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<?phpnamespace Faker\Provider\fr_CA;class Text extends \Faker\Provider\Text{/*** The Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand** This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with* almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or* re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included* with this eBook or online at www.gutenberg.net*** Title: La chasse galerie* Légendes Canadiennes** Author: Honoré Beaugrand** Release Date: July 5, 2005 [EBook #16210]** Language: French*** *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ******** This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.* http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm** Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean* (University of Alberta) for making it available.****** DU MÊME AUTEUR** JEANNE LA FILEUSE--Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux* États-Unis--Première édition 1878--Duexième édition--Montréal, 1888.** LE VIEUX MONTRÉAL, 1611-1803--Album historique, chronologique et* topographique de la ville de Montréal depuis se fondation--13 planches* en couleurs--Dessins de P. L. Morin--Montréal, 1884.** MELANGES--Trois Conférences--Montréal, 1888.** LETTRES DE VOYAGE--France--Italie--Sicile--Malte--Tunisie--Algérie--* Espagne--Montréal, 1889.** SIX MOIS DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES--Colorado--Utah--Nouveau* Mexique--Édition illustrée--Montréal, 1890.*** LA* CHASSE* GALERIE* Légendes* Canadiennes** par* H. Beaugrand** MONTREAL* 1900***** TABLE DES MATIÈRES** La Chasse-Galerie* Le Loup-Garou* La Bête à Grand'queue* Macloune* Le Père Louison**** La légende qui suit a déjà été publiée dans la _Patrie_, il y a* quelque dix ans, et en anglais dans le _Century Magazine_ de New* York, du mois d'août 1892, avec illustrations par Henri Julien.* On voit que cela ne date pas d'hier. Le récit lui-même est basé* sur une croyance populaire qui remonte à lépoque des coureurs* des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les "gens de chantier"* ont continué la tradition, et c'est surtout dans les paroisses* riveraines du Saint-Laurent que l'on connaît les légendes de* la chasse-galerie. J'ai rencontré plus d'un vieux voyageur qui* affirmait avoir vu voguer dans l'air des canots d'écorce remplis* de "possédés" s'en allant voir leurs blondes, sous l'égide de* Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions plus ou* moins académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène* des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.** H.B.** @see http://www.gutenberg.org/cache/epub/16210/pg16210.txt** @var string*/protected static $baseText = <<<'EOT'LA CHASSE-GALERIEIPour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans lefin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraientenvie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertisqu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font lesabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signede croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assezde ces maudits-là dans mon jeune temps.Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous serapprochèrent de la cambuse où le _cook_ finissait son préambule etse préparait à raconter une histoire de circonstance.On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge,dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avaitété dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution ducontenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et lecuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot depattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélassemijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devaitterminer la soirée.Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épaisobscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pinrésineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtresqui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux declair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grandsbois.Joe le _cook_ était un petit homme assez mal fait, que l'onappelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, etqui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutesles couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faireprendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et luifaire raconter ses exploits.II--Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu _tough_dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de lareligion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que jevais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je necraignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, laveille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tousmes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup;mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petitsverres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là,on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pasrare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages detignasse. La jamaïque était bonne,--pas meilleure que ce soir,--maiselle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bienlampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onzeheures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je melaissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme enattendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'unquart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nousallons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanterla guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantiervoisin.Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouerrudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:--Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut duquart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi jem'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?--À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus decent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage,qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, letravail du lendemain du jour de l'an?--Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous feronsle voyage en canot d'écorce à l'aviron, et demain matin à six heuresnous serons de retour au chantier.Je comprenais.Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer monsalut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde, auvillage. C'était raide! Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogneet débauché et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque,mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait.--Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pasde danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans sixheures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on voyage au moins 50lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agittout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant letrajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant.C'est facile à faire et pour éviter tout danger, il faut penser à cequ'on dit, avoir l'oeil où l'on va et ne pas prendre de boisson enroute. J'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il nem'est jamais arrivé malheur. Allons mon vieux, prends ton courage àdeux mains et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps nousserons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir del'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il fautêtre deux, quatre, six ou huit et tu seras le huitième.--Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment audiable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engageà lui.--Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas segriser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un hommen'est pas un enfant, que diable! Viens! viens! nos camarades nousattendent dehors et le grand canot de la _drave_ est tout prêt pourle voyage.Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six denos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canotétait sur la neige dans une clairière et avant d'avoir eu le temps deréfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur leplat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peutroublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n'être pasallé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de medébrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante ilnous dit:--Répétez avec moi!Et nous répétâmes:--Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes,si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et dunôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. Àcette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu oùnous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier!IIIAcabris! Acabras! AcabramFais-nous voyager par-dessus les montagnesÀ peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmesle canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six centspieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume et aucommandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédésque nous étions. Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dansl'air comme une flèche, et c'est le cas de le dire, le diable nousemportait. Ça nous en coupait le respire et le poil en frisait surnos bonnets de carcajou.Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure,environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autrechose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuitsuperbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament commeun beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nosmoustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependanttous en nage. Ça se comprend aisément puisque c'était le diable quinous menait et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la_Blanche_. Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c'était laGatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous denous comme un immense miroir. Puis, p'tit-à-p'tit nous aperçûmes deslumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'églisesqui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils fontl'exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochersaussi vite qu'on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyageen chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables,passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissantderrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste, lepossédé, qui gouvernait, car il connaissait la route et nousarrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais qui nous servit de guidepour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.--Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et nousallons effrayer les coureux qui sont encore dehors à c'te heure cite.Toi, Joe! là, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous unechanson sur l'aviron.En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grandeville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu prèsau niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pasl'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance quetous les canotiers répétèrent en choeur:Mon père n'avait fille que moi,Canot d'écorce qui va voler,Et dessus la mer il m'envoie:Canot d'écorce qui vole, qui vole,Canot d'écorce qui va voler!Et dessus la mer il m'envoie,Canot d'écorce qui va voler,Le marinier qui me menait:Canot d'écorce qui vole, qui vole,Canot d'écorce qui va voler!Le marinier qui me menait,Canot d'écorce qui va voler,Me dit, ma belle, embrassez-moi:Canot d'écorce qui vole, qui vole,Canot d'écorce qui va voler!Me dit, ma belle, embrassez-moi,Canot d'écorce qui va voler,Non, non, monsieur, je ne saurais:Canot d'écorce qui vole, qui vole,Canot d'écorce qui va voler!Non, non, monsieur, je ne saurais,Canot d'écorce qui va voler,Car si mon papa le savait:Canot d'écorce qui vole, qui vole,Canot d'écorce qui va voler!Car si mon papa le savait,Canot d'écorce qui va voler,Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait.Canot d'écorce qui vole, qui vole,Canot d'écorce qui va voler!IVBien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupesS'arrêter dans les rues pour nous voir passer, mais nous filions sivite qu'en un clin d'oeil nous avions dépassé Montréal et sesfaubourgs, et alors je commençai à compter les clochers: laLongue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Saint-Sulpice, etenfin les deux flèches argentées de Lavaltrie qui dominaient le vertsommet des grands pins du domaine.