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148 lars 1
<?php
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namespace Faker\Provider\fr_CA;
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class Text extends \Faker\Provider\Text
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{
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    /**
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     * The Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
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     *
10
     * This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
11
     * almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
12
     * re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
13
     * with this eBook or online at www.gutenberg.net
14
     *
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     *
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     * Title: La chasse galerie
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     *        Légendes Canadiennes
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     *
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     * Author: Honoré Beaugrand
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     *
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     * Release Date: July 5, 2005 [EBook #16210]
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     *
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     * Language: French
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     *
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     *
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     * *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
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     *
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     *
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     * This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
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     * http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
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     *
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     * Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
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     * (University of Alberta) for making it available.
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     *
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     *
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     *
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     *
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     *
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     * DU MÊME AUTEUR
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     *
43
     * JEANNE LA FILEUSE--Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux
44
     * États-Unis--Première édition 1878--Duexième édition--Montréal, 1888.
45
     *
46
     * LE VIEUX MONTRÉAL, 1611-1803--Album historique, chronologique et
47
     * topographique de la ville de Montréal depuis se fondation--13 planches
48
     * en couleurs--Dessins de P. L. Morin--Montréal, 1884.
49
     *
50
     * MELANGES--Trois Conférences--Montréal, 1888.
51
     *
52
     * LETTRES DE VOYAGE--France--Italie--Sicile--Malte--Tunisie--Algérie--
53
     * Espagne--Montréal, 1889.
54
     *
55
     * SIX MOIS DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES--Colorado--Utah--Nouveau
56
     * Mexique--Édition illustrée--Montréal, 1890.
57
     *
58
     *
59
     * LA
60
     * CHASSE
61
     * GALERIE
62
     * Légendes
63
     * Canadiennes
64
     *
65
     * par
66
     * H. Beaugrand
67
     *
68
     * MONTREAL
69
     * 1900
70
     *
71
     *
72
     *
73
     *
74
     * TABLE DES MATIÈRES
75
     *
76
     * La Chasse-Galerie
77
     * Le Loup-Garou
78
     * La Bête à Grand'queue
79
     * Macloune
80
     * Le Père Louison
81
     *
82
     *
83
     *
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     * La légende qui suit a déjà été publiée dans la _Patrie_, il y a
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     * quelque dix ans, et en anglais dans le _Century Magazine_ de New
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     * York, du mois d'août 1892, avec illustrations par Henri Julien.
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     * On voit que cela ne date pas d'hier. Le récit lui-même est basé
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     * sur une croyance populaire qui remonte à lépoque des coureurs
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     * des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les "gens de chantier"
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     * ont continué la tradition, et c'est surtout dans les paroisses
91
     * riveraines du Saint-Laurent que l'on connaît les légendes de
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     * la chasse-galerie. J'ai rencontré plus d'un vieux voyageur qui
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     * affirmait avoir vu voguer dans l'air des canots d'écorce remplis
94
     * de "possédés" s'en allant voir leurs blondes, sous l'égide de
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     * Belzébuth. Si j'ai été forcé de me servir d'expressions plus ou
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     * moins académiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scène
97
     * des hommes au langage aussi rude que leur difficile métier.
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     *
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     * H.B.
100
     *
101
     * @see http://www.gutenberg.org/cache/epub/16210/pg16210.txt
102
     *
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     * @var string
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     */
105
    protected static $baseText = <<<'EOT'
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LA CHASSE-GALERIE
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108
I
109
 
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Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le
111
fin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient
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envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis
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qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le
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sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe
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de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez
116
de ces maudits-là dans mon jeune temps.
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Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous se
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rapprochèrent de la cambuse où le _cook_ finissait son préambule et
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se préparait à raconter une histoire de circonstance.
121
 
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On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge,
123
dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait
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été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.
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126
Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du
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contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le
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cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de
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pattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélasse
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mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait
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terminer la soirée.
132
 
133
Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais
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obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin
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résineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres
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qui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux de
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clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands
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bois.
139
 
140
Joe le _cook_ était un petit homme assez mal fait, que l'on
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appelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et
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qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutes
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les couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faire
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prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui
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faire raconter ses exploits.
146
 
147
II
148
 
149
--Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu _tough_
150
dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la
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religion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je
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vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je ne
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craignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, la
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veille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tous
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mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup;
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mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits
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verres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là,
158
on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas
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rare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages de
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tignasse. La jamaïque était bonne,--pas meilleure que ce soir,--mais
161
elle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bien
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lampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onze
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heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je me
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laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme en
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attendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'un
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quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous
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allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter
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la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier
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voisin.
170
 
171
Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouer
172
rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:
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--Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut du
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quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi je
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m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?
177
 
178
--À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus de
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cent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage,
180
qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, le
181
travail du lendemain du jour de l'an?
182
 
183
--Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons
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le voyage en canot d'écorce à l'aviron, et demain matin à six heures
185
nous serons de retour au chantier.
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187
Je comprenais.
188
 
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Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon
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salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde, au
191
village. C'était raide! Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne
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et débauché et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque,
193
mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait.
194
 
195
--Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas
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de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six
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heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on voyage au moins 50
198
lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit
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tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le
200
trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant.
201
C'est facile à faire et pour éviter tout danger, il faut penser à ce
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qu'on dit, avoir l'oeil où l'on va et ne pas prendre de boisson en
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route. J'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il ne
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m'est jamais arrivé malheur. Allons mon vieux, prends ton courage à
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deux mains et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps nous
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serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir de
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l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il faut
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être deux, quatre, six ou huit et tu seras le huitième.
209
 
210
--Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au
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diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage
212
à lui.
213
 
214
--Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se
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griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme
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n'est pas un enfant, que diable! Viens! viens! nos camarades nous
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attendent dehors et le grand canot de la _drave_ est tout prêt pour
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le voyage.
219
 
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Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six de
221
nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot
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était sur la neige dans une clairière et avant d'avoir eu le temps de
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réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le
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plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu
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troublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n'être pas
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allé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de me
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débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il
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nous dit:
229
 
230
--Répétez avec moi!
231
 
232
Et nous répétâmes:
233
 
234
--Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes,
235
si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du
236
nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. À
237
cette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu où
238
nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier!
239
 
240
III
241
 
242
  Acabris! Acabras! Acabram
243
  Fais-nous voyager par-dessus les montagnes
244
 
245
À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmes
246
le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
247
pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume et au
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commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés
249
que nous étions. Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans
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l'air comme une flèche, et c'est le cas de le dire, le diable nous
251
emportait. Ça nous en coupait le respire et le poil en frisait sur
252
nos bonnets de carcajou.
253
 
254
Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure,
255
environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autre
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chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit
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superbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme
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un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nos
259
moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant
260
tous en nage. Ça se comprend aisément puisque c'était le diable qui
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nous menait et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la
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_Blanche_. Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c'était la
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Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de
264
nous comme un immense miroir. Puis, p'tit-à-p'tit nous aperçûmes des
265
lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'églises
266
qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font
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l'exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochers
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aussi vite qu'on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyage
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en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables,
270
passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant
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derrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le
272
possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route et nous
273
arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais qui nous servit de guide
274
pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
275
 
276
--Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et nous
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allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à c'te heure cite.
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Toi, Joe! là, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous une
279
chanson sur l'aviron.
280
 
281
En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande
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ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près
283
au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas
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l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance que
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tous les canotiers répétèrent en choeur:
286
 
287
  Mon père n'avait fille que moi,
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    Canot d'écorce qui va voler,
289
  Et dessus la mer il m'envoie:
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    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
291
    Canot d'écorce qui va voler!
292
 
293
  Et dessus la mer il m'envoie,
294
    Canot d'écorce qui va voler,
295
  Le marinier qui me menait:
296
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
297
    Canot d'écorce qui va voler!
298
 
299
  Le marinier qui me menait,
300
    Canot d'écorce qui va voler,
301
  Me dit, ma belle, embrassez-moi:
302
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
303
    Canot d'écorce qui va voler!
304
 
305
  Me dit, ma belle, embrassez-moi,
306
    Canot d'écorce qui va voler,
307
  Non, non, monsieur, je ne saurais:
308
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
309
    Canot d'écorce qui va voler!
310
 
311
  Non, non, monsieur, je ne saurais,
312
    Canot d'écorce qui va voler,
313
  Car si mon papa le savait:
314
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
315
    Canot d'écorce qui va voler!
316
 
317
  Car si mon papa le savait,
318
    Canot d'écorce qui va voler,
319
  Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait.
320
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
321
    Canot d'écorce qui va voler!
322
 
323
 
324
IV
325
 
326
Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes
327
S'arrêter dans les rues pour nous voir passer, mais nous filions si
328
vite qu'en un clin d'oeil nous avions dépassé Montréal et ses
329
faubourgs, et alors je commençai à compter les clochers: la
330
Longue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Saint-Sulpice, et
331
enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie qui dominaient le vert
332
sommet des grands pins du domaine.
333
 
334
--Attention! vous autres, nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à
335
l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et
336
nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos
337
connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.
338
 
339
Qui fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard notre canot reposait
340
dans un banc de neige à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et
341
nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce
342
n'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu et
343
nous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste qui était
344
plus effronté que les autres s'en alla frapper à la porte de la
345
maison de son parrain où l'on apercevait encore de la lumière, mais
346
il n'y trouva qu'une fille _engagère_ qui lui annonça que les
347
vieilles gens étaient à un _snaque_ chez le père Robillard, mais
348
que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous
349
rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère en bas de
350
Contrecoeur, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodon
351
du jour de l'an.
352
 
353
--Allons au rigodon, chez Batissette Augé, nous dit Baptiste, on est
354
certain d'y rencontrer nos blondes.
355
 
356
--Allons chez Batissette!
357
 
358
Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement en
359
garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles et
360
de prendre un coup de trop, car il fallait reprendre la route des
361
chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous
362
étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au
363
fin fond des enfers.
364
 
365
  Acabris! Acabras! Acabram!
366
  Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
367
 
368
cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la
369
Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous
370
étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve
371
et nous étions rendus chez Batissette Augé dont la maison était tout
372
illuminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon et
373
les éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres se
374
trémousser, à travers les vitres couvertes de givre. Nous cachâmes
375
notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive,
376
car la glace avait refoulé, cette année-là.
377
 
378
--Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et
379
attention à vos paroles. Dansons comme des perdus, mais pas un seul
380
verre de Molson, ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier
381
signe, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer
382
l'attention.
383
 
384
Et nous allâmes frapper à la porte.
385
 
386
V
387
 
388
Le père Batissette vint ouvrir lui-même et nous fûmes reçus à bras
389
ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.
390
 
391
Nous fûmes d'abord assaillis de questions:
392
 
393
--D'où venez-vous?
394
 
395
--Je vous croyais dans les chantiers!
396
 
397
--Vous arrivez bien tard!
398
 
399
--Venez prendre une larme!
400
 
401
Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:
402
 
403
--D'abord, laissez-nous nous décapoter et puis ensuite laissez-nous
404
danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai
405
à toutes vos questions et nous vous raconterons tout ce que vous
406
voudrez.
407
 
