tm,including how to make donations to the Project Gutenberg LiteraryArchive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how tosubscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.*/}