--Attention! vous autres, nous cria Baptiste. Nous allons atterrir àl'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, etnous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nosconnaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.Qui fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard notre canot reposaitdans un banc de neige à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; etnous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Cen'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu etnous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste qui étaitplus effronté que les autres s'en alla frapper à la porte de lamaison de son parrain où l'on apercevait encore de la lumière, maisil n'y trouva qu'une fille _engagère_ qui lui annonça que lesvieilles gens étaient à un _snaque_ chez le père Robillard, maisque les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tousrendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère en bas deContrecoeur, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodondu jour de l'an.--Allons au rigodon, chez Batissette Augé, nous dit Baptiste, on estcertain d'y rencontrer nos blondes.--Allons chez Batissette!Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement engarde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles etde prendre un coup de trop, car il fallait reprendre la route deschantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nousétions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait aufin fond des enfers.Acabris! Acabras! Acabram!Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour laPetite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nousétions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuveet nous étions rendus chez Batissette Augé dont la maison était toutilluminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon etles éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres setrémousser, à travers les vitres couvertes de givre. Nous cachâmesnotre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive,car la glace avait refoulé, cette année-là.--Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, etattention à vos paroles. Dansons comme des perdus, mais pas un seulverre de Molson, ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premiersigne, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirerl'attention.Et nous allâmes frapper à la porte.VLe père Batissette vint ouvrir lui-même et nous fûmes reçus à brasouverts par les invités que nous connaissions presque tous.Nous fûmes d'abord assaillis de questions:--D'où venez-vous?--Je vous croyais dans les chantiers!--Vous arrivez bien tard!--Venez prendre une larme!Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:--D'abord, laissez-nous nous décapoter et puis ensuite laissez-nousdanser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondraià toutes vos questions et nous vous raconterons tout ce que vousvoudrez.Pour moi j'avais déjà reluqué Liza Guimbette qui était faraudée parle p'tit Boisjoli de Lanoraie. Je m'approchai d'elle pour la salueret pour lui demander l'avantage de la prochaine qui était un _reel_à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avaisrisqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser etde battre des ailes de pigeon en sa compagnie. Pendant deux heures detemps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour mevanter si je vous dis que dans ce temps-là, il n'y avait pas monpareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse.Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ceque je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaientfatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à lapendule. J'avais cru apercevoir Baptiste Durand qui s'approchait dubuffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de tempsen temps, mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que jen'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure deremonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avaitpris un coup de trop et je fus obligé d'aller le prendre par le braspour le faire sortir avec moi en faisant signe aux autres de sepréparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseuses. Noussortîmes donc les uns après les autres sans faire semblant de rienet, cinq minutes plus tard, nous étions remontés en canot, aprèsavoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne,pas même à Liza que j'avais invitée pour danser un _foin_. J'aitoujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauderet à épouser le petit Boisjoli sans même m'inviter à ses noces, labougresse. Mais pour revenir à notre canot, je vous avoue que nousétions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu uncoup car c'était lui qui nous gouvernait et nous n'avions juste quele temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avantle réveil des hommes qui ne travaillaient pas le jour du jour del'an. La lune était disparue et il ne faisait plus aussi clairqu'auparavant et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position àl'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nousallions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournaiet je dis à Baptiste:--Attention! là, mon vieux. Pique tout droit sur la montagne deMontréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.--Je connais mon affaire, répliqua Baptiste, et mêle-toi des tiennes!Et avant que j'aie eu le temps de répliquer:Acabris! Acabras! Acabram!Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!VIEt nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôtévident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car lecanot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à centpieds du clocher de Contrecoeur et au lieu de nous diriger à l'ouest,vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivièreRichelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus lamontagne de Beloeil et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avantdu canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance quel'évêque de Québec avait plantée là.--À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyerchez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite enmettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjàdans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, carsi Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étionsflambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vousassure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment oùnous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une_sheer_ et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canots'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flancde la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, quepersonne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais àpeine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commenceà sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour laGatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai deraisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à univrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout depatience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchaitdéjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mesautres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetonstous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et quenous plaçons ensuite au fond du canot,--après l'avoir ligoté comme unbout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher deprononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et:Acabris! Acabras! Acabram!nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nousn'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de laGatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assureque j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes larivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau etde là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plusqu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste quise détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, quis'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, enlâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux.Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risquede tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animalgesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'ilavait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant lemoulinet comme un Irlandais avec son _shilelagh_. La position étaitterrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nousarrivions, mais j'étais tellement excité, que par une faussemanoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canotheurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités enbas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'ontue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps àdescendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, etmon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'iltombe dans un puits qui n'a pas de fond.VIIVers les huit heures du matin, je m'éveillai dans mon lit dans lacabane, où nous avaient transportés des bûcherons qui nous avaienttrouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou dans un banc deneige du voisinage. Heureusement que personne ne s'était cassé lesreins mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes surle long comme un homme qui a couché sur les ravalements pendant touteune semaine, sans parler d'un _blackeye_ et de deux ou troisdéchirures sur les mains et dans la figure. Enfin, le principal,c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés et je n'ai pasbesoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux quiprétendirent qu'ils m'avaient trouvé, avec Baptiste et les sixautres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notrejamaïque dans un banc de neige des environs. C'était déjà pas si beaud'avoir risqué de vendre son âme au diable, pour s'en vanter parmiles camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que jeracontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas sidrôle qu'on le pense que d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, enplein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vousavez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez,vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos p'titscoeurs, sans courir le risque de voyager aux dépens du diable.Et Joe le _cook_ plongea sa micouane dans la mélasse bouillonnanteaux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point etqu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.LE LOUP-GAROUOui! Vous êtes tous des fins-fins, les avocats d Montréal, pour vousmoquer des loups-garous. Il es vrai que le diable ne fait pas tant decérémonies avec vous autres et qu'il est si sûr de son affaire, qu'iln'a pas besoin de vous faire courir la prétentaine pour vous attraperpar le chignon du cou, à l'heure qui lui conviendra.