408
Pour moi j'avais déjà reluqué Liza Guimbette qui était faraudée par
409
le p'tit Boisjoli de Lanoraie. Je m'approchai d'elle pour la saluer
410
et pour lui demander l'avantage de la prochaine qui était un _reel_
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à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais
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risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et
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de battre des ailes de pigeon en sa compagnie. Pendant deux heures de
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temps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour me
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vanter si je vous dis que dans ce temps-là, il n'y avait pas mon
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pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse.
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Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce
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que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient
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fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la
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pendule. J'avais cru apercevoir Baptiste Durand qui s'approchait du
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buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps
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en temps, mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je
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n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de
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remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait
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pris un coup de trop et je fus obligé d'aller le prendre par le bras
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pour le faire sortir avec moi en faisant signe aux autres de se
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préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseuses. Nous
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sortîmes donc les uns après les autres sans faire semblant de rien
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et, cinq minutes plus tard, nous étions remontés en canot, après
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avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne,
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pas même à Liza que j'avais invitée pour danser un _foin_. J'ai
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toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder
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et à épouser le petit Boisjoli sans même m'inviter à ses noces, la
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bougresse. Mais pour revenir à notre canot, je vous avoue que nous
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étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu un
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coup car c'était lui qui nous gouvernait et nous n'avions juste que
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le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant
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le réveil des hommes qui ne travaillaient pas le jour du jour de
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l'an. La lune était disparue et il ne faisait plus aussi clair
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qu'auparavant et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à
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l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous
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allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai
443
et je dis à Baptiste:
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--Attention! là, mon vieux. Pique tout droit sur la montagne de
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Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.
447
 
448
--Je connais mon affaire, répliqua Baptiste, et mêle-toi des tiennes!
449
 
450
Et avant que j'aie eu le temps de répliquer:
451
 
452
  Acabris! Acabras! Acabram!
453
  Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
454
 
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VI
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457
Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt
458
évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le
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canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à cent
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pieds du clocher de Contrecoeur et au lieu de nous diriger à l'ouest,
461
vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivière
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Richelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus la
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montagne de Beloeil et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant
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du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que
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l'évêque de Québec avait plantée là.
466
 
467
--À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyer
468
chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!
469
 
470
Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en
471
mettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjà
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dans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car
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si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions
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flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vous
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assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où
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nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une
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_sheer_ et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canot
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s'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flanc
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de la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, que
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personne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais à
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peine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commence
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à sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour la
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Gatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de
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raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un
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ivrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout de
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patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait
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déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes
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autres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons
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tous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et que
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nous plaçons ensuite au fond du canot,--après l'avoir ligoté comme un
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bout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de
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prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et:
493
 
494
  Acabris! Acabras! Acabram!
495
 
496
nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous
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n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la
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Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure
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que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la
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rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau et
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de là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plus
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qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui
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se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui
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s'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, en
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lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux.
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Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risque
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de tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animal
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gesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'il
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avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant le
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moulinet comme un Irlandais avec son _shilelagh_. La position était
511
terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous
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arrivions, mais j'étais tellement excité, que par une fausse
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manoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot
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heurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités en
515
bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on
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tue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps à
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descendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, et
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mon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'il
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tombe dans un puits qui n'a pas de fond.
520
 
521
VII
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523
Vers les huit heures du matin, je m'éveillai dans mon lit dans la
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cabane, où nous avaient transportés des bûcherons qui nous avaient
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trouvés sans connaissance, enfoncés jusqu'au cou dans un banc de
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neige du voisinage. Heureusement que personne ne s'était cassé les
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reins mais je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais les côtes sur
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le long comme un homme qui a couché sur les ravalements pendant toute
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une semaine, sans parler d'un _blackeye_ et de deux ou trois
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déchirures sur les mains et dans la figure. Enfin, le principal,
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c'est que le diable ne nous avait pas tous emportés et je n'ai pas
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besoin de vous dire que je ne m'empressai pas de démentir ceux qui
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prétendirent qu'ils m'avaient trouvé, avec Baptiste et les six
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autres, tous saouls comme des grives, et en train de cuver notre
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jamaïque dans un banc de neige des environs. C'était déjà pas si beau
536
d'avoir risqué de vendre son âme au diable, pour s'en vanter parmi
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les camarades; et ce n'est que bien des années plus tard que je
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racontai l'histoire telle qu'elle m'était arrivée.
539
 
540
Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si
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drôle qu'on le pense que d'aller voir sa blonde en canot d'écorce, en
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plein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous
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avez un maudit ivrogne qui se mêle de gouverner. Si vous m'en croyez,
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vous attendrez à l'été prochain pour aller embrasser vos p'tits
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coeurs, sans courir le risque de voyager aux dépens du diable.
546
 
547
Et Joe le _cook_ plongea sa micouane dans la mélasse bouillonnante
548
aux reflets dorés, et déclara que la tire était cuite à point et
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qu'il n'y avait plus qu'à l'étirer.
550
 
551
 
552
 
553
LE LOUP-GAROU
554
 
555
Oui! Vous êtes tous des fins-fins, les avocats d Montréal, pour vous
556
moquer des loups-garous. Il es vrai que le diable ne fait pas tant de
557
cérémonies avec vous autres et qu'il est si sûr de son affaire, qu'il
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n'a pas besoin de vous faire courir la prétentaine pour vous attraper
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par le chignon du cou, à l'heure qui lui conviendra.
560
 
561
--Voyons, père Brindamour, ne vous fâchez pas, et si vous avez vu des
562
loups-garous, racontez-nous ça.
563
 
564
C'était pendant la dernière lutte électorale de Richelieu, entre
565
Bruneau et Morgan, dans une salle du comité du Pot-au-beurre, en bas
566
de Sorel. Les cabaleurs révisaient les listes et faisaient des cours
567
d'économie politique aux badauds qui prétendaient s'intéresser à
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leurs arguments, pour attraper de temps en temps un p'tit coup de
569
whisky blanc à la santé de monsieur Morgan.
570
 
571
Dans une salle basse, remplie de fumée, assis sur des bancs grossiers
572
autour d'une table de bois de sapin brut, vingt-cinq à trente
573
gaillards des alentours causaient politique sous la haute direction
574
d'un étudiant en droit qui pontifiait, flanqué de quatre ou cinq
575
exemplaires du Hansard et des derniers livres bleus des ministères
576
d'Ottawa.
577
 
578
Le père Pierriche Brindamour en était rendu au paroxysme d'un
579
enthousiasme échevelé et criait comme un possédé:
580
 
581
--Hourrah pour monsieur Morgan! et que le diable emporte tous les
582
rouges de Sorel; c'est une bande de coureux de loup-garoux.
583
 
584
Un éclat de rire formidable accueillit cette frasque du père
585
Pierriche et comme on le savait bavard, à ses heures d'enthousiasme,
586
on résolut de le faire causer.
587
 
588
--Des coureux de loup-garou! Allons donc M. Brindamour, est-ce que
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vous croyez encore à ces blagues-là, dans le rang du Pot-au-beurre?
590
 
591
C'est alors que le vieillard riposta en s'attaquant au manque de vertu
592
et d'orthodoxie des avocats en général et de ceux de Montréal en
593
particulier.
594
 
595
--Ah ben oui! vous êtes tous pareils, vous autres les avocats, et si
596
je vous demandais seulement ce que c'est qu'un loup-garou, vous
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seriez ben en peine de me le dire. Quand je dis que tous les rouges
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de Sorel courent le loup-garou, c'est une manière de parler, car vous
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devriez savoir qu'il faut avoir passé sept ans sans aller à confesse,
600
pour que le diable puisse s'emparer d'un homme et lui faire pousser
601
du poil en dedans. Je suppose que vous ne savez même pas qu'un homme
602
qui court le loup-garou a la couenne comme une peau de loup revirée
603
à l'envers, avec le poil en dedans. Un sauvage de Saint-François
604
connaît ça, mais un avocat de Montréal, ça peut bavasser sur la
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politique, mais en dehors de ça, faut pas lui demander grand-chose
606
sur les choses sérieuses et sur ce qui concerne les habitants.
607
 
608
--C'est vrai, répondirent quelques farceurs qui se rangeaient avec le
609
père Pierriche, contre l'avocat en herbe.
610
 
611
--Oui! tout ça, c'est très bien, riposta l'étudiant dans le but de
612
pousser Pierriche à bout, mais ça n'est pas une véritable histoire de
613
loup-garou. En avez-vous jamais vu, vous, un loup-garou, M.
614
Brindamour? C'est cela que je voudrais savoir.
615
 
616
--Oui, j'en ai vu un loup-garou, pas un seul, mais vingt-cinq, et si
617
je vous rencontrais seulement sur le bord d'un fossé, dans une talle
618
de hart-rouge après neuf heures du soir, je gagerais que vous auriez
619
le poil aussi long qu'un loup, vous qui parlez, car ça vous
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embêterait ben de me montrer votre billet de confession. Le plus que
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ça pourrait être ce serait un mauvais billet de pâques de renard. Ah!
622
on vous connaît les gens de Montréal. Faut pas venir nous pousser des
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pointes, parce que vous êtes plus éduqués que nous autres.
624
 
625
--Oui! oui, tout ça, c'est bien beau mais c'est pour nous endormir
626
que vous blaguez comme ça. Allez dire ça aux gens de Bruneau. Ce qui
627
me faut à moi c'est des preuves, et si vous savez une histoire de
628
loup-garou, racontez-la, car on va finir par croire que vous n'en
629
savez pas et que vous voulez vous moquer de nous autres.
630
 
631
--Oui-da! oui. Eh ben j'en ai une histoire et je vas vous la conter,
632
mais à une condition: vous allez nous faire servir un gallon de
633
whisky d'élection pour que nous buvions à la santé de monsieur
634
Morgan, notre candidat.
635
 
636
La proposition fut agréée et le p'tit lait électoral fut versé à la
637
ronde, haussant d'un cran l'enthousiasme déjà surchauffé de cet
638
auditoire désintéressé!
639
 
640
Et après avoir constaté qu'il ne restait plus une goutte de liquide
641
au fond de la mesure d'un gallon qu'on avait placé sur une pile de
642
littérature électorale, au beau milieu de la table, Pierriche
643
Brindamour prit la parole:
644
 
645
C'est pas pour un verre de whisky du gouvernement que je voudrais
646
vous conter une menterie. Il me faudrait quelque chose de plus
647
sérieux que ça que je me mette en conscience en temps d'élection. Les
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gros bonnets se vendent trop cher à Ottawa comme à Québec, pour que
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les gens du comté de Sorel passent pour gâter les prix. Je vous dirai
650
donc la vérité et rien que la vérité, comme on dit à la cour de Sorel
651
quand on est appelé comme témoin. Pour des loups-garous, j'en ai vu
652
assez pour faire un régiment, dans mon jeune temps, lorsque je
653
naviguais l'été à bord des bateaux et que je faisais la pêche au
654
petit poisson, l'hiver, aux chenaux des Trois-Rivières; mais je vous
655
le dirai bien que j'en ai jamais délivré. J'avais bien douze ou
656
treize ans et j'étais _cook_ à bord d'un chaland avec mon défunt
657
père qui était capitaine. C'était le jour de la Toussaint et nous
658
montions de Québec avec une cargaison de charbon, par une grande
659
brise de nord-est. Nous avions dépassé le lac Saint-Pierre et sur les
660
huit heures du soir nous nous trouvions à la tête du lac. Il faisait
661
noir comme le loup et il brumassait même un peu, ce qui nous
662
empêchait de bien distinguer le phare de l'île de Grâce. J'étais de
663
vigie à l'avant et mon défunt père était à la barre. Vous savez que
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l'entrée du chenal n'est pas large et qu'il faut ouvrir l'oeil pour ne
665
pas s'échouer. Il faisait une bonne brise et nous avions pris notre
666
perroquet et notre hunier, ce qui ne nous empêchait pas de monter
667
grand train sur notre grande voile. Tout à coup le temps parut
668
s'éclaircir et nous aperçûmes sur la rive de l'île de Grâce, que nous
669
rasions en montant, un grand feu de sapinages autour duquel dansaient
670
une vingtaine de possédés qui avaient des têtes et des queues de loup
671
et dont les yeux brillaient comme des tisons. Des ricanements
672
terribles arrivaient jusqu'à nous et on pouvait apercevoir vaguement
673
le corps d'un homme couché par terre et que quelques maudits étaient
674
en train de découper pour en faire un fricot. C'était une ronde de
675
loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang
676
de chrétien et leur faire manger de la viande fraîche. Je courus à
677
l'arrière pour attirer l'attention de mon défunt père et de Baptiste
678
Lafleur, le matelot qui naviguait avec nous, mais qui n'était pas de
679
quart à ce moment-là. Ils avaient déjà aperçu le pique-nique des
680
loups-garous. Baptiste avait pris la barre et mon défunt père était
681
en train de charger son fusil pour tirer sur les possédés qui
682
continuaient à crier comme des perdus en sautant en rond autour du
683
feu. Il fallait se dépêcher car le bateau filait bon train devant le
684
nord-est.
685
 