--Voyons, père Brindamour, ne vous fâchez pas, et si vous avez vu desloups-garous, racontez-nous ça.C'était pendant la dernière lutte électorale de Richelieu, entreBruneau et Morgan, dans une salle du comité du Pot-au-beurre, en basde Sorel. Les cabaleurs révisaient les listes et faisaient des coursd'économie politique aux badauds qui prétendaient s'intéresser àleurs arguments, pour attraper de temps en temps un p'tit coup dewhisky blanc à la santé de monsieur Morgan.Dans une salle basse, remplie de fumée, assis sur des bancs grossiersautour d'une table de bois de sapin brut, vingt-cinq à trentegaillards des alentours causaient politique sous la haute directiond'un étudiant en droit qui pontifiait, flanqué de quatre ou cinqexemplaires du Hansard et des derniers livres bleus des ministèresd'Ottawa.Le père Pierriche Brindamour en était rendu au paroxysme d'unenthousiasme échevelé et criait comme un possédé:--Hourrah pour monsieur Morgan! et que le diable emporte tous lesrouges de Sorel; c'est une bande de coureux de loup-garoux.Un éclat de rire formidable accueillit cette frasque du pèrePierriche et comme on le savait bavard, à ses heures d'enthousiasme,on résolut de le faire causer.--Des coureux de loup-garou! Allons donc M. Brindamour, est-ce quevous croyez encore à ces blagues-là, dans le rang du Pot-au-beurre?C'est alors que le vieillard riposta en s'attaquant au manque de vertuet d'orthodoxie des avocats en général et de ceux de Montréal enparticulier.--Ah ben oui! vous êtes tous pareils, vous autres les avocats, et sije vous demandais seulement ce que c'est qu'un loup-garou, vousseriez ben en peine de me le dire. Quand je dis que tous les rougesde Sorel courent le loup-garou, c'est une manière de parler, car vousdevriez savoir qu'il faut avoir passé sept ans sans aller à confesse,pour que le diable puisse s'emparer d'un homme et lui faire pousserdu poil en dedans. Je suppose que vous ne savez même pas qu'un hommequi court le loup-garou a la couenne comme une peau de loup reviréeà l'envers, avec le poil en dedans. Un sauvage de Saint-Françoisconnaît ça, mais un avocat de Montréal, ça peut bavasser sur lapolitique, mais en dehors de ça, faut pas lui demander grand-chosesur les choses sérieuses et sur ce qui concerne les habitants.--C'est vrai, répondirent quelques farceurs qui se rangeaient avec lepère Pierriche, contre l'avocat en herbe.--Oui! tout ça, c'est très bien, riposta l'étudiant dans le but depousser Pierriche à bout, mais ça n'est pas une véritable histoire deloup-garou. En avez-vous jamais vu, vous, un loup-garou, M.Brindamour? C'est cela que je voudrais savoir.--Oui, j'en ai vu un loup-garou, pas un seul, mais vingt-cinq, et sije vous rencontrais seulement sur le bord d'un fossé, dans une tallede hart-rouge après neuf heures du soir, je gagerais que vous auriezle poil aussi long qu'un loup, vous qui parlez, car ça vousembêterait ben de me montrer votre billet de confession. Le plus queça pourrait être ce serait un mauvais billet de pâques de renard. Ah!on vous connaît les gens de Montréal. Faut pas venir nous pousser despointes, parce que vous êtes plus éduqués que nous autres.--Oui! oui, tout ça, c'est bien beau mais c'est pour nous endormirque vous blaguez comme ça. Allez dire ça aux gens de Bruneau. Ce quime faut à moi c'est des preuves, et si vous savez une histoire deloup-garou, racontez-la, car on va finir par croire que vous n'ensavez pas et que vous voulez vous moquer de nous autres.--Oui-da! oui. Eh ben j'en ai une histoire et je vas vous la conter,mais à une condition: vous allez nous faire servir un gallon dewhisky d'élection pour que nous buvions à la santé de monsieurMorgan, notre candidat.La proposition fut agréée et le p'tit lait électoral fut versé à laronde, haussant d'un cran l'enthousiasme déjà surchauffé de cetauditoire désintéressé!Et après avoir constaté qu'il ne restait plus une goutte de liquideau fond de la mesure d'un gallon qu'on avait placé sur une pile delittérature électorale, au beau milieu de la table, PierricheBrindamour prit la parole:C'est pas pour un verre de whisky du gouvernement que je voudraisvous conter une menterie. Il me faudrait quelque chose de plussérieux que ça que je me mette en conscience en temps d'élection. Lesgros bonnets se vendent trop cher à Ottawa comme à Québec, pour queles gens du comté de Sorel passent pour gâter les prix. Je vous diraidonc la vérité et rien que la vérité, comme on dit à la cour de Sorelquand on est appelé comme témoin. Pour des loups-garous, j'en ai vuassez pour faire un régiment, dans mon jeune temps, lorsque jenaviguais l'été à bord des bateaux et que je faisais la pêche aupetit poisson, l'hiver, aux chenaux des Trois-Rivières; mais je vousle dirai bien que j'en ai jamais délivré. J'avais bien douze outreize ans et j'étais _cook_ à bord d'un chaland avec mon défuntpère qui était capitaine. C'était le jour de la Toussaint et nousmontions de Québec avec une cargaison de charbon, par une grandebrise de nord-est. Nous avions dépassé le lac Saint-Pierre et sur leshuit heures du soir nous nous trouvions à la tête du lac. Il faisaitnoir comme le loup et il brumassait même un peu, ce qui nousempêchait de bien distinguer le phare de l'île de Grâce. J'étais devigie à l'avant et mon défunt père était à la barre. Vous savez quel'entrée du chenal n'est pas large et qu'il faut ouvrir l'oeil pour nepas s'échouer. Il faisait une bonne brise et nous avions pris notreperroquet et notre hunier, ce qui ne nous empêchait pas de montergrand train sur notre grande voile. Tout à coup le temps paruts'éclaircir et nous aperçûmes sur la rive de l'île de Grâce, que nousrasions en montant, un grand feu de sapinages autour duquel dansaientune vingtaine de possédés qui avaient des têtes et des queues de loupet dont les yeux brillaient comme des tisons. Des ricanementsterribles arrivaient jusqu'à nous et on pouvait apercevoir vaguementle corps d'un homme couché par terre et que quelques maudits étaienten train de découper pour en faire un fricot. C'était une ronde deloups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sangde chrétien et leur faire manger de la viande fraîche. Je courus àl'arrière pour attirer l'attention de mon défunt père et de BaptisteLafleur, le matelot qui naviguait avec nous, mais qui n'était pas dequart à ce moment-là. Ils avaient déjà aperçu le pique-nique desloups-garous. Baptiste avait pris la barre et mon défunt père étaiten train de charger son fusil pour tirer sur les possédés quicontinuaient à crier comme des perdus en sautant en rond autour dufeu. Il fallait se dépêcher car le bateau filait bon train devant lenord-est.--Vite! Pierriche, vite! donne-moi la branche de rameau bénit, qu'ily a à la tête de mon lit, dans la cabine. Tu trouveras aussi untrèfle à quatre feuilles dans un livre de prières, et puis prendsdeux balles et sauce-les dans l'eau bénite. Vite, dépêche-toi!Je trouvai bien le rameau bénit, mais je ne pus mettre la main sur letrèfle à quatre feuilles et dans ma précipitation je renversai lepetit bénitier sans pouvoir saucer les balles dedans.Mon père pulvérisa le rameau sec entre ses doigts et s'en servit pourbourrer son fusil, mais je n'osai lui avouer que le trèfle à quatrefeuilles n'était pas là et que les balles n'avaient pas été mouilléesdans l'eau bénite. Il mit les deux balles dans le canon, fit un grandsigne de croix et visa dans le tas de mécréants.Le coup partit, mais c'est comme s'il avait chargé son fusil avec despois et les loups-garous continuèrent à danser et à ricaner, en nousmontrant du doigt.Les maudits! dit mon défunt père, je vais essayer encore une fois.Et il rechargea son fusil et en guise de balle il fourra son chapeletdans le canon.Et paf!Cette fois le coup avait porté! Le feu s'éteignit sur la rive et lesloups-garous s'enfuirent dans les bois en poussant des cris à fairefrémir un cabaleur d'élections.Les graines du chapelet les avaient évidemment rendus malades et lesavaient dispersés, mais comme c'était un chapelet neuf qui n'avaitpas encore été bénit, mon défunt père était d'opinion qu'il n'avaitpas réussi à les délivrer et qu'ils iraient sans doute continuer leursabbat sur un autre point de l'île.Ce qui avait empêché le premier coup de porter, c'est que le fusiln'avait pas été bourré avec le trèfle à quatre feuilles et que lesballes n'avaient pas été plongées dans l'eau bénite.--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça, M. l'avocat. J'en ai-t-y vudes loups-garous? continue Pierriche Brindamour.--Oui! L'histoire n'est pas mauvaise, mais je trouve que vous lesavez vus un peu de loin et qu'il y a bien longtemps de ça. Si lachose s'était passée l'automne dernier, je croirais que ce sont lesmembres du Club de pêche de Phaneuf et de Joe Riendeau de Montréalque vous avez aperçus sur l'île de Grâce en train de courir lagalipette. Vous avez dit vous-même que tous les rouges étaient descoureux de loup-garou et vous savez bien, M. Brindamour, qu'il n'y apas de bleus dans ce club-là!--Ah! vous vous moquez de mon histoire sans doute que c'était entemps d'élection et que j'avais pris un coup de trop du whisky ducandidat de ce temps-là. Eh bien! arrêtez un peu, je n'ai pas fini etj'en ai une autre que mon défunt père m'a racontée, ce soir-là, enmontant à Montréal à bord de son bateau. C'est une histoire qui luiest arrivée à lui-même et je vous avertis d'avance que je me fâcheraiun peu sérieusement si vous faites seulement semblant d'en douter.Mon défunt père, dans son jeune temps, faisait la chasse avec lessauvages de Saint-François dans le haut du Saint-Maurice et dans lepays de la Matawan. C'était un luron qui n'avait pas froid aux yeuxet, entre nous, j'peux bien vous dire qu'il n'haïssait pas lessauvagesses. Le curé de la mission des Abénakis l'avait avertideux ou trois fois de bien prendre garde à lui, car les sauvagespourraient lui faire un mauvais parti, s'ils l'attrapaient à rôderautour de leurs cabanes. Mais les coureurs des bois de ce temps-là necraignaient pas grand-chose et, ma foi, vous autres, les godelureauxde Montréal, vous savez bien qu'il faut que jeunesse se passe. Mondéfunt père était donc parti pour aller faire la chasse au castor,au rat musqué et au carcajou dans le haut du Saint-Maurice. Une foisrendu là, il avait campé avec les Abénakis, et sa cabane de sapinagesétait à peine couverte de neige qu'il avait déjà jeté l'oeil sur unebelle sauvagesse qui avait suivi son père à la chasse. C'était unebelle fille, une belle! mais elle passait pour être sorcière dans latribu et elle se faisait craindre de tous les chasseurs qui n'osaientl'approcher. Mon défunt père qui était un brave se piqua au jeu et,comme il parlait couramment sauvage, il commença à conter fleurette àla sauvagesse. Le père de la belle faisait des absences de deux outrois jours pour aller tendre ses pièges et ses attrapes, et pendantce temps-là, les choses allaient rondement. Il faut vous dire quela sauvagesse était une v'limeuse de payenne qui n'allait jamais àl'église de Saint-François et on prétendait même qu'elle n'avaitjamais été baptisée. Pas besoin de vous dire tout au long commentles choses se passèrent, mais mon défunt père finit par obtenir unrendez-vous, à quelques arpents du camp, sur le coup de minuit d'undimanche au soir.Il trouva bien l'heure un peu singulière et le jour un peu suspect,mais quand on est amoureux on passe par-dessus bien des choses.Il se rendit donc à l'endroit désigné avant l'heure et il fumaittranquillement sa pipe pour prendre patience, lorsqu'il entendit dubruit dans la fardoche. Il s'imagina que c'était sa sauvagesse quis'approchait, mais il changea bientôt d'idée en apercevant deux yeuxqui brillaient comme des _fifollets_ et qui le fixaient d'unemanière étrange. Il crut d'abord que c'était un chat sauvage ouun carcajou, et il eut juste le temps d'épauler son fusil qu'ilne quittait jamais et d'envoyer une balle entre les deux yeuxde l'animal qui s'avançait en rampant dans la neige et sous lesbroussailles. Mais il avait manqué son coup et, avant qu'il eut letemps de se garer, la bête était sur lui, dressée sur ses pattes dederrière et tâchant de 'lentourer avec ses pattes de devant. C'étaitun loup, mais un loup immense, comme mon défunt père n'en avaitjamais vu. Il sortit son couteau de chasse et l'idée lui vint qu'ilavait affaire à un loup-garou. Il savait que la seule manière de sedébarrasser de ces maudites bêtes-là, c'était de leur tirer du sangen leur faisant une blessure, dans le front, en forme de croix. C'estce qu'il tenta de faire, mais le loup-garou se défendait comme undamné qu'il était, et mon défunt père essaya vainement de lui plongerson couteau dans le corps, puisqu'il ne pouvait pas parvenir à ledélivrer. Mais la pointe du couteau pliait chaque fois comme s'il eutfrappé dans un côté de cuir à semelle. La lutte se prolongeait etdevenait terrible et dangereuse. Le loup-garou déchirait les flancsde mon défunt père avec ses longues griffes lorsque celui-ci, d'uncoup de son couteau qui coupait comme un rasoir, réussit à luienlever une patte de devant. La bête poussa un hurlement quiressemblait au cri d'une femme qu'on égorge et disparut dans laforêt. Mon défunt père n'osa pas la poursuivre, mais il mit lapatte dans son sac et rentra au camp pour panser ses blessures qui,bien que douloureuses, ne présentaient cependant aucun danger. Lelendemain, lorsqu'il s'informa de la sauvagesse, il apprit qu'elleétait partie, pendant la nuit, avec son père, et personne neconnaissait la route qu'ils avaient prise. Mais jugez de l'étonnementde mon défunt père lorsqu'en fouillant dans son sac pour y chercherune patte de loup, il y trouva une main de sauvagesse, coupée justeau-dessus du poignet. C'était tout bonnement la main de la coquinequi s'était transformée en loup-garou pour boire son sang etl'envoyer chez le diable sans lui donner seulement le temps de faireun acte de contrition. Mon père ne parla pas de la chose aux sauvagesdu camp, mais son premier soin, en descendant à Saint-François, leprintemps suivant, fut de s'informer de la sauvagesse qui étaitrevenue au village, prétendant avoir perdu la main droite dans unpiège à carcajou. La scélérate était disparue et courait probablementle farfadet parmi les renégats de sa tribu.Voilà mon histoire, monsieur l'incrédule, termina le père Pierriche,et je vous assure qu'elle est diablement plus vraie que tout ce quevous venez nous raconter à propos de Lector Langevin, de monsieurMorgan et du p'tit Baptiste Guèvremont. Tâchez seulement de vousdélivrer de Bruneau comme mon défunt père s'était délivré de lasauvagesse, mais, s'il faut en croire Baptiste Rouillard qui cabalede l'autre côté, j'ai bien peur que les rouges nous fassent touscourir le loup-garou, le soir de l'élection. En attendant prenons unaut'coup à la santé de notre candidat et allons nous coucher, chacunchez nous.LA BÊTE À GRAND'QUEUEIC'est absolument comme je te le dis, insista le p'tit PierricheDesrosiers, j'ai vu moi-même la queue de la bête. Une queue poilued'un rouge écarlate et coupée en sifflet pas loin du... trognon.Une queue de six pieds, mon vieux!--Oui c'est ben bon de voir la queue de la bête, mais c'vlimeux deFanfan Lazette est si blagueur qu'il me faudrait d'autres preuves queça pour le croire sur parole.--D'abord, continua Pierriche, tu avoueras ben qu'il a tout ce qu'ilfaut pour se faire poursuivre par la bête à grand'queue. Il estblagueur, tu viens de le dire, il aime à prendre la goutte, tout lemonde le sait, et ça court sur la huitième année qu'il fait despâques de renard. S'il faut être sept ans sans faire ses pâquesordinaires pour courir le loup-garou, il suffit de faire des pâquesde renard pendant la même période pour se faire attaquer par la bêteà grand'queue. Et il l'a rencontrée en face du manoir de Dautraye,dans les grands arbres qui bordent la route où le soleil ne pénètrejamais, même en plein midi. Juste à la même place où Louison Laroches'était fait arracher un oeil par le maudit animal, il a environ unedizaine d'années.Ainsi causaient Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci, en prenantclandestinement un p'tit coup dans la maisonnette du vieil AndréLaliberté qui vendait un verre par ci et par là à ses connaissances,sans trop s'occuper des lois de patentes ou des remontrances du curé.--Et toi, André, que penses-tu de tout ça? demanda Pierriche. Tu asdû en voir des bêtes à grand'queue dans ton jeune temps. Crois-tu queFanfan Lazette en ait rencontré une, à Dautraye?--C'est ce qu'il prétend, mes enfants, et, comme le voici qui vientprendre sa nippe ordinaire, vous n'avez qu'à le faire jaser lui-mêmesi vous voulez en savoir plus long.IIFanfan Lazette était un mauvais sujet qui faisait le désespoir de sesparents, qui se moquait des sermons du curé, qui semait le désordredans la paroisse et qui--conséquence fatale--était la coqueluche detoutes les jolies filles des alentours.Le père Lazette l'avait mis au collège de L'Assomption, d'où ils'était échappé pour aller à Montréal l'aire un métier quelconque. Etpuis il avait passé deux saisons dans les chantiers et était revenuchez son père qui se faisait vieux, pour diriger les travaux de laferme.Fanfan était un rude gars au travail, il fallait lui donner cela, etil besognait comme quatre lorsqu'il s'y mettait; mais il étaitjournalier, comme on dit au pays, et il faisait assez souvent desneuvaines qui n'étaient pas toujours sous l'invocation de saintFrançois-Xavier.Comme il faisait tout à sa tête, il avait pris pour habitude de nefaire ses pâques qu'après la période de rigueur, et il mettait uneespèce de fanfaronnade à ne s'approcher des sacrements qu'après quetous les fidèles s'étaient mis en règle avec les commandements del'Église.Bref, Fanfan était un luron que les commères du village traitaient de_pendard_, que les mamans qui avaient des filles à mariercraignaient comme la peste et qui passait, selon les lieux où ons'occupait de sa personne, pour un bon diable ou pour un mauvaisgarnement.Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci se levèrent pour luisouhaiter la bienvenue et pour l'inviter à prendre un coup, qu'ils'empressa de ne pas refuser.--Et maintenant, Fanfan, raconte-nous ton histoire de bête àgrand'queue. Maxime veut faire l'incrédule et prétend que tu veuxnous en faire accroire.--Ouidà, oui! Eh bien, tout ce que je peux vous dire, c'est que sic'eût été Maxime Sanssouci qui eut rencontré la bête au lieu de moi,je crois qu'il ne resterait plus personne pour raconter l'histoire,au jour d'aujourd'hui.Et, s'adressant à Maxime Sanssouci:--Et toi, mon p'tit Maxime, tout ce que je te souhaite, c'est de nejamais te trouver en pareille compagnie; tu n'as pas les bras assezlongs, les reins assez solides et le corps assez raide pour te tirerd'affaire dans une pareille rencontre. Écoute-moi bien et tu m'endiras des nouvelles ensuite.Et puis:--André, trois verres de Molson réduit.III--D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus desept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissantbien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques dutout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'ilfallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire BaptisteGallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il atrouvés chez le notaire Latour.Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vousaurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit desamedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais partisamedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porterà Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelquesmarchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade,une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livresde thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-LouisChampagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charetteavec ma pouliche blonde--la meilleure bête de la paroisse, sans mevanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur lesonze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chezTranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions,il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant lafraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand SemChampagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière deBerthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétenduejusqu'à l'heure du départ.Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et,pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chezJalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun unetournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni lesautres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le tempsdevint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir del'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donnérendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas dérangerun garçon qui _gossait_ sérieusement et pour le bon motif.J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à mapouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bontrain. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez lepère Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluerla compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il falluten prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit BaptisteGallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmesle Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il étaitfacile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et jefouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant legrain.IVEn entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Semavait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, carvous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se meten fête, mais les deux derniers coups du départ le finirentcomplètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de lacharrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais aufond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peinefait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible.Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait àtorrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par lalueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusementque ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu duchemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormaittoujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoinde vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsijusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueurd'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre quifit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-mêmes'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri deterreur:--Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue!Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeuxqui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair mefit voir un animal qui poussa un hurlement de _bête-à-sept-têtes_en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.--J'aila queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!--Je nesuis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, àla noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempêteterrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson mepasser dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jumentqui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance deme casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, oubien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queuedont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'estalors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et jepromis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieume tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout dela bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couperla queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans mapoche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme unrasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que majument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, àmoitié dégrisé par la peur, criait:--Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans lanoirceur.Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blaiset il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir deDautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haieen hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin,et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'aupont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers lefeuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nousjeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette enmorceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem:--Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident.Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà lapouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrettequi se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne passe voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal,j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'étaitarrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir sije n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idéefut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule depossédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteauà ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bêtes'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis unbond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidementde mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête,qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sautsterribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme undésespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volaisà droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'unchien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteaupour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tantque la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle nepouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route autriple galop, et moi par derrière, naturellement.Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'enfrisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. Labête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à lafaveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont deDautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquerd'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers lagauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauterà l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussitpas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'auraiscertainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvelélan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau dela main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mesefforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étaisdélivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux dela rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Jeme rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nousexaminâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queuelongue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais unequeue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi!La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à larecherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de laroute, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avaitdégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que lechoc avait éparpillées sur la route.Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain etsauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne quim'avait emporté.Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre,qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes laroute du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit.--Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pourvoir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train del'empailler pour la conserver.VLe récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à undémêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pourempêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eutrecours à un arbitrage dont voici le procès-verbal:"Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, noussoussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé etmaître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeaude la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisiscomme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avonsrendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenuentre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph,surnommé Fanfan Lazette.Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montantde cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé laqueue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier,et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle,illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près dumanoir des seigneurs de Lanoraie.Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation duditF.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plushaut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dansnos campagnes sous le nom de _bête à grand'queue_ dans desconditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salutde son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est leseul moyen reconnu de se débarrasser de la bête.Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenirleurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage.Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe,déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraîtêtre la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé lacarcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans unétat avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dansla nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoirrencontré la _bête à grand'queue_. Et ce qui le confirme dans saconviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureauqui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur unebarrière récemment peinte en vermillon.Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnomméSem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolueles déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant latempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la _bête àgrand'queue_ telle que décrite dans la déposition du dit Lazette.En vue de ces témoignages et dépositions et:Considérant que l'existence de la _bête à grand' queue_ a été detemps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et quele seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couperla queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, undes intéressés en cette cause;Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X.Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée,échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoinPierre Busseau, quelques jours plus tard;Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il estfort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dansles limites d'une décision péremptoire;Décidons:1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâquesdans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui leprotégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queueet feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs.2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux demanière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et des'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues dujour et de la nuit.3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazetteet F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par FanfanLazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisseafin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensationpour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que,dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés,quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos,chacun payant les frais.En foi de quoi nous avons signé,Jean-Baptisle Gallien,Onésime Bombenlert,Damase Briqueleur.Pour copie conforme: H. Beaugrand.MACLOUNEIBien qu'on lui eût donné, au baptême, le prénom de Maxime, tout lemonde au village l'appelait _Macloune_.Et tout cela, parce que sa mère, Marie Gallien, avait un défautd'articulation qui l'empêchait de prononcer distinctement son nom.Elle disait _Macloune_ au lieu de Maxime, et les villageoisl'appelaient comme sa mère.C'était un pauvre hère qui était né et qui avait grandi dans la plusprofonde et dans la plus respectable misère.Son père était un brave batelier qui s'était noyé alors que Maclouneétait encore au berceau, et la mère avait réussi tant bien que mal,en allant en journée à droite et à gauche, à traîner une pénibleexistence et à réchapper la vie de son enfant qui était né rachitiqueet qui avait vécu et grandi, en dépit des prédictions de toutes lescommères des alentours.Le pauvre garçon était un monstre de laideur. Mal fait au possible,il avait un pauvre corps malingre auquel se trouvaient tant bien quemal attachés de longs bras et de longues jambes grêles qui seterminaient par des pieds et des mains qui n'avaient guère semblancehumaine. Il était bancal, boiteux, tortu-bossu comme on dit dans noscampagnes, et le malheureux avait une tête à l'avenant: une véritabletête de macaque en rupture de ménagerie. La nature avait oublié de ledoter d'un menton, et deux longues dents jaunâtres sortaient d'unpetit trou circulaire qui lui tenait lieu de bouche comme desdéfenses de bête féroce. Il ne pouvait pas mâcher ses aliments etc'était une curiosité que de le voir manger.Son langage se composait de phrases incohérentes et de sonsinarticulés qu'il accompagnait d'une pantomime très expressive. Et ilparvenait assez facilement à se faire comprendre, même de ceux quil'entendaient pour la première fois.En dépit de cette laideur vraiment repoussante et de cette difficultéde langage, Macloune était adoré par sa mère et aimé de tous lesvillageois.C'est qu'il était aussi bon qu'il était laid, et il avait deux grandsyeux bleus qui vous fixaient comme pour vous dire:--C'est vrai! je suis bien horrible à voir, mais, tel que vous mevoyez, je suis le seul support de nia vieille mère malade et, sichétif que je sois, il me faut travailler pour lui donner du pain.Et pas un gamin, même les plus méchants, aurait osé se moquer de salaideur ou abuser de sa faiblesse.Et puis, on le prenait en pitié parce que l'on disait au villagequ'une sauvagesse avait jeté un _sort_ à Marie Gallien, quelquesmois avant la naissance de Macloune. Cette sauvagesse était unefaiseuse de paniers qui courait les campagnes et qui s'enivrait, dèsqu'elle avait pu amasser assez de gros sous pour acheter unebouteille de whisky, et c'était alors une orgie qui restait à jamaisgravée dans la mémoire de ceux qui en étaient témoins.La malheureuse courait par les rues en poussant des cris de bêtefauve et en s'arrachant les cheveux. Il faut avoir vu des sauvagessous l'influence de l'alcool pour se faire une idée de ces scènesvraiment infernales. C'est dans une de ces occasions que lasauvagesse avait voulu forcer la porte de la maisonnette de MarieGallien et qu'elle avait maudit la pauvre femme, demi morte de peur,qui avait refusé de la laisser entre chez elle.Et l'on croyait généralement au village que c'était la malédiction dela sauvagesse qui était la cause de la laideur de ce pauvre Macloune.On disait aussi, mais sans l'affirmer catégoriquement, qu'un quêteuxde Saint-Michel de Yamaska qui avait la réputation d'être un peusorcier, avait jeté un autre sort à Marie Gallien parce que la pauvrefemme n'avait pu lui faire l'aumône, alors qu'elle était elle-mêmedans la plus grande misère, pendant ses relevailles, après lanaissance de son enfant.IIMacloune avait grandi en travaillant, se rendait utile lorsqu'il lepouvait et toujours prêt à rendre service, à faire une commission,ou à prêter la main lorsque l'occasion se présentait. Il n'avaitjamais été à l'école et ce n'est que très tard, à l'âge