686
--Vite! Pierriche, vite! donne-moi la branche de rameau bénit, qu'il
687
y a à la tête de mon lit, dans la cabine. Tu trouveras aussi un
688
trèfle à quatre feuilles dans un livre de prières, et puis prends
689
deux balles et sauce-les dans l'eau bénite. Vite, dépêche-toi!
690
 
691
Je trouvai bien le rameau bénit, mais je ne pus mettre la main sur le
692
trèfle à quatre feuilles et dans ma précipitation je renversai le
693
petit bénitier sans pouvoir saucer les balles dedans.
694
 
695
Mon père pulvérisa le rameau sec entre ses doigts et s'en servit pour
696
bourrer son fusil, mais je n'osai lui avouer que le trèfle à quatre
697
feuilles n'était pas là et que les balles n'avaient pas été mouillées
698
dans l'eau bénite. Il mit les deux balles dans le canon, fit un grand
699
signe de croix et visa dans le tas de mécréants.
700
 
701
Le coup partit, mais c'est comme s'il avait chargé son fusil avec des
702
pois et les loups-garous continuèrent à danser et à ricaner, en nous
703
montrant du doigt.
704
 
705
Les maudits! dit mon défunt père, je vais essayer encore une fois.
706
 
707
Et il rechargea son fusil et en guise de balle il fourra son chapelet
708
dans le canon.
709
 
710
Et paf!
711
 
712
Cette fois le coup avait porté! Le feu s'éteignit sur la rive et les
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loups-garous s'enfuirent dans les bois en poussant des cris à faire
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frémir un cabaleur d'élections.
715
 
716
Les graines du chapelet les avaient évidemment rendus malades et les
717
avaient dispersés, mais comme c'était un chapelet neuf qui n'avait
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pas encore été bénit, mon défunt père était d'opinion qu'il n'avait
719
pas réussi à les délivrer et qu'ils iraient sans doute continuer leur
720
sabbat sur un autre point de l'île.
721
 
722
Ce qui avait empêché le premier coup de porter, c'est que le fusil
723
n'avait pas été bourré avec le trèfle à quatre feuilles et que les
724
balles n'avaient pas été plongées dans l'eau bénite.
725
 
726
--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça, M. l'avocat. J'en ai-t-y vu
727
des loups-garous? continue Pierriche Brindamour.
728
 
729
--Oui! L'histoire n'est pas mauvaise, mais je trouve que vous les
730
avez vus un peu de loin et qu'il y a bien longtemps de ça. Si la
731
chose s'était passée l'automne dernier, je croirais que ce sont les
732
membres du Club de pêche de Phaneuf et de Joe Riendeau de Montréal
733
que vous avez aperçus sur l'île de Grâce en train de courir la
734
galipette. Vous avez dit vous-même que tous les rouges étaient des
735
coureux de loup-garou et vous savez bien, M. Brindamour, qu'il n'y a
736
pas de bleus dans ce club-là!
737
 
738
--Ah! vous vous moquez de mon histoire sans doute que c'était en
739
temps d'élection et que j'avais pris un coup de trop du whisky du
740
candidat de ce temps-là. Eh bien! arrêtez un peu, je n'ai pas fini et
741
j'en ai une autre que mon défunt père m'a racontée, ce soir-là, en
742
montant à Montréal à bord de son bateau. C'est une histoire qui lui
743
est arrivée à lui-même et je vous avertis d'avance que je me fâcherai
744
un peu sérieusement si vous faites seulement semblant d'en douter.
745
 
746
Mon défunt père, dans son jeune temps, faisait la chasse avec les
747
sauvages de Saint-François dans le haut du Saint-Maurice et dans le
748
pays de la Matawan. C'était un luron qui n'avait pas froid aux yeux
749
et, entre nous, j'peux bien vous dire qu'il n'haïssait pas les
750
sauvagesses. Le curé de la mission des Abénakis l'avait averti
751
deux ou trois fois de bien prendre garde à lui, car les sauvages
752
pourraient lui faire un mauvais parti, s'ils l'attrapaient à rôder
753
autour de leurs cabanes. Mais les coureurs des bois de ce temps-là ne
754
craignaient pas grand-chose et, ma foi, vous autres, les godelureaux
755
de Montréal, vous savez bien qu'il faut que jeunesse se passe. Mon
756
défunt père était donc parti pour aller faire la chasse au castor,
757
au rat musqué et au carcajou dans le haut du Saint-Maurice. Une fois
758
rendu là, il avait campé avec les Abénakis, et sa cabane de sapinages
759
était à peine couverte de neige qu'il avait déjà jeté l'oeil sur une
760
belle sauvagesse qui avait suivi son père à la chasse. C'était une
761
belle fille, une belle! mais elle passait pour être sorcière dans la
762
tribu et elle se faisait craindre de tous les chasseurs qui n'osaient
763
l'approcher. Mon défunt père qui était un brave se piqua au jeu et,
764
comme il parlait couramment sauvage, il commença à conter fleurette à
765
la sauvagesse. Le père de la belle faisait des absences de deux ou
766
trois jours pour aller tendre ses pièges et ses attrapes, et pendant
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ce temps-là, les choses allaient rondement. Il faut vous dire que
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la sauvagesse était une v'limeuse de payenne qui n'allait jamais à
769
l'église de Saint-François et on prétendait même qu'elle n'avait
770
jamais été baptisée. Pas besoin de vous dire tout au long comment
771
les choses se passèrent, mais mon défunt père finit par obtenir un
772
rendez-vous, à quelques arpents du camp, sur le coup de minuit d'un
773
dimanche au soir.
774
 
775
Il trouva bien l'heure un peu singulière et le jour un peu suspect,
776
mais quand on est amoureux on passe par-dessus bien des choses.
777
Il se rendit donc à l'endroit désigné avant l'heure et il fumait
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tranquillement sa pipe pour prendre patience, lorsqu'il entendit du
779
bruit dans la fardoche. Il s'imagina que c'était sa sauvagesse qui
780
s'approchait, mais il changea bientôt d'idée en apercevant deux yeux
781
qui brillaient comme des _fifollets_ et qui le fixaient d'une
782
manière étrange. Il crut d'abord que c'était un chat sauvage ou
783
un carcajou, et il eut juste le temps d'épauler son fusil qu'il
784
ne quittait jamais et d'envoyer une balle entre les deux yeux
785
de l'animal qui s'avançait en rampant dans la neige et sous les
786
broussailles. Mais il avait manqué son coup et, avant qu'il eut le
787
temps de se garer, la bête était sur lui, dressée sur ses pattes de
788
derrière et tâchant de 'lentourer avec ses pattes de devant. C'était
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un loup, mais un loup immense, comme mon défunt père n'en avait
790
jamais vu. Il sortit son couteau de chasse et l'idée lui vint qu'il
791
avait affaire à un loup-garou. Il savait que la seule manière de se
792
débarrasser de ces maudites bêtes-là, c'était de leur tirer du sang
793
en leur faisant une blessure, dans le front, en forme de croix. C'est
794
ce qu'il tenta de faire, mais le loup-garou se défendait comme un
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damné qu'il était, et mon défunt père essaya vainement de lui plonger
796
son couteau dans le corps, puisqu'il ne pouvait pas parvenir à le
797
délivrer. Mais la pointe du couteau pliait chaque fois comme s'il eut
798
frappé dans un côté de cuir à semelle. La lutte se prolongeait et
799
devenait terrible et dangereuse. Le loup-garou déchirait les flancs
800
de mon défunt père avec ses longues griffes lorsque celui-ci, d'un
801
coup de son couteau qui coupait comme un rasoir, réussit à lui
802
enlever une patte de devant. La bête poussa un hurlement qui
803
ressemblait au cri d'une femme qu'on égorge et disparut dans la
804
forêt. Mon défunt père n'osa pas la poursuivre, mais il mit la
805
patte dans son sac et rentra au camp pour panser ses blessures qui,
806
bien que douloureuses, ne présentaient cependant aucun danger. Le
807
lendemain, lorsqu'il s'informa de la sauvagesse, il apprit qu'elle
808
était partie, pendant la nuit, avec son père, et personne ne
809
connaissait la route qu'ils avaient prise. Mais jugez de l'étonnement
810
de mon défunt père lorsqu'en fouillant dans son sac pour y chercher
811
une patte de loup, il y trouva une main de sauvagesse, coupée juste
812
au-dessus du poignet. C'était tout bonnement la main de la coquine
813
qui s'était transformée en loup-garou pour boire son sang et
814
l'envoyer chez le diable sans lui donner seulement le temps de faire
815
un acte de contrition. Mon père ne parla pas de la chose aux sauvages
816
du camp, mais son premier soin, en descendant à Saint-François, le
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printemps suivant, fut de s'informer de la sauvagesse qui était
818
revenue au village, prétendant avoir perdu la main droite dans un
819
piège à carcajou. La scélérate était disparue et courait probablement
820
le farfadet parmi les renégats de sa tribu.
821
 
822
Voilà mon histoire, monsieur l'incrédule, termina le père Pierriche,
823
et je vous assure qu'elle est diablement plus vraie que tout ce que
824
vous venez nous raconter à propos de Lector Langevin, de monsieur
825
Morgan et du p'tit Baptiste Guèvremont. Tâchez seulement de vous
826
délivrer de Bruneau comme mon défunt père s'était délivré de la
827
sauvagesse, mais, s'il faut en croire Baptiste Rouillard qui cabale
828
de l'autre côté, j'ai bien peur que les rouges nous fassent tous
829
courir le loup-garou, le soir de l'élection. En attendant prenons un
830
aut'coup à la santé de notre candidat et allons nous coucher, chacun
831
chez nous.
832
 
833
 
834
 
835
LA BÊTE À GRAND'QUEUE
836
 
837
I
838
 
839
C'est absolument comme je te le dis, insista le p'tit Pierriche
840
Desrosiers, j'ai vu moi-même la queue de la bête. Une queue poilue
841
d'un rouge écarlate et coupée en sifflet pas loin du... trognon.
842
Une queue de six pieds, mon vieux!
843
 
844
--Oui c'est ben bon de voir la queue de la bête, mais c'vlimeux de
845
Fanfan Lazette est si blagueur qu'il me faudrait d'autres preuves que
846
ça pour le croire sur parole.
847
 
848
--D'abord, continua Pierriche, tu avoueras ben qu'il a tout ce qu'il
849
faut pour se faire poursuivre par la bête à grand'queue. Il est
850
blagueur, tu viens de le dire, il aime à prendre la goutte, tout le
851
monde le sait, et ça court sur la huitième année qu'il fait des
852
pâques de renard. S'il faut être sept ans sans faire ses pâques
853
ordinaires pour courir le loup-garou, il suffit de faire des pâques
854
de renard pendant la même période pour se faire attaquer par la bête
855
à grand'queue. Et il l'a rencontrée en face du manoir de Dautraye,
856
dans les grands arbres qui bordent la route où le soleil ne pénètre
857
jamais, même en plein midi. Juste à la même place où Louison Laroche
858
s'était fait arracher un oeil par le maudit animal, il a environ une
859
dizaine d'années.
860
 
861
Ainsi causaient Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci, en prenant
862
clandestinement un p'tit coup dans la maisonnette du vieil André
863
Laliberté qui vendait un verre par ci et par là à ses connaissances,
864
sans trop s'occuper des lois de patentes ou des remontrances du curé.
865
 
866
--Et toi, André, que penses-tu de tout ça? demanda Pierriche. Tu as
867
dû en voir des bêtes à grand'queue dans ton jeune temps. Crois-tu que
868
Fanfan Lazette en ait rencontré une, à Dautraye?
869
 
870
--C'est ce qu'il prétend, mes enfants, et, comme le voici qui vient
871
prendre sa nippe ordinaire, vous n'avez qu'à le faire jaser lui-même
872
si vous voulez en savoir plus long.
873
 
874
II
875
 
876
Fanfan Lazette était un mauvais sujet qui faisait le désespoir de ses
877
parents, qui se moquait des sermons du curé, qui semait le désordre
878
dans la paroisse et qui--conséquence fatale--était la coqueluche de
879
toutes les jolies filles des alentours.
880
 
881
Le père Lazette l'avait mis au collège de L'Assomption, d'où il
882
s'était échappé pour aller à Montréal l'aire un métier quelconque. Et
883
puis il avait passé deux saisons dans les chantiers et était revenu
884
chez son père qui se faisait vieux, pour diriger les travaux de la
885
ferme.
886
 
887
Fanfan était un rude gars au travail, il fallait lui donner cela, et
888
il besognait comme quatre lorsqu'il s'y mettait; mais il était
889
journalier, comme on dit au pays, et il faisait assez souvent des
890
neuvaines qui n'étaient pas toujours sous l'invocation de saint
891
François-Xavier.
892
 
893
Comme il faisait tout à sa tête, il avait pris pour habitude de ne
894
faire ses pâques qu'après la période de rigueur, et il mettait une
895
espèce de fanfaronnade à ne s'approcher des sacrements qu'après que
896
tous les fidèles s'étaient mis en règle avec les commandements de
897
l'Église.
898
 
899
Bref, Fanfan était un luron que les commères du village traitaient de
900
_pendard_, que les mamans qui avaient des filles à marier
901
craignaient comme la peste et qui passait, selon les lieux où on
902
s'occupait de sa personne, pour un bon diable ou pour un mauvais
903
garnement.
904
 
905
Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci se levèrent pour lui
906
souhaiter la bienvenue et pour l'inviter à prendre un coup, qu'il
907
s'empressa de ne pas refuser.
908
 
909
--Et maintenant, Fanfan, raconte-nous ton histoire de bête à
910
grand'queue. Maxime veut faire l'incrédule et prétend que tu veux
911
nous en faire accroire.
912
 
913
--Ouidà, oui! Eh bien, tout ce que je peux vous dire, c'est que si
914
c'eût été Maxime Sanssouci qui eut rencontré la bête au lieu de moi,
915
je crois qu'il ne resterait plus personne pour raconter l'histoire,
916
au jour d'aujourd'hui.
917
 
918
Et, s'adressant à Maxime Sanssouci:
919
 
920
--Et toi, mon p'tit Maxime, tout ce que je te souhaite, c'est de ne
921
jamais te trouver en pareille compagnie; tu n'as pas les bras assez
922
longs, les reins assez solides et le corps assez raide pour te tirer
923
d'affaire dans une pareille rencontre. Écoute-moi bien et tu m'en
924
diras des nouvelles ensuite.
925
 
926
Et puis:
927
 
928
--André, trois verres de Molson réduit.
929
 
930
III
931
 
932
--D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus de
933
sept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissant
934
bien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques du
935
tout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'il
936
fallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire Baptiste
937
Gallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il a
938
trouvés chez le notaire Latour.
939
 
940
Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vous
941
aurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit de
942
samedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais parti
943
samedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porter
944
à Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelques
945
marchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade,
946
une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livres
947
de thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-Louis
948
Champagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charette
949
avec ma pouliche blonde--la meilleure bête de la paroisse, sans me
950
vanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur les
951
onze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chez
952
Tranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions,
953
il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant la
954
fraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand Sem
955
Champagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière de
956
Berthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétendue
957
jusqu'à l'heure du départ.
958
 
959
Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et,
960
pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chez
961
Jalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun une
962
tournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni les
963
autres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le temps
964
devint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir de
965
l'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donné
966
rendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas déranger
967
un garçon qui _gossait_ sérieusement et pour le bon motif.
968
J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à ma
969
pouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bon
970
train. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez le
971
père Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluer
972
la compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il fallut
973
en prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit Baptiste
974
Gallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmes
975
le Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il était
976
facile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et je
977
fouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant le
978
grain.
979
 
980
IV
981
 
982
En entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Sem
983
avait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, car
984
vous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se met
985
en fête, mais les deux derniers coups du départ le finirent
986
complètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de la
987
charrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais au
988
fond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peine
989
fait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible.
990
Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait à
991
torrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par la
992
lueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusement
993
que ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu du
994
chemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormait
995
toujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoin
996
de vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsi
997
jusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueur
998
d'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre qui
999
fit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-même
1000
s'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri de
1001
terreur:
1002
 
1003
--Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue!
1004
 
1005
Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeux
1006
qui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair me
1007
fit voir un animal qui poussa un hurlement de _bête-à-sept-têtes_
1008
en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.--J'ai
1009
la queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!--Je ne
1010
suis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, à
1011
la noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempête
1012
terrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson me
1013
passer dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jument
1014
qui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance de
1015
me casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, ou
1016
bien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queue
1017
dont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'est
1018
alors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et je
1019
promis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieu
1020
me tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout de
1021
la bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couper
1022
la queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans ma
1023
poche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme un
1024
rasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que ma
1025
jument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, à
1026
moitié dégrisé par la peur, criait:
1027
 
1028
--Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans la
1029
noirceur.
1030
 
1031
Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blais
1032
et il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir de
1033
Dautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haie
1034
en hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin,
1035
et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'au
1036
pont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers le
1037
feuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nous
1038
jeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette en
1039
morceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem:
1040
 
1041
--Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident.
1042
 
1043
Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà la
1044
pouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrette
1045
qui se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne pas
1046
se voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal,
1047
j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'était
1048
arrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir si
1049
je n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idée
1050
fut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule de
1051
possédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteau
1052
à ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bête
1053
s'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis un
1054
bond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidement
1055
de mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête,
1056
qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sauts
1057
terribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme un
1058
désespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volais
1059
à droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'un
1060
chien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteau
1061
pour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tant
1062
que la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle ne
1063
pouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route au
1064
triple galop, et moi par derrière, naturellement.
1065
 
1066
Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'en
1067
frisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. La
1068
bête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à la
1069
faveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont de
1070
Dautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquer
1071
d'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers la
1072
gauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauter
1073
à l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussit
1074
pas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'aurais
1075
certainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvel
1076
élan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau de
1077
la main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mes
1078
efforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étais
1079
délivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux de
1080
la rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Je
1081
me rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nous
1082
examinâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queue
1083
longue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais une
1084
queue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi!
1085
 
1086
La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à la
1087
recherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de la
1088
route, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avait
1089
dégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que le
1090
choc avait éparpillées sur la route.
1091
 
1092
Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain et
1093
sauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne qui
1094
m'avait emporté.
1095
 
1096
Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre,
1097
qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes la
1098
route du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit.
1099
 
1100
--Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pour
1101
voir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train de
1102
l'empailler pour la conserver.
1103
 
1104
V
1105
 
1106
Le récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à un
1107
démêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pour
1108
empêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eut
1109
recours à un arbitrage dont voici le procès-verbal:
1110
 
1111
"Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, nous
1112
soussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé et
1113
maître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeau
1114
de la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisis
1115
comme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avons
1116
rendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenu
1117
entre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph,
1118
surnommé Fanfan Lazette.
1119
 
1120
Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montant
1121
de cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé la
1122
queue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier,
1123
et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle,
1124
illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près du
1125
manoir des seigneurs de Lanoraie.
1126
 
1127
Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation dudit
1128
F.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plus
1129
haut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dans
1130
nos campagnes sous le nom de _bête à grand'queue_ dans des
1131
conditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salut
1132
de son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est le
1133
seul moyen reconnu de se débarrasser de la bête.
1134
 
1135
Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenir
1136
leurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage.
1137
 
1138
Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe,
1139
déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraît
1140
être la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé la
1141
carcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans un
1142
état avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dans
1143
la nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoir
1144
rencontré la _bête à grand'queue_. Et ce qui le confirme dans sa
1145
conviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureau
1146
qui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur une
1147
barrière récemment peinte en vermillon.
1148
 
1149
Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnommé
1150
Sem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolue
1151
les déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant la
1152
tempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la _bête à
1153
grand'queue_ telle que décrite dans la déposition du dit Lazette.
1154
 
1155
En vue de ces témoignages et dépositions et:
1156
 
1157
Considérant que l'existence de la _bête à grand' queue_ a été de
1158
temps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et que
1159
le seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couper
1160
la queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, un
1161
des intéressés en cette cause;
1162
 
1163
Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X.
1164
Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée,
1165
échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoin
1166
Pierre Busseau, quelques jours plus tard;
1167
 
1168
Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il est
1169
fort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dans
1170
les limites d'une décision péremptoire;
1171
 
1172
Décidons:
1173
 
1174
1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâques
1175
dans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui le
1176
protégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queue
1177
et feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs.
1178
 
1179
2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux de
1180
manière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et de
1181
s'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues du
1182
jour et de la nuit.
1183
 
1184
3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazette
1185
et F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par Fanfan
1186
Lazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisse
1187
afin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensation
1188
pour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que,
1189
dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés,
1190
quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos,
1191
chacun payant les frais.
1192
 
1193
En foi de quoi nous avons signé,
1194
 
1195
  Jean-Baptisle Gallien,
1196
  Onésime Bombenlert,
1197
  Damase Briqueleur.
1198
 
1199
Pour copie conforme: H. Beaugrand.
1200
 
1201
 
1202
 
1203
MACLOUNE
1204
 
1205
I
1206
 
1207
Bien qu'on lui eût donné, au baptême, le prénom de Maxime, tout le
1208
monde au village l'appelait _Macloune_.
1209
 
1210
Et tout cela, parce que sa mère, Marie Gallien, avait un défaut
1211
d'articulation qui l'empêchait de prononcer distinctement son nom.
1212
Elle disait _Macloune_ au lieu de Maxime, et les villageois
1213
l'appelaient comme sa mère.
1214
 
1215
C'était un pauvre hère qui était né et qui avait grandi dans la plus
1216
profonde et dans la plus respectable misère.
1217
 
1218
Son père était un brave batelier qui s'était noyé alors que Macloune
1219
était encore au berceau, et la mère avait réussi tant bien que mal,
1220
en allant en journée à droite et à gauche, à traîner une pénible
1221
existence et à réchapper la vie de son enfant qui était né rachitique
1222
et qui avait vécu et grandi, en dépit des prédictions de toutes les
1223
commères des alentours.
1224
 