de treizeou quatorze ans, que le curé du village lui avait permis de fairesa première communion. Bien qu'il ne fût pas ce que l'on appelleun simple d'esprit, il avait poussé un peu à la diable et sonintelligence qui n'était pas très vive n'avait jamais été cultivée.Dès l'âge de dix ans, il aidait déjà sa mère à faire bouillir lamarmite et à amasser la provision de bois de chauffage pourl'hiver.C'était généralement sur la grève du Saint-Laurent qu'il passait desheures entières à recueillir les bois flottants qui descendaient avecle courant pour s'échouer sur la rive.Macloune avait développé de bonne heure un penchant pour le commerceet le brocantage et ce fut un grand jour pour lui lorsqu'il put serendre à Montréal pour y acheter quelques articles de vente facile,comme du fil, des aiguilles, des boutons, qu'il colportait ensuitedans un panier avec des bonbons et des fruits. Il n'y eut plus demisère dans la petite famille à dater de cette époque, mais le pauvregarçon avait compté sans la maladie, qui commença à s'attaquer à sonpauvre corps, déjà si faible et si cruellement éprouvé.Mais Macloune était brave, et il n'y avait guère de temps qu'on nel'aperçut sur le quai, au débarcadère des bateaux à vapeur, les joursde marché, ou avant et après la grand'messe, tous les dimanches etfêtes de l'année. Pendant les longues soirées d'été, il faisait lapêche dans les eaux du fleuve, et il était devenu d'une habileté peucommune pour conduire un canot, soit à l'aviron pendant les jours decalme, soit à la voile lorsque les vents étaient favorables. Pendantles grandes brises du nord-est, on apercevait parfois Macloune seul,dans son canot, les cheveux au vent, louvoyant en descendant lefleuve ou filant vent arrière vers les îles de Contrecoeur.Pendant la saison des fraises, des framboises et des _bluets_, ilavait organisé un petit commerce de gros qui lui rapportait d'assezbeaux bénéfices. Il achetait ces fruits des villageois pour aller lesrevendre sur les marchés de Montréal. C'est alors qu'il fit laconnaissance d'une pauvre fille qui lui apportait ses _bluets_ dela rive opposée du fleuve, où elle habitait, dans la concession de laPetite-Misère.IIILa rencontre de cette fille fut toute une révélation dans l'existencedu pauvre Macloune. Pour la première fois il avait osé lever les yeuxsur une femme et il en devint éperdument amoureux.La jeune fille, qui s'appelait Marie Joyelle, n'était ni riche nibelle. C'était une pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par letravail, qu'un oncle avait recueillie par charité et que l'on faisaittravailler comme une esclave en échange d'une maigre pitance et devêtements de rebut qui suffisaient à peine pour la couvrir décemment.La pauvrette n'avait jamais porté de chaussures de sa vie et un petitchâle noir à carreaux rouges servait à lui couvrir la tête et lesépaules.Le premier témoignage d'affection que lui donna Macloune fut l'achatd'une paire de souliers et d'une robe d'indienne à ramages, qu'ilapporta un jour de Montréal et qu'il offrit timidement à la pauvrefille, en lui disant, dans son langage particulier:--Robe, mam'selle, souliers, mam'selle. Macloune achète ça pour vous.Vous prendre, hein?Et Marie Joyelle avait accepté simplement devant le regardd'inexprimable affection dont l'avait enveloppée Macloune en luioffrant son cadeau.C'était la première fois que la pauvre Marichette, comme onl'appelait toujours, se voyait l'objet d'une offrande qui neprovenait pas d'un sentiment de pitié. Elle avait compris Macloune,et sans s'occuper de sa laideur et de son baragouinage, son coeuravait été profondément touché.Et à dater de ce jour Macloune et Marichette s'aimèrent, comme ons'aime lorsqu'on a dix-huit ans, oubliant que la nature avait faitd'eux des êtres à part qu'il ne fallait même pas penser à unir par lemariage.Macloune dans sa franchise et dans sa simplicité raconta à sa mère cequi s'était passé, et la vieille Marie Gallien trouva tout naturelque son fils eût choisi une bonne amie et qu'il pensât au mariage.Tout le village fut bientôt dans le secret, car le dimanche suivantMacloune était parti de bonne heure dans son canot pour se rendre àla Petite-Misère dans le but de prier Marichette de l'accompagner àla grand'messe à Lanoraie. Et celle-ci avait accepté sans se faireprier, trouvant la demande absolument naturelle, puisqu'elle avaitaccepté Macloune comme son cavalier en recevant ses cadeaux.Marichette se fit belle pour l'occasion. Elle mit sa robe à ramageset ses souliers français; il ne lui manquait plus qu'un chapeau àplumes comme en portaient les filles de Lanoraie, pour en faire unedemoiselle à la mode. Son oncle, qui l'avait recueillie, était unpauvre diable qui se trouvait à la tête d'une nombreuse famille etqui ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser en la mariant aupremier venu; et autant, pour lui, valait Macloune qu'un autre.Il faut avouer qu'il se produisit une certaine sensation, dans levillage, lorsque sur le troisième coup de la grand'messe Maclouneapparut donnant le bras à Marichette. Tout le monde avait tropd'affection pour le pauvre garçon pour se moquer de lui ouvertement,mais on se détourna la tête pour cacher des sourires qu'on ne pouvaitsupprimer entièrement.Les deux amoureux entrèrent dans l'église sans paraître s'occuper deceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à latête de la grande allée centrale, sur des bancs de bois réservés auxpauvres de la paroisse.Et là, sans tourner la tête une seule fois, et sans s'occuper del'effet qu'ils produisaient, ils entendirent la messe avec la plusgrande piété.Ils sortirent de même qu'ils étaient entrés, comme s'ils eussent étéseuls au monde et ils se rendirent tranquillement à pas mesurés, chezMarie Gallien où les attendait le dîner du dimanche.--Macloune a fait une "blonde"! Macloune va se marier!--Macloune qui fréquente la Marichette!Et les commentaires d'aller leur train parmi la foule qui se réunittoujours à la fin de la grand'messe, devant l'église paroissiale,pour causer des événements de la semaine.--C'est un brave et honnête garçon, disait un peu tout le monde, maisil n'y avait pas de bon sens pour un singe comme lui, de penser aumariage.C'était là le verdict populaire!Le médecin qui était célibataire et qui dînait chez le curé tous lesdimanches, lui souffla un mot de la chose pendant le repas, et il futconvenu entre eux qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. Ilspensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune malade,infirme, rachitique et difforme comme il l'était, de devenir lepère d'une progéniture qui serait vouée d'avance à une conditiond'infériorité intellectuelle et de décrépitude physique. Rien nepressait cependant et il serait toujours temps d'arrêter le mariagelorsqu'on viendrait mettre les bans à l'église.Et puis! ce mariage; était-ce bien sérieux, après tout?IVMacloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par sespetites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contreson bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, maischaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait auvillage, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère,pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin del'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujoursmoyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban,un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné etqu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueilliesdans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait celaavec toujours le même:--Bôjou Maïchette!--Bonjour Macloune!Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le borddu canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là,quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix defemme se faisait entendre de la maison.--Marichette! oh! Marichette!C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre aulit.Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardantfixement, les yeux dans les yeux et:--Bôsoi Maïchette!--Bonsoir Macloune!Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie.Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soirMacloune arriva plus joyeux que d'habitude.--Bôjou Maïchette!--Bonjour Macloune!Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en cartonblanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt dela jeune fille.--Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette!--Oui, Macloune! quand tu voudras.Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chastepour sceller leurs fiançailles.Et ce fut tout.Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'àmettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et ilétait bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deuxépoux commenceraient la vie commune dans la misère et dans lapauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et deséparation ou de communauté de biens.Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit seshabits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva lecuré qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant sonbréviaire.--Bonjour Maxime!Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom.--Bôjou mosieur curé!--J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier.--Oui! mosieur curé.--Avec Marichette Joyelle de Contrecoeur!--Oui! mosieur curé.--Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyensde faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-ellesans toi pour lui donner du pain!Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objectionsà son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'unchien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sanscomprendre pourquoi on le maltraite ainsi.--Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible,maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge.Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avaitpour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne putcomprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dansl'impossibilité de prononcer une seule parole.Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouserMarichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt commefatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiaitainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui lefrappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'ilsuivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité desvillageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de samère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglotaainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne putque répondre:--Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman!Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tentade le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliqueraitla chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher sonMacloune d'épouser celle qu'il aimait.VMais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repasdu soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et sedirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à laPetite-Misère pour y voir Marichette.Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air étaitfroid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de lapluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, oufit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Ill'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dansson canot, il disparut dans la nuit sombre.Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscuritél'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elles'avança vers lui avec la salutation accoutumée:--Bonjour Macloune!--Bôjou Maïchette!Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemmentcontre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes,entrecoupées de sanglots déchirants:--Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... topauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pourmarier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui lesfrappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureuxMacloune.Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de lapluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord quigémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; lefleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vaguesdéferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les piedsdes amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentationsplaintives en se tenant embrassés.Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ilsoubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligencede discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui lesenvahissait.Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs dujour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ilsgrelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui lescouvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord quisoufflait toujours en tempête.Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils sedirent:--Adieu, Macloune!--Adieu, Maïchette!Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant desdents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de sonabsence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et sedirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait touteson habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dansles vagues.Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avantd'atteindre la rive opposée.Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétudemortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figureenluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre MarieGallien pour réchauffer son enfant fut inutile.Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'ilsouffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler leprêtre au plus tôt.Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans ledélire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Maclounereconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expiraen jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimabledésespérance et en murmurant le nom de Marichette.VIUn mois plus tard, à la Saint-Michel, le corbillard des pauvresconduisait au cimetière de Contrecoeur Marichette Joyelle, morte dephtisie galopante chez son oncle de la Petite-Misère.Ces deux pauvres déshérités de la vie, du bonheur et de l'amourn'avaient même pas eu le triste privilège de se trouver réunis dansla mort, sous le même tertre, dans un coin obscur du même cimetière.LE PÈRE LOUISONIC'était un grand vieux sec, droit comme une flèche, comme on dit aupays, au teint basané, et la tête et la figure couvertes d'uneépaisse chevelure et d'une longue barbe poivre et sel.Tous les villageois connaissaient le père Louison, et sa réputations'étendait même aux paroisses voisines; son métier de canotier et depasseur le mettait en relations avec tous les étrangers qui voulaienttraverser le Saint-Laurent, large en cet endroit d'une bonne petitelieue.On l'avait surnommé le _Grand Tronc_, et c'était généralement parce sobriquet cocasse qu'on le désignait lorsqu'on glosait sur soncompte. Pourquoi le _Grand Tronc?_ Mystère! car le père Louisonn'avait rien pour rappeler cette voie ferrée qui provoquait de siacrimonieuses discussions dans les réunions politiques de l'époque.Quelques-uns disaient que le nom provenait de la longueur de soncanot creusé tout d'une pièce dans un tronc d'arbre gigantesque.Si tout le monde au village connaissait le _Grand Tronc_, personnene pouvait en dire autant de son histoire.Il était arrivé à L...., il y avait bien longtemps--les anciensdisaient qu'il y avait au moins vingt-cinq ans--sans tambour nitrompette. Il avait acheté sur les bords du Saint-Laurent, tout prèsde la grève et à quelques arpents de l'église, un petit coin de terregrand comme la main, où il avait construit une misérable cahute surles ruines d'une cabine de bateau qu'il avait trouvée, un beau matin,échouée sur une batture voisine.Il gagnait péniblement sa vie à traverser les voyageurs d'une rive àl'autre du Saint-Laurent et à faire la pêche depuis la débâcle desglaces jusqu'aux derniers jours d'automne. Il était certain deprendre la première anguille, le premier doré, le premier achiganet la première alose de la saison. Il faisait aussi la chasse àl'outarde, au canard, au pluvier, à l'alouette et à la bécasse avecun long fusil à pierre qui paraissait dater du régime français.On ne le rencontrait jamais sans qu'il eût, soit son aviron, soit sonfusil, soit sa canne à pêche sur l'épaule et il allait tranquillementson chemin, répondant amicalement d'un signe de tête aux salutationsamicales de la plupart et aux timides coups de chapeaux des enfantsqui le considéraient bien tous comme un croquemitaine qu'il fallaitcraindre et éviter.Si l'on ignorait sa véritable histoire, on ne s'en était pas moinsfait un devoir religieux de lui en broder une, plutôt mauvaise quebonne, car le père Louison aimait et pratiquait trop la solitudepour être devenu populaire parmi les villageois. Il se contentaitgénéralement d'aller offrir sa pêche ou sa chasse à ses clientsordinaires: le curé, le docteur, le notaire et le marchand duvillage, et si le poisson ou le gibier était exceptionnellementabondant, il allait écouler le surplus sur les marchés de Joliette,de Sorel et de Berthier.Si on se permettait parfois de gloser sur son compte, on ne pouvaitcependant pas l'accuser d'aucun méfait, car sa réputation d'intégritéétait connue à dix lieues à la ronde. Il avait même risqué sa vie àplusieurs reprises pour sauver des imprudents ou des malheureux quiavaient failli périr sur les eaux du Saint-Laurent et il s'étaitnotamment conduit avec la plus grande bravoure pendant une tempêtede serouet qui avait jeté un grand nombre de bateaux à la côte, envolant à la rescousse des naufragés avec son grand canot.M. le curé affirmait que le père Louison était un brave homme, quis'acquittait avec la plus grande ponctualité de ses devoirsreligieux. Toujours prêt à rendre un service qu'on lui demandait, ilse faisait toutefois un devoir de ne jamais rien demander lui-même etc'était là probablement ce qu'on ne lui pardonnait pas. Le monde estsi drôlement et si capricieusement égoïste.Chaque soir, à la brunante des longs jours d'été, le vieillard allaitmouiller son canot à deux ou trois encâblures de la rive, dans unendroit où il tendait son _varveau_ ou ses lignes dormantes. Assisau milieu de son embarcation, il restait là dans la plus parfaiteimmobilité jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sa silhouette sedécoupait d'abord, nette et précise sur le miroir du fleuve endormi,mais prenait bientôt des lignes indécises d'un tableau de Millet,dans l'obscurité, alors que l'on n'entendait plus que le murmure despetites vagues paresseuses qui venaient caresser le sable argenté dela grève.La frayeur involontaire qu'inspirait le père Louison n'existait passeulement chez les enfants, mais plus d'une fillette superstitieuse,en causant avec son amoureux, sous les grands peupliers qui bordentla côte, avait serré convulsivement le bras de son cavalier en voyantau large s'estomper le canot du vieux pêcheur dans les dernièreslueurs crépusculaires.Bref, le pauvre vieux était plutôt craint qu'aimé au village, et lesgamins trottinaient involontairement lorsqu'ils apercevaient au loinsa figure taciturne.IIIl y avait à L... un mauvais garnement, comme il s'en trouvedans tous les villages du monde, et ce gamin détestait toutparticulièrement le père Louison dont il avait cependant une peurterrible. Le vieux pêcheur avait attrapé notre polisson un jour quecelui-ci était e train de battre cruellement un vieux chien barbetqu'il avait inutilement tenté de noyer. Le vieillard avait toutsimplement tiré les oreilles du gamin en le menaçant d faireconnaître sa conduite à ses parents.Or, le père du gamin en question était un mauvais coucheur nomméRivet, qui cherchait plutôt qu'il n'évitait une querelle, et, unmatin que le père Louison réparait tranquillement ses filets devantsa cabane, il s'entendit apostropher:--Eh! dites donc, vous là, le _Grand Tronc_! qui est-ce qui vous apermis de mettre la main sur mon garçon?Votre garçon battait cruellement un chien qu'il n'avait pu noyer, etj'ai cru vous rendre service en l'empêchant de martyriser un pauvreanimal qui ne se défendait même pas.--Ça n'était pas de vos affaires, répondit Rivet, et je ne sais pasce qui me retient de vous faire payer tout de suite les tapes quevous avez données à mon fils.Et l'homme élevait la voix d'un ton menaçant, et quelques curieuxs'étaient déjà réunis pour savoir ce dont il s'agissait.--Pardon, mon ami, répondit le vieillard tranquillement. Ce que j'aifait, je l'ai fait pour bien faire, et vous savez de plus que je n'aifait aucun mal à votre enfant.--Ça ne fait rien. Vous n'aviez pas le droit de le toucher, et ils'avança la main haute sur le vieux pêcheur qui continuaittranquillement à refaire les mailles de son filet. Le vieillard levales yeux, alors qu'il était trop tard pour parer un coup de poing quil'atteignit en pleine figure, sans lui faire cependant grand mal.Il fallut voir la transformation qui s'opéra dans toute laphysionomie du père Louison à cet affront brutal. Il se redressa detoute sa hauteur, rejeta violemment le filet qu'il tenait des deuxmains, et bondit comme une panthère sur l'audacieux qui venait de lefrapper sans provocation.Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et avant qu'on eût pu l'enempêcher, il avait saisi son adversaire par les flancs et, lesoulevant comme il aurait fait d'un enfant au-dessus de sa tête, et àla longueur de ses longs bras, il le lança avec une violence inouïesur le sable de la grève, en poussant un mugissement de bête fauve.Le pauvre diable, qui avait pensé s'attaquer à un vieillard impotent,venait de réveiller la colère et la puissance d'un hercule. Il tombasans connaissance, incapable de se relever ou de faire le moindremouvement.Le père Louison le considéra pendant un instant, un seul, et, seprécipitant sur lui, le ramassa de nouveau, en s'avançant vers leseaux du fleuve, le tint un instant suspendu en l'air et le rejetaavec force sur le sable mouillé et durci par les vagues. La victimeétait déjà à demi morte et s'écrasa avec un bruit mat, comme celuid'un sac de grain qu'on laisse tomber par terre.Les spectateurs, qui devenaient nombreux, n'osaient pas intervenir etregardaient timidement cette scène tragique.Avant même qu'on eût pu faire un pas pour l'arrêter, le vieux pêcheurs'était encore précipité sur Rivet et, cette fois, le tenant au boutde ses bras, il était entré dans l'eau, en courant, dans l'intentionévidente de le noyer.Une clameur s'éleva parmi la foule:--Il va le noyer! il va le noyer!Et, en effet, le père Louison avançait toujours dans les eaux qui luimontaient déjà jusqu'à la taille. Il n'allait plus si vite, mais ilcontinua toujours jusqu'à ce qu'il en eût jusqu'aux aisselles;alors, balançant le pauvre Rivet deux ou trois fois au-dessus de satête, il le plongea dans le fleuve, à une profondeur où il auraitfallu être bon nageur pour pouvoir regagner la rive.Le vieillard parut ensuite hésiter un instant, comme pour biens'assurer que sa victime était disparue sous les eaux, puis ilregagna le rivage à pas mesurés et alla s'enfermer dans sa misérablecabane, sans qu'aucun des curieux qui se trouvaient sur son passageeût osé lever la main ou même ouvrir la bouche pour demander grâcepour la vie du malheureux Rivet.Dès que le père Louison eut disparu, tous se précipitèrent cependantvers les canots qui se trouvaient là, pour voler au secours du noyéqui n'avait pas encore reparu à la surface. Mais l'émotion du momentempêchait plutôt qu'elle n'accélérait les mouvements de ces hommes debonne volonté, et le pauvre Rivet aurait certainement perdu la vie sides sauveteurs inattendus n'étaient venus à la rescousse.Une _cage_ descendait au large avec le courant et un canot d'écorcecontenant deux hommes s'en était détaché. Il n'était plus qu'à deuxou trois arpents du rivage lorsque le père Louison s'était avancédans le fleuve pour y précipiter son agresseur. Les deux hommes ducanot avaient suivi toutes les péripéties du drame, et, au moment oùle corps du pauvre Rivet reparaissait sur l'eau après quelquesminutes d'immersion, ils purent le saisir par ses habits et ledéposer dans leur embarcation, aux applaudissements de la foule quigrossissait toujours sur la rive.Deux coups d'aviron vigoureusement donnés par les deux voyageursfirent atterrir le canot et l'on débarqua le corps inanimé du pauvreRivet pour le déposer sur la grève en attendant l'arrivée du curé etdu médecin qu'on avait envoyé chercher.Ce n'était pas trop tôt, car l'asphyxie était presque complète, et ilfallut recourir à tous les moyens que prescrit la science pour lessecours aux noyés afin de ramener un signe de vie chez le malheureuxRivet dont la femme et les enfants étaient accourus sur les lieux etremplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris dedésespoir.Le curé avait pris la précaution de donner l'absolution _inarticulo mortis_, mais l'homme de science déclara avant longtempsqu'il y avait lieu d'espérer et l'on transporta le moribond chez lui,où il reçut la visite et les soins empressés de toutes les commèresdu village.IIIS'il était vrai que le père Louison jouissait de la réputation d'unhomme paisible et inoffensif et que Rivet, au contraire, passait pourun homme grincheux et querelleur, une vengeance aussi terrible pourun simple coup de poing ne pouvait manquer, néanmoins, de produireune émotion générale chez tous les habitants de L...Le curé, le notaire, le médecin et les autres notables de l'endroitse réunirent le même soir chez le capitaine de milice, qui était enmême temps le magistrat de la paroisse, pour délibérer sur ce qu'ilconvenait de faire dans des circonstances aussi graves.Il fut décidé de tenir une enquête dès le lendemain matin etd'appeler le père Louison à comparaître devant le magistrat, enattendant que le médecin pût se prononcer d'une manière définitivesur l'état du malade qui paraissait s'améliorer assez sensiblement,cependant, pour écarter toute idée de mort prochaine ou mêmeprobable.Le bailli du village fut chargé d'aller prévenir le vieux pêcheurd'avoir à se présenter le lendemain matin à neuf heures, à la sallepublique du village, où se tiendrait l'enquête préliminaire et cettenouvelle, jetée en pâture aux bonnes femmes, eut bientôt fait le tourdu fort, comme on dit encore dans nos campagnes.Le père Louison n'avait pas reparu depuis qu'il s'était renfermé danssa cabane. Aussi n'était-ce pas sans un sentiment de terreur que lebailli s'était approché pour frapper à sa porte, afin de luicommuniquer les ordres du magistrat.--Monsieur Louison! monsieur Louison! fit-il, d'une voix basse ettremblante.Mais à sa grande surprise la porte s'ouvrit immédiatement et levieillard s'avança tranquillement:--Qu'y a-t-il à votre service, Jean-Thomas?--Monsieur le magistrat m'a dit de vous informer qu'il désirait vousvoir, demain matin, à la salle publique pour... pour...--Très bien, Jean-Thomas, dites à M. le magistrat que je serai là àl'heure voulue.Et il referma tranquillement la porte, comme si rien d'extraordinairen'était arrivé et comme s'il avait répondu à un client qui lui auraitdemandé une brochée d'anguilles ou de _crapets_.IVLe lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et lemédecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux.Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines etl'enquête commença.Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il setenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur lesgenoux, et la tête dans les deux mains.À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements dela veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé des'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés,et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'étaitpassé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots:--Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable etje me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vousen demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et àsa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village quiont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et parma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et jesuis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité,--Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que lavie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyeren prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée etje demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ilsont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance,pendant l'affaire d'hier.Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisserevenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, racontasimplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du pèreLouison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine,s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face àface avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien enface, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte etl'étonnement:--Louis Vanelet!Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire deterreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnudans la paroisse de L...Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lamesd'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puiss'abaissèrent aussitôt; et le vieil _homme de cages_ raconta lesauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait ététémoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter enpâture à la curiosité publique.Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille,les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, etpersonne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'_aparte_ qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé.D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez noshabitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée parle magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retournerchez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la dispositionde la justice.La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermerdans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient.Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin etlui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huitheures. Il voulait lui causer.VFidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur setrouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notairequi s'étaient réunis pour la circonstance.Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué saconvocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-ilpas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint:--Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avezdonné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience.--C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter.Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait saconnaissance?--Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de monpremier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmouret Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était unbon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le mondeaimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autourde la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arrivapour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveauxarrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisseque lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine etil était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Riend'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'àce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servirde témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir lelendemain avec son coparoissien. "Nous aimons, me dit-il, la mêmefille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux,nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe." La propositionme parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bienpetites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemainmatin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversairesétaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commençaassez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils étéportés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accèsde fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il luiportait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait commesous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin,d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rageet fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que sonadversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdîtconnaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, lebalançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacéequi recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et lesang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait denouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes surlui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcherun meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureuraussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants ets'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit auchantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corpsinanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de févrieret en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vaneletdisparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuiscette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il étaitdevenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendantlongtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps,dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai apprisdepuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser cellepour qui il avait failli sacrifier sa vie.Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivementcette histoire, se consultèrent longuement et finirent par déciderqu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colèresterribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exempleet le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel.Le bailli recevrait des instructions à cet effet.VILorsque le représentant de la loi se rendit, le lendemain matin, pouropérer l'arrestation de Louis Vanelet, il trouva la cabane vide. Levieillard, pendant la nuit, avait disparu en emportant dans son canotses engins de chasse et de pêche. Personne ne l'avait vu partir etl'on ignorait la direction qu'il avait prise.Quelques jours plus tard, le capitaine d'un bateau de L... racontaitque, pendant une forte bourrasque de nord-est, il avait rencontré surle lac Saint-Pierre un long canot flottant au gré des vagues et desvents.Il avait cru reconnaître l'embarcation du père Louison mais le canotétait vide et à moitié rempli d'eau.EOT;/*End of the Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ******** This file should be named 16210-8.txt or 16210-8.zip *****This and all associated files of various formats will be found in:http://www.gutenberg.org/1/6/2/1/16210/This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htmThank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean(University of Alberta) for making it available.Updated editions will replace the previous one--the old editionswill be renamed.Creating the works from public domain print editions means that noone owns a United States copyright in these works, so the Foundation(and you!) can copy and distribute it in the United States withoutpermission and without paying copyright royalties. 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