1225
Le pauvre garçon était un monstre de laideur. Mal fait au possible,
1226
il avait un pauvre corps malingre auquel se trouvaient tant bien que
1227
mal attachés de longs bras et de longues jambes grêles qui se
1228
terminaient par des pieds et des mains qui n'avaient guère semblance
1229
humaine. Il était bancal, boiteux, tortu-bossu comme on dit dans nos
1230
campagnes, et le malheureux avait une tête à l'avenant: une véritable
1231
tête de macaque en rupture de ménagerie. La nature avait oublié de le
1232
doter d'un menton, et deux longues dents jaunâtres sortaient d'un
1233
petit trou circulaire qui lui tenait lieu de bouche comme des
1234
défenses de bête féroce. Il ne pouvait pas mâcher ses aliments et
1235
c'était une curiosité que de le voir manger.
1236
 
1237
Son langage se composait de phrases incohérentes et de sons
1238
inarticulés qu'il accompagnait d'une pantomime très expressive. Et il
1239
parvenait assez facilement à se faire comprendre, même de ceux qui
1240
l'entendaient pour la première fois.
1241
 
1242
En dépit de cette laideur vraiment repoussante et de cette difficulté
1243
de langage, Macloune était adoré par sa mère et aimé de tous les
1244
villageois.
1245
 
1246
C'est qu'il était aussi bon qu'il était laid, et il avait deux grands
1247
yeux bleus qui vous fixaient comme pour vous dire:
1248
 
1249
--C'est vrai! je suis bien horrible à voir, mais, tel que vous me
1250
voyez, je suis le seul support de nia vieille mère malade et, si
1251
chétif que je sois, il me faut travailler pour lui donner du pain.
1252
 
1253
Et pas un gamin, même les plus méchants, aurait osé se moquer de sa
1254
laideur ou abuser de sa faiblesse.
1255
 
1256
Et puis, on le prenait en pitié parce que l'on disait au village
1257
qu'une sauvagesse avait jeté un _sort_ à Marie Gallien, quelques
1258
mois avant la naissance de Macloune. Cette sauvagesse était une
1259
faiseuse de paniers qui courait les campagnes et qui s'enivrait, dès
1260
qu'elle avait pu amasser assez de gros sous pour acheter une
1261
bouteille de whisky, et c'était alors une orgie qui restait à jamais
1262
gravée dans la mémoire de ceux qui en étaient témoins.
1263
 
1264
La malheureuse courait par les rues en poussant des cris de bête
1265
fauve et en s'arrachant les cheveux. Il faut avoir vu des sauvages
1266
sous l'influence de l'alcool pour se faire une idée de ces scènes
1267
vraiment infernales. C'est dans une de ces occasions que la
1268
sauvagesse avait voulu forcer la porte de la maisonnette de Marie
1269
Gallien et qu'elle avait maudit la pauvre femme, demi morte de peur,
1270
qui avait refusé de la laisser entre chez elle.
1271
 
1272
Et l'on croyait généralement au village que c'était la malédiction de
1273
la sauvagesse qui était la cause de la laideur de ce pauvre Macloune.
1274
On disait aussi, mais sans l'affirmer catégoriquement, qu'un quêteux
1275
de Saint-Michel de Yamaska qui avait la réputation d'être un peu
1276
sorcier, avait jeté un autre sort à Marie Gallien parce que la pauvre
1277
femme n'avait pu lui faire l'aumône, alors qu'elle était elle-même
1278
dans la plus grande misère, pendant ses relevailles, après la
1279
naissance de son enfant.
1280
 
1281
II
1282
 
1283
Macloune avait grandi en travaillant, se rendait utile lorsqu'il le
1284
pouvait et toujours prêt à rendre service, à faire une commission,
1285
ou à prêter la main lorsque l'occasion se présentait. Il n'avait
1286
jamais été à l'école et ce n'est que très tard, à l'âge de treize
1287
ou quatorze ans, que le curé du village lui avait permis de faire
1288
sa première communion. Bien qu'il ne fût pas ce que l'on appelle
1289
un simple d'esprit, il avait poussé un peu à la diable et son
1290
intelligence qui n'était pas très vive n'avait jamais été cultivée.
1291
Dès l'âge de dix ans, il aidait déjà sa mère à faire bouillir la
1292
marmite et à amasser la provision de bois de chauffage pour
1293
l'hiver.
1294
 
1295
C'était généralement sur la grève du Saint-Laurent qu'il passait des
1296
heures entières à recueillir les bois flottants qui descendaient avec
1297
le courant pour s'échouer sur la rive.
1298
 
1299
Macloune avait développé de bonne heure un penchant pour le commerce
1300
et le brocantage et ce fut un grand jour pour lui lorsqu'il put se
1301
rendre à Montréal pour y acheter quelques articles de vente facile,
1302
comme du fil, des aiguilles, des boutons, qu'il colportait ensuite
1303
dans un panier avec des bonbons et des fruits. Il n'y eut plus de
1304
misère dans la petite famille à dater de cette époque, mais le pauvre
1305
garçon avait compté sans la maladie, qui commença à s'attaquer à son
1306
pauvre corps, déjà si faible et si cruellement éprouvé.
1307
 
1308
Mais Macloune était brave, et il n'y avait guère de temps qu'on ne
1309
l'aperçut sur le quai, au débarcadère des bateaux à vapeur, les jours
1310
de marché, ou avant et après la grand'messe, tous les dimanches et
1311
fêtes de l'année. Pendant les longues soirées d'été, il faisait la
1312
pêche dans les eaux du fleuve, et il était devenu d'une habileté peu
1313
commune pour conduire un canot, soit à l'aviron pendant les jours de
1314
calme, soit à la voile lorsque les vents étaient favorables. Pendant
1315
les grandes brises du nord-est, on apercevait parfois Macloune seul,
1316
dans son canot, les cheveux au vent, louvoyant en descendant le
1317
fleuve ou filant vent arrière vers les îles de Contrecoeur.
1318
 
1319
Pendant la saison des fraises, des framboises et des _bluets_, il
1320
avait organisé un petit commerce de gros qui lui rapportait d'assez
1321
beaux bénéfices. Il achetait ces fruits des villageois pour aller les
1322
revendre sur les marchés de Montréal. C'est alors qu'il fit la
1323
connaissance d'une pauvre fille qui lui apportait ses _bluets_ de
1324
la rive opposée du fleuve, où elle habitait, dans la concession de la
1325
Petite-Misère.
1326
 
1327
III
1328
 
1329
La rencontre de cette fille fut toute une révélation dans l'existence
1330
du pauvre Macloune. Pour la première fois il avait osé lever les yeux
1331
sur une femme et il en devint éperdument amoureux.
1332
 
1333
La jeune fille, qui s'appelait Marie Joyelle, n'était ni riche ni
1334
belle. C'était une pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le
1335
travail, qu'un oncle avait recueillie par charité et que l'on faisait
1336
travailler comme une esclave en échange d'une maigre pitance et de
1337
vêtements de rebut qui suffisaient à peine pour la couvrir décemment.
1338
La pauvrette n'avait jamais porté de chaussures de sa vie et un petit
1339
châle noir à carreaux rouges servait à lui couvrir la tête et les
1340
épaules.
1341
 
1342
Le premier témoignage d'affection que lui donna Macloune fut l'achat
1343
d'une paire de souliers et d'une robe d'indienne à ramages, qu'il
1344
apporta un jour de Montréal et qu'il offrit timidement à la pauvre
1345
fille, en lui disant, dans son langage particulier:
1346
 
1347
--Robe, mam'selle, souliers, mam'selle. Macloune achète ça pour vous.
1348
Vous prendre, hein?
1349
 
1350
Et Marie Joyelle avait accepté simplement devant le regard
1351
d'inexprimable affection dont l'avait enveloppée Macloune en lui
1352
offrant son cadeau.
1353
 
1354
C'était la première fois que la pauvre Marichette, comme on
1355
l'appelait toujours, se voyait l'objet d'une offrande qui ne
1356
provenait pas d'un sentiment de pitié. Elle avait compris Macloune,
1357
et sans s'occuper de sa laideur et de son baragouinage, son coeur
1358
avait été profondément touché.
1359
 
1360
Et à dater de ce jour Macloune et Marichette s'aimèrent, comme on
1361
s'aime lorsqu'on a dix-huit ans, oubliant que la nature avait fait
1362
d'eux des êtres à part qu'il ne fallait même pas penser à unir par le
1363
mariage.
1364
 
1365
Macloune dans sa franchise et dans sa simplicité raconta à sa mère ce
1366
qui s'était passé, et la vieille Marie Gallien trouva tout naturel
1367
que son fils eût choisi une bonne amie et qu'il pensât au mariage.
1368
 
1369
Tout le village fut bientôt dans le secret, car le dimanche suivant
1370
Macloune était parti de bonne heure dans son canot pour se rendre à
1371
la Petite-Misère dans le but de prier Marichette de l'accompagner à
1372
la grand'messe à Lanoraie. Et celle-ci avait accepté sans se faire
1373
prier, trouvant la demande absolument naturelle, puisqu'elle avait
1374
accepté Macloune comme son cavalier en recevant ses cadeaux.
1375
 
1376
Marichette se fit belle pour l'occasion. Elle mit sa robe à ramages
1377
et ses souliers français; il ne lui manquait plus qu'un chapeau à
1378
plumes comme en portaient les filles de Lanoraie, pour en faire une
1379
demoiselle à la mode. Son oncle, qui l'avait recueillie, était un
1380
pauvre diable qui se trouvait à la tête d'une nombreuse famille et
1381
qui ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser en la mariant au
1382
premier venu; et autant, pour lui, valait Macloune qu'un autre.
1383
 
1384
Il faut avouer qu'il se produisit une certaine sensation, dans le
1385
village, lorsque sur le troisième coup de la grand'messe Macloune
1386
apparut donnant le bras à Marichette. Tout le monde avait trop
1387
d'affection pour le pauvre garçon pour se moquer de lui ouvertement,
1388
mais on se détourna la tête pour cacher des sourires qu'on ne pouvait
1389
supprimer entièrement.
1390
 
1391
Les deux amoureux entrèrent dans l'église sans paraître s'occuper de
1392
ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la
1393
tête de la grande allée centrale, sur des bancs de bois réservés aux
1394
pauvres de la paroisse.
1395
 
1396
Et là, sans tourner la tête une seule fois, et sans s'occuper de
1397
l'effet qu'ils produisaient, ils entendirent la messe avec la plus
1398
grande piété.
1399
 
1400
Ils sortirent de même qu'ils étaient entrés, comme s'ils eussent été
1401
seuls au monde et ils se rendirent tranquillement à pas mesurés, chez
1402
Marie Gallien où les attendait le dîner du dimanche.
1403
 
1404
--Macloune a fait une "blonde"! Macloune va se marier!
1405
 
1406
--Macloune qui fréquente la Marichette!
1407
 
1408
Et les commentaires d'aller leur train parmi la foule qui se réunit
1409
toujours à la fin de la grand'messe, devant l'église paroissiale,
1410
pour causer des événements de la semaine.
1411
 
1412
--C'est un brave et honnête garçon, disait un peu tout le monde, mais
1413
il n'y avait pas de bon sens pour un singe comme lui, de penser au
1414
mariage.
1415
 
1416
C'était là le verdict populaire!
1417
 
1418
Le médecin qui était célibataire et qui dînait chez le curé tous les
1419
dimanches, lui souffla un mot de la chose pendant le repas, et il fut
1420
convenu entre eux qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. Ils
1421
pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune malade,
1422
infirme, rachitique et difforme comme il l'était, de devenir le
1423
père d'une progéniture qui serait vouée d'avance à une condition
1424
d'infériorité intellectuelle et de décrépitude physique. Rien ne
1425
pressait cependant et il serait toujours temps d'arrêter le mariage
1426
lorsqu'on viendrait mettre les bans à l'église.
1427
 
1428
Et puis! ce mariage; était-ce bien sérieux, après tout?
1429
 
1430
IV
1431
 
1432
Macloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par ses
1433
petites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contre
1434
son bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, mais
1435
chaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait au
1436
village, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère,
1437
pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin de
1438
l'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujours
1439
moyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban,
1440
un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné et
1441
qu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueillies
1442
dans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait cela
1443
avec toujours le même:
1444
 
1445
--Bôjou Maïchette!
1446
 
1447
--Bonjour Macloune!
1448
 
1449
Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le bord
1450
du canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là,
1451
quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix de
1452
femme se faisait entendre de la maison.
1453
 
1454
--Marichette! oh! Marichette!
1455
 
1456
C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre au
1457
lit.
1458
 
1459
Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardant
1460
fixement, les yeux dans les yeux et:
1461
 
1462
--Bôsoi Maïchette!
1463
 
1464
--Bonsoir Macloune!
1465
 
1466
Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie.
1467
 
1468
Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soir
1469
Macloune arriva plus joyeux que d'habitude.
1470
 
1471
--Bôjou Maïchette!
1472
 
1473
--Bonjour Macloune!
1474
 
1475
Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en carton
1476
blanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt de
1477
la jeune fille.
1478
 
1479
--Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette!
1480
 
1481
--Oui, Macloune! quand tu voudras.
1482
 
1483
Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chaste
1484
pour sceller leurs fiançailles.
1485
 
1486
Et ce fut tout.
1487
 
1488
Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'à
1489
mettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et il
1490
était bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deux
1491
époux commenceraient la vie commune dans la misère et dans la
1492
pauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et de
1493
séparation ou de communauté de biens.
1494
 
1495
Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit ses
1496
habits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva le
1497
curé qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant son
1498
bréviaire.
1499
 
1500
--Bonjour Maxime!
1501
 
1502
Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom.
1503
 
1504
--Bôjou mosieur curé!
1505
 
1506
--J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier.
1507
 
1508
--Oui! mosieur curé.
1509
 
1510
--Avec Marichette Joyelle de Contrecoeur!
1511
 
1512
--Oui! mosieur curé.
1513
 
1514
--Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyens
1515
de faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-elle
1516
sans toi pour lui donner du pain!
1517
 
1518
Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objections
1519
à son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'un
1520
chien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sans
1521
comprendre pourquoi on le maltraite ainsi.
1522
 
1523
--Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible,
1524
maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge.
1525
 
1526
Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avait
1527
pour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne put
1528
comprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dans
1529
l'impossibilité de prononcer une seule parole.
1530
 
1531
Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouser
1532
Marichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt comme
1533
fatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiait
1534
ainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui le
1535
frappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'il
1536
suivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité des
1537
villageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de sa
1538
mère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglota
1539
ainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne put
1540
que répondre:
1541
 
1542
--Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman!
1543
 
1544
Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tenta
1545
de le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliquerait
1546
la chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher son
1547
Macloune d'épouser celle qu'il aimait.
1548
 
1549
V
1550
 
1551
Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas
1552
du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se
1553
dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la
1554
Petite-Misère pour y voir Marichette.
1555
 
1556
Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était
1557
froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la
1558
pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou
1559
fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il
1560
l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans
1561
son canot, il disparut dans la nuit sombre.
1562
 
1563
Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité
1564
l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle
1565
s'avança vers lui avec la salutation accoutumée:
1566
 
1567
--Bonjour Macloune!
1568
 
1569
--Bôjou Maïchette!
1570
 
1571
Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment
1572
contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes,
1573
entrecoupées de sanglots déchirants:
1574
 
1575
--Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to
1576
pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour
1577
marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.
1578
 
1579
Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les
1580
frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux
1581
Macloune.
1582
 
1583
Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la
1584
pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui
1585
gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.
1586
 
1587
Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le
1588
fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues
1589
déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds
1590
des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations
1591
plaintives en se tenant embrassés.
1592
 
1593
Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils
1594
oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence
1595
de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les
1596
envahissait.
1597
 
1598
Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du
1599
jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils
1600
grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les
1601
couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui
1602
soufflait toujours en tempête.
1603
 
1604
Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se
1605
dirent:
1606
 
1607
--Adieu, Macloune!
1608
 
1609
--Adieu, Maïchette!
1610
 
1611
Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des
1612
dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son
1613
absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se
1614
dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute
1615
son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans
1616
les vagues.
1617
 
1618
Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant
1619
d'atteindre la rive opposée.
1620
 
1621
Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude
1622
mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure
1623
enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie
1624
Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile.
1625
 
1626
Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il
1627
souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le
1628
prêtre au plus tôt.
1629
 
1630
Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le
1631
délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune
1632
reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira
1633
en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable
1634
désespérance et en murmurant le nom de Marichette.
1635
 
1636
VI
1637
 
1638
Un mois plus tard, à la Saint-Michel, le corbillard des pauvres
1639
conduisait au cimetière de Contrecoeur Marichette Joyelle, morte de
1640
phtisie galopante chez son oncle de la Petite-Misère.
1641
 
1642
Ces deux pauvres déshérités de la vie, du bonheur et de l'amour
1643
n'avaient même pas eu le triste privilège de se trouver réunis dans
1644
la mort, sous le même tertre, dans un coin obscur du même cimetière.
1645
 
1646
 
1647
 
1648
LE PÈRE LOUISON
1649
 
1650
I
1651
 
1652
C'était un grand vieux sec, droit comme une flèche, comme on dit au
1653
pays, au teint basané, et la tête et la figure couvertes d'une
1654
épaisse chevelure et d'une longue barbe poivre et sel.
1655
 
1656
Tous les villageois connaissaient le père Louison, et sa réputation
1657
s'étendait même aux paroisses voisines; son métier de canotier et de
1658
passeur le mettait en relations avec tous les étrangers qui voulaient
1659
traverser le Saint-Laurent, large en cet endroit d'une bonne petite
1660
lieue.
1661
 
1662
On l'avait surnommé le _Grand Tronc_, et c'était généralement par
1663
ce sobriquet cocasse qu'on le désignait lorsqu'on glosait sur son
1664
compte. Pourquoi le _Grand Tronc?_ Mystère! car le père Louison
1665
n'avait rien pour rappeler cette voie ferrée qui provoquait de si
1666
acrimonieuses discussions dans les réunions politiques de l'époque.
1667
Quelques-uns disaient que le nom provenait de la longueur de son
1668
canot creusé tout d'une pièce dans un tronc d'arbre gigantesque.
1669
 
1670
Si tout le monde au village connaissait le _Grand Tronc_, personne
1671
ne pouvait en dire autant de son histoire.
1672
 
1673
Il était arrivé à L...., il y avait bien longtemps--les anciens
1674
disaient qu'il y avait au moins vingt-cinq ans--sans tambour ni
1675
trompette. Il avait acheté sur les bords du Saint-Laurent, tout près
1676
de la grève et à quelques arpents de l'église, un petit coin de terre
1677
grand comme la main, où il avait construit une misérable cahute sur
1678
les ruines d'une cabine de bateau qu'il avait trouvée, un beau matin,
1679
échouée sur une batture voisine.
1680
 
1681
Il gagnait péniblement sa vie à traverser les voyageurs d'une rive à
1682
l'autre du Saint-Laurent et à faire la pêche depuis la débâcle des
1683
glaces jusqu'aux derniers jours d'automne. Il était certain de
1684
prendre la première anguille, le premier doré, le premier achigan
1685
et la première alose de la saison. Il faisait aussi la chasse à
1686
l'outarde, au canard, au pluvier, à l'alouette et à la bécasse avec
1687
un long fusil à pierre qui paraissait dater du régime français.
1688
 
1689
On ne le rencontrait jamais sans qu'il eût, soit son aviron, soit son
1690
fusil, soit sa canne à pêche sur l'épaule et il allait tranquillement
1691
son chemin, répondant amicalement d'un signe de tête aux salutations
1692
amicales de la plupart et aux timides coups de chapeaux des enfants
1693
qui le considéraient bien tous comme un croquemitaine qu'il fallait
1694
craindre et éviter.
1695
 
1696
Si l'on ignorait sa véritable histoire, on ne s'en était pas moins
1697
fait un devoir religieux de lui en broder une, plutôt mauvaise que
1698
bonne, car le père Louison aimait et pratiquait trop la solitude
1699
pour être devenu populaire parmi les villageois. Il se contentait
1700
généralement d'aller offrir sa pêche ou sa chasse à ses clients
1701
ordinaires: le curé, le docteur, le notaire et le marchand du
1702
village, et si le poisson ou le gibier était exceptionnellement
1703
abondant, il allait écouler le surplus sur les marchés de Joliette,
1704
de Sorel et de Berthier.
1705
 
1706
Si on se permettait parfois de gloser sur son compte, on ne pouvait
1707
cependant pas l'accuser d'aucun méfait, car sa réputation d'intégrité
1708
était connue à dix lieues à la ronde. Il avait même risqué sa vie à
1709
plusieurs reprises pour sauver des imprudents ou des malheureux qui
1710
avaient failli périr sur les eaux du Saint-Laurent et il s'était
1711
notamment conduit avec la plus grande bravoure pendant une tempête
1712
de serouet qui avait jeté un grand nombre de bateaux à la côte, en
1713
volant à la rescousse des naufragés avec son grand canot.
1714
 
1715
M. le curé affirmait que le père Louison était un brave homme, qui
1716
s'acquittait avec la plus grande ponctualité de ses devoirs
1717
religieux. Toujours prêt à rendre un service qu'on lui demandait, il
1718
se faisait toutefois un devoir de ne jamais rien demander lui-même et
1719
c'était là probablement ce qu'on ne lui pardonnait pas. Le monde est
1720
si drôlement et si capricieusement égoïste.
1721
 
1722
Chaque soir, à la brunante des longs jours d'été, le vieillard allait
1723
mouiller son canot à deux ou trois encâblures de la rive, dans un
1724
endroit où il tendait son _varveau_ ou ses lignes dormantes. Assis
1725
au milieu de son embarcation, il restait là dans la plus parfaite
1726
immobilité jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sa silhouette se
1727
découpait d'abord, nette et précise sur le miroir du fleuve endormi,
1728
mais prenait bientôt des lignes indécises d'un tableau de Millet,
1729
dans l'obscurité, alors que l'on n'entendait plus que le murmure des
1730
petites vagues paresseuses qui venaient caresser le sable argenté de
1731
la grève.
1732
 
1733
La frayeur involontaire qu'inspirait le père Louison n'existait pas
1734
seulement chez les enfants, mais plus d'une fillette superstitieuse,
1735
en causant avec son amoureux, sous les grands peupliers qui bordent
1736
la côte, avait serré convulsivement le bras de son cavalier en voyant
1737
au large s'estomper le canot du vieux pêcheur dans les dernières
1738
lueurs crépusculaires.
1739
 
1740
Bref, le pauvre vieux était plutôt craint qu'aimé au village, et les
1741
gamins trottinaient involontairement lorsqu'ils apercevaient au loin
1742
sa figure taciturne.
1743
 
1744
II
1745
 
1746
Il y avait à L... un mauvais garnement, comme il s'en trouve
1747
dans tous les villages du monde, et ce gamin détestait tout
1748
particulièrement le père Louison dont il avait cependant une peur
1749
terrible. Le vieux pêcheur avait attrapé notre polisson un jour que
1750
celui-ci était e train de battre cruellement un vieux chien barbet
1751
qu'il avait inutilement tenté de noyer. Le vieillard avait tout
1752
simplement tiré les oreilles du gamin en le menaçant d faire
1753
connaître sa conduite à ses parents.
1754
 
1755
Or, le père du gamin en question était un mauvais coucheur nommé
1756
Rivet, qui cherchait plutôt qu'il n'évitait une querelle, et, un
1757
matin que le père Louison réparait tranquillement ses filets devant
1758
sa cabane, il s'entendit apostropher:
1759
 
1760
--Eh! dites donc, vous là, le _Grand Tronc_! qui est-ce qui vous a
1761
permis de mettre la main sur mon garçon?
1762
 
1763
Votre garçon battait cruellement un chien qu'il n'avait pu noyer, et
1764
j'ai cru vous rendre service en l'empêchant de martyriser un pauvre
1765
animal qui ne se défendait même pas.
1766
 
1767
--Ça n'était pas de vos affaires, répondit Rivet, et je ne sais pas
1768
ce qui me retient de vous faire payer tout de suite les tapes que
1769
vous avez données à mon fils.
1770
 
1771
Et l'homme élevait la voix d'un ton menaçant, et quelques curieux
1772
s'étaient déjà réunis pour savoir ce dont il s'agissait.
1773
 
1774
--Pardon, mon ami, répondit le vieillard tranquillement. Ce que j'ai
1775
fait, je l'ai fait pour bien faire, et vous savez de plus que je n'ai
1776
fait aucun mal à votre enfant.
1777
 
1778
--Ça ne fait rien. Vous n'aviez pas le droit de le toucher, et il
1779
s'avança la main haute sur le vieux pêcheur qui continuait
1780
tranquillement à refaire les mailles de son filet. Le vieillard leva
1781
les yeux, alors qu'il était trop tard pour parer un coup de poing qui
1782
l'atteignit en pleine figure, sans lui faire cependant grand mal.
1783
 
1784
Il fallut voir la transformation qui s'opéra dans toute la
1785
physionomie du père Louison à cet affront brutal. Il se redressa de
1786
toute sa hauteur, rejeta violemment le filet qu'il tenait des deux
1787
mains, et bondit comme une panthère sur l'audacieux qui venait de le
1788
frapper sans provocation.
1789
 
1790
Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et avant qu'on eût pu l'en
1791
empêcher, il avait saisi son adversaire par les flancs et, le
1792
soulevant comme il aurait fait d'un enfant au-dessus de sa tête, et à
1793
la longueur de ses longs bras, il le lança avec une violence inouïe
1794
sur le sable de la grève, en poussant un mugissement de bête fauve.
1795
 
1796
Le pauvre diable, qui avait pensé s'attaquer à un vieillard impotent,
1797
venait de réveiller la colère et la puissance d'un hercule. Il tomba
1798
sans connaissance, incapable de se relever ou de faire le moindre
1799
mouvement.
1800
 
1801
Le père Louison le considéra pendant un instant, un seul, et, se
1802
précipitant sur lui, le ramassa de nouveau, en s'avançant vers les
1803
eaux du fleuve, le tint un instant suspendu en l'air et le rejeta
1804
avec force sur le sable mouillé et durci par les vagues. La victime
1805
était déjà à demi morte et s'écrasa avec un bruit mat, comme celui
1806
d'un sac de grain qu'on laisse tomber par terre.
1807
 
1808
Les spectateurs, qui devenaient nombreux, n'osaient pas intervenir et
1809
regardaient timidement cette scène tragique.
1810
 
1811
Avant même qu'on eût pu faire un pas pour l'arrêter, le vieux pêcheur
1812
s'était encore précipité sur Rivet et, cette fois, le tenant au bout
1813
de ses bras, il était entré dans l'eau, en courant, dans l'intention
1814
évidente de le noyer.
1815
 
1816
Une clameur s'éleva parmi la foule:
1817
 
1818
--Il va le noyer! il va le noyer!
1819
 
1820
Et, en effet, le père Louison avançait toujours dans les eaux qui lui
1821
montaient déjà jusqu'à la taille. Il n'allait plus si vite, mais il
1822
continua toujours jusqu'à ce qu'il en eût jusqu'aux aisselles;
1823
alors, balançant le pauvre Rivet deux ou trois fois au-dessus de sa
1824
tête, il le plongea dans le fleuve, à une profondeur où il aurait
1825
fallu être bon nageur pour pouvoir regagner la rive.
1826
 
1827
Le vieillard parut ensuite hésiter un instant, comme pour bien
1828
s'assurer que sa victime était disparue sous les eaux, puis il
1829
regagna le rivage à pas mesurés et alla s'enfermer dans sa misérable
1830
cabane, sans qu'aucun des curieux qui se trouvaient sur son passage
1831
eût osé lever la main ou même ouvrir la bouche pour demander grâce
1832
pour la vie du malheureux Rivet.
1833
 
1834
Dès que le père Louison eut disparu, tous se précipitèrent cependant
1835
vers les canots qui se trouvaient là, pour voler au secours du noyé
1836
qui n'avait pas encore reparu à la surface. Mais l'émotion du moment
1837
empêchait plutôt qu'elle n'accélérait les mouvements de ces hommes de
1838
bonne volonté, et le pauvre Rivet aurait certainement perdu la vie si
1839
des sauveteurs inattendus n'étaient venus à la rescousse.
1840
 
1841
Une _cage_ descendait au large avec le courant et un canot d'écorce
1842
contenant deux hommes s'en était détaché. Il n'était plus qu'à deux
1843
ou trois arpents du rivage lorsque le père Louison s'était avancé
1844
dans le fleuve pour y précipiter son agresseur. Les deux hommes du
1845
canot avaient suivi toutes les péripéties du drame, et, au moment où
1846
le corps du pauvre Rivet reparaissait sur l'eau après quelques
1847
minutes d'immersion, ils purent le saisir par ses habits et le
1848
déposer dans leur embarcation, aux applaudissements de la foule qui
1849
grossissait toujours sur la rive.
1850
 
1851
Deux coups d'aviron vigoureusement donnés par les deux voyageurs
1852
firent atterrir le canot et l'on débarqua le corps inanimé du pauvre
1853
Rivet pour le déposer sur la grève en attendant l'arrivée du curé et
1854
du médecin qu'on avait envoyé chercher.
1855
 
1856
Ce n'était pas trop tôt, car l'asphyxie était presque complète, et il
1857
fallut recourir à tous les moyens que prescrit la science pour les
1858
secours aux noyés afin de ramener un signe de vie chez le malheureux
1859
Rivet dont la femme et les enfants étaient accourus sur les lieux et
1860
remplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris de
1861
désespoir.
1862
 
1863
Le curé avait pris la précaution de donner l'absolution _in
1864
articulo mortis_, mais l'homme de science déclara avant longtemps
1865
qu'il y avait lieu d'espérer et l'on transporta le moribond chez lui,
1866
où il reçut la visite et les soins empressés de toutes les commères
1867
du village.
1868
 
1869
III
1870
 
1871
S'il était vrai que le père Louison jouissait de la réputation d'un
1872
homme paisible et inoffensif et que Rivet, au contraire, passait pour
1873
un homme grincheux et querelleur, une vengeance aussi terrible pour
1874
un simple coup de poing ne pouvait manquer, néanmoins, de produire
1875
une émotion générale chez tous les habitants de L...
1876
 
1877
Le curé, le notaire, le médecin et les autres notables de l'endroit
1878
se réunirent le même soir chez le capitaine de milice, qui était en
1879
même temps le magistrat de la paroisse, pour délibérer sur ce qu'il
1880
convenait de faire dans des circonstances aussi graves.
1881
 
1882
Il fut décidé de tenir une enquête dès le lendemain matin et
1883
d'appeler le père Louison à comparaître devant le magistrat, en
1884
attendant que le médecin pût se prononcer d'une manière définitive
1885
sur l'état du malade qui paraissait s'améliorer assez sensiblement,
1886
cependant, pour écarter toute idée de mort prochaine ou même
1887
probable.
1888
 
1889
Le bailli du village fut chargé d'aller prévenir le vieux pêcheur
1890
d'avoir à se présenter le lendemain matin à neuf heures, à la salle
1891
publique du village, où se tiendrait l'enquête préliminaire et cette
1892
nouvelle, jetée en pâture aux bonnes femmes, eut bientôt fait le tour
1893
du fort, comme on dit encore dans nos campagnes.
1894
 
1895
Le père Louison n'avait pas reparu depuis qu'il s'était renfermé dans
1896
sa cabane. Aussi n'était-ce pas sans un sentiment de terreur que le
1897
bailli s'était approché pour frapper à sa porte, afin de lui
1898
communiquer les ordres du magistrat.
1899
 
1900
--Monsieur Louison! monsieur Louison! fit-il, d'une voix basse et
1901
tremblante.
1902
 
1903
Mais à sa grande surprise la porte s'ouvrit immédiatement et le
1904
vieillard s'avança tranquillement:
1905
 
1906
--Qu'y a-t-il à votre service, Jean-Thomas?
1907
 
1908
--Monsieur le magistrat m'a dit de vous informer qu'il désirait vous
1909
voir, demain matin, à la salle publique pour... pour...
1910
 
1911
--Très bien, Jean-Thomas, dites à M. le magistrat que je serai là à
1912
l'heure voulue.
1913
 
1914
Et il referma tranquillement la porte, comme si rien d'extraordinaire
1915
n'était arrivé et comme s'il avait répondu à un client qui lui aurait
1916
demandé une brochée d'anguilles ou de _crapets_.
1917
 
1918
IV
1919
 
1920
Le lendemain, à l'heure dite, la salle publique était comble et le
1921
médecin annonça tout d'abord que Rivet continuait à prendre du mieux.
1922
Un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et
1923
l'enquête commença.
1924
 
1925
Le père Louison avait été ponctuel à l'ordre du magistrat, mais il se
1926
tenait assis, seul, dans un coin, plié en deux, les coudes sur les
1927
genoux, et la tête dans les deux mains.
1928
 
1929
À l'appel du magistrat qui lui demanda de raconter les événements de
1930
la veille, tout en lui disant qu'il n'était pas forcé de
1931
s'incriminer, il se leva tranquillement et récita, les yeux baissés,
1932
et d'une voix navrante de regret et de honte, tout ce qui s'était
1933
passé, sans en oublier le moindre incident. Il termina par ces mots:
1934
 
1935
--Je me suis laissé emporter par un accès de colère insurmontable et
1936
je me suis comporté comme une brute et non comme un chrétien. Je vous
1937
en demande pardon, M. le magistrat, j'en demande pardon à Rivet et à
1938
sa famille et j'en demande pardon à MM. les habitants du village qui
1939
ont été témoins du grand scandale que j'ai causé par ma colère et par
1940
ma brutalité. Je remercie Dieu d'avoir épargné la vie de Rivet, et je
1941
suis prêt à subir le châtiment que j'ai mérité,
1942
 
1943
--Heureusement pour vous, père Louison, répondit le magistrat, que la
1944
vie de Rivet n'est pas en danger, car il m'aurait fallu vous envoyer
1945
en prison. Il faut cependant que votre déposition soit corroborée et
1946
je demande aux voyageurs qui ont sauvé Rivet de raconter ce qu'ils
1947
ont vu, ce qu'ils ont fait et ce qui s'est passé à leur connaissance,
1948
pendant l'affaire d'hier.
1949
 
1950
Le plus âgé des voyageurs, qui était un enfant de la paroisse
1951
revenant de passer l'hiver dans les chantiers de la Gatineau, raconta
1952
simplement les faits du sauvetage et corrobora la déposition du père
1953
Louison. Son compagnon, qui était aussi un homme de la soixantaine,
1954
s'avançait pour raconter son histoire, lorsqu'il se trouva face à
1955
face avec l'accusé qu'il n'avait pas encore vu. Il le regarda bien en
1956
face, hésita un instant, puis d'une voix où se mêlaient la crainte et
1957
l'étonnement:
1958
 
1959
--Louis Vanelet!
1960
 
1961
Le père Louison leva la tête dans un mouvement involontaire de
1962
terreur et regarda l'homme qui venait de prononcer ce nom, inconnu
1963
dans la paroisse de L...
1964
 
1965
Les regards des deux hommes s'entrecroisèrent comme deux lames
1966
d'acier qui se choquent dans un battement d'épée préliminaire, puis
1967
s'abaissèrent aussitôt; et le vieil _homme de cages_ raconta le
1968
sauvetage auquel il avait pris part et le drame dont il avait été
1969
témoin, sans faire aucune allusion à ce nom qu'il venait de jeter en
1970
pâture à la curiosité publique.
1971
 
1972
Il était évident qu'en dépit des pénibles événements de la veille,
1973
les sympathies de l'auditoire se portaient vers le père Louison, et
1974
personne ne fit trop attention, si ce n'est le magistrat, à l'_a
1975
parte_ qui venait de se produire entre le témoin et l'accusé.
1976
D'ailleurs, on est naturellement porté à l'indulgence chez nos
1977
habitants de la campagne, et l'enquête fut promptement terminée par
1978
le magistrat, qui enjoignit simplement au vieux pêcheur de retourner
1979
chez lui, de vaquer à ses occupations et de se tenir à la disposition
1980
de la justice.
1981
 
1982
La foule se dispersa lentement et le père Louison retourna s'enfermer
1983
dans sa cahute pour échapper aux retards curieux qui l'obsédaient.
1984
 
1985
Le magistrat, avant de s'éloigner, s'approcha du dernier témoin et
1986
lui intima l'ordre de venir le voir chez lui, le soir même, à huit
1987
heures. Il voulait lui causer.
1988
 
1989
V
1990
 
1991
Fidèle au rendez-vous qui lui avait été imposé, le vieux voyageur se
1992
trouva, à l'heure dite, en présence du juge, du curé et du notaire
1993
qui s'étaient réunis pour la circonstance.
1994
 
1995
Il se doutait bien un peu de la raison qui avait provoqué sa
1996
convocation devant ce tribunal d'un nouveau genre. Aussi ne fut-il
1997
pas pris par surprise lorsqu'on lui demanda à brûle-pourpoint:
1998
 
1999
--Vous connaissez le père Louison depuis longtemps et vous lui avez
2000
donné le nom de Louis Vanelet, ce matin, à l'audience.
2001
 
2002
--C'est vrai, monsieur le juge, répondit le voyageur sans hésiter.
2003
 
2004
Dites-nous alors, où, quand et comment vous avez fait sa
2005
connaissance?
2006
 
2007
--Oh! il y a longtemps, bien longtemps. C'était au temps de mon
2008
premier voyage à la Gatineau. Nous faisions chantier pour les Gilmour
2009
et Louis Vanelet et moi nous bûchions dans le même camp. C'était un
2010
bon travaillant, un bon équarisseur et un bon garçon. Tout le monde
2011
aimait surtout à lui entendre raconter des histoires, le soir, autour
2012
de la cambuse. Un jour, une escouade de travailleurs nous arriva
2013
pour partager notre chantier et il y en avait un parmi les nouveaux
2014
arrivants qui connaissait Vanelet et qui venait de la même paroisse
2015
que lui, aux environs de Montréal. Ils se saluèrent à peine et
2016
il était évident qu'il y avait eu gribouille entre eux. Rien
2017
d'extraordinaire ne vint d'abord troubler la bonne entente, jusqu'à
2018
ce qu'un jour, Vanelet vînt me trouver et me demandât de lui servir
2019
de témoin dans une lutte à coups de poings qu'il devait avoir le
2020
lendemain avec son coparoissien. "Nous aimons, me dit-il, la même
2021
fille, au pays, et comme nous ne pouvons l'épouser tous les deux,
2022
nous voulons régler l'affaire par une partie de boxe." La proposition
2023
me parut assez raisonnable, car on se bat volontiers et pour de bien
2024
petites raisons dans les chantiers. J'acceptai donc et le lendemain
2025
matin, de bonne heure, avant l'heure des travaux, les adversaires
2026
étaient face à face dans une clairière voisine. La bataille commença
2027
assez rondement, mais à peine les premiers coups avaient-ils été
2028
portés que Vanelet était absolument hors de lui-même, dans un accès
2029
de fureur noire. Plus fort et plus adroit que son adversaire, il lui
2030
portait des coups terribles sous lesquels l'autre s'écrasait comme
2031
sous des coups de massue. J'essayai vainement, avec l'autre témoin,
2032
d'intervenir pour faire cesser la lutte, mais Vanelet, fou de rage
2033
et fort comme un taureau, frappait toujours jusqu'à ce que son
2034
adversaire, les yeux pochés et la figure ensanglantée, perdît
2035
connaissance et ne pût se relever. Alors Vanelet le saisit et, le
2036
balançant au bout de ses bras, le lança sur la neige durcie et glacée
2037
qui recouvrait le sol. Le pauvre diable était sans connaissance et le
2038
sang lui sortait par le nez et par les oreilles. Vanelet allait de
2039
nouveau se précipiter sur sa victime lorsque nous nous jetâmes sur
2040
lui et c'est avec la plus grande peine que nous réussîmes à empêcher
2041
un meurtre. Jamais je n'avais vu un homme aussi fort, dans une fureur
2042
aussi terrible. Il se calma cependant après quelques instants et
2043
s'enfuit comme un fou à travers la forêt. Mon compagnon se rendit au
2044
chantier pour obtenir un traîneau afin de transporter le corps
2045
inanimé de notre camarade. Bien que nous fussions au mois de février
2046
et en pleine forêt, très éloignés de toute habitation, Louis Vanelet
2047
disparut du chantier. Je l'ai revu hier pour la première fois depuis
2048
cette époque mémorable, car aucun de nous ne savait ce qu'il était
2049
devenu. Le pauvre homme qu'il avait presque assommé resta pendant
2050
longtemps entre la vie et la mort et nous le ramenâmes, au printemps,
2051
dans un pitoyable état, pour le renvoyer dans sa famille. J'ai appris
2052
depuis qu'il s'était rétabli et qu'il avait fini par épouser celle
2053
pour qui il avait failli sacrifier sa vie.
2054
 
2055
Le magistrat, le curé et le notaire, après avoir écouté attentivement
2056
cette histoire, se consultèrent longuement et finirent par décider
2057
qu'en vue du caractère irascible du père Louison, de ses colères
2058
terribles et de sa force herculéenne, il fallait en faire un exemple
2059
et le traduire devant la Cour Criminelle qui siégeait à Sorel.
2060
 
2061
Le bailli recevrait des instructions à cet effet.
2062
 
2063
VI
2064
 
2065
Lorsque le représentant de la loi se rendit, le lendemain matin, pour
2066
opérer l'arrestation de Louis Vanelet, il trouva la cabane vide. Le
2067
vieillard, pendant la nuit, avait disparu en emportant dans son canot
2068
ses engins de chasse et de pêche. Personne ne l'avait vu partir et
2069
l'on ignorait la direction qu'il avait prise.
2070
 
2071
Quelques jours plus tard, le capitaine d'un bateau de L... racontait
2072
que, pendant une forte bourrasque de nord-est, il avait rencontré sur
2073
le lac Saint-Pierre un long canot flottant au gré des vagues et des
2074
vents.
2075
 
2076
Il avait cru reconnaître l'embarcation du père Louison mais le canot
2077
était vide et à moitié rempli d'eau.
2078
EOT;
2079
 
2080
    /*
2081
    End of the Project Gutenberg EBook of La chasse galerie, by Honoré Beaugrand
2082
 
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    *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE GALERIE ***
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2091
 
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2093
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2115
 
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2128
 
2129
 
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2131
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2149
    paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
2150
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2151
    and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
2152
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2153
 
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2155
    or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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2178
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2249
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2250
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2252
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2253
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2259
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2260
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2261
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2262
 
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2264
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2265
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2266
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2267
 
2268
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2269
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2270
 
2271
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2273
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2275
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2276
    Foundation as set forth in Section 3 below.
2277
 
2278
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2279
 
2280
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2281
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2282
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2283
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2292
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2293
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2294
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2300
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2301
    LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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    DAMAGE.
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    1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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    received the work on a physical medium, you must return the medium with
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    your written explanation.  The person or entity that provided you with
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    refund.  If you received the work electronically, the person or entity
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    providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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    receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
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    is also defective, you may demand a refund in writing without further
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    opportunities to fix the problem.
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    1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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    If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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    law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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    interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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    the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
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    provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
2330
 
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    trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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    providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
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    with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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    promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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    harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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    that arise directly or indirectly from any of the following which you do
2338
    or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
2339
    work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
2340
    Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
2341
 
2342
 
2343
    Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
2344
 
2345
    Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
2346
    electronic works in formats readable by the widest variety of computers
2347
    including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
2348
    because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
2349
    people in all walks of life.
2350
 
2351
    Volunteers and financial support to provide volunteers with the
2352
    assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
2353
    goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
2354
    remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
2355
    Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
2356
    and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
2357
    To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
2358
    and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
2359
    and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
2360
 
2361
 
2362
    Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
2363
    Foundation
2364
 
2365
    The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
2366
    501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
2367
    state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
2368
    Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
2369
    number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
2370
    http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
2371
    Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
2372
    permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
2373
 
2374
    The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
2375
    Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
2376
    throughout numerous locations.  Its business office is located at
2377
    809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
2378
    business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
2379
    information can be found at the Foundation's web site and official
2380
    page at http://pglaf.org
2381
 
2382
    For additional contact information:
2383
         Dr. Gregory B. Newby
2384
         Chief Executive and Director
2385
         gbnewby@pglaf.org
2386
 
2387
    Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
2388
    Literary Archive Foundation
2389
 
2390
    Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
2391
    spread public support and donations to carry out its mission of
2392
    increasing the number of public domain and licensed works that can be
2393
    freely distributed in machine readable form accessible by the widest
2394
    array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
2395
    ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
2396
    status with the IRS.
2397
 
2398
    The Foundation is committed to complying with the laws regulating
2399
    charities and charitable donations in all 50 states of the United
2400
    States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
2401
    considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
2402
    with these requirements.  We do not solicit donations in locations
2403
    where we have not received written confirmation of compliance.  To
2404
    SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
2405
    particular state visit http://pglaf.org
2406
 
2407
    While we cannot and do not solicit contributions from states where we
2408
    have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
2409
    against accepting unsolicited donations from donors in such states who
2410
    approach us with offers to donate.
2411
 
2412
    International donations are gratefully accepted, but we cannot make
2413
    any statements concerning tax treatment of donations received from
2414
    outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.
2415
 
2416
    Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
2417
    methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
2418
    ways including including checks, online payments and credit card
2419
    donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
2420
 
2421
 
2422
    Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
2423
    works.
2424
 
2425
    Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
2426
    concept of a library of electronic works that could be freely shared
2427
    with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
2428
    Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
2429
 
2430
    Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
2431
    editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
2432
    unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
2433
    keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
2434
 
2435
    Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
2436
 
2437
         http://www.gutenberg.net
2438
 
2439
    This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
2440
    including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
2441
    Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
2442
    subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
2443
 
2444
    *** END: FULL LICENSE ***
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